28.05.2009

La fente (IV)

Si j’ai atteint le stade, ou plutôt le plan, où je peux écrire à partir de rien qu’une fente sur la table, c’est-à-dire à partir d’un double rien, puisque la fente n’est elle-même constituée de rien (que du vide), n’aurai-je pas réussi à retourner toute la logique du sujet et du support ?

La relation avec l’écriture est devenue tellement directe et immanente que cette fente qu’il me faut pour écrire, cette fente dans le bois, cette marque vide, cette question vide, ne va certainement pas fournir la matière de l’écriture et qu’elle va désormais représenter la chose qui, je le réalise maintenant, me fait écrire en premier, avant le sujet et le support et la matière, et qui est simplement l’hésitation préliminaire, qui est la question de l’écriture en ce sens le plus trivial où l’on se demande, avant d’écrire, ce sur quoi on va écrire.

Ainsi cette fente serait-elle la marque de cette hésitation, de ce creux qui s’ouvre de nécessité, non pas sur la page blanche, déjà blanche, mais un niveau au-dessous, dans la matière même qui supporte la page, dans la matière qui sera la plus voisine de moi au moment de cette interrogation et qui est forcément celle de la table ; la matière, ou plutôt le vide, dans lequel doit seulement se précipiter un sujet. Ainsi cette fente serait-elle le vide dans lequel je pousse mon sujet – et toute la question du sujet et de l’inspiration se réduirait-elle à la question du vide, du bord du vide, et du saut dans le vide – et qui, dans l’échange et la conversion qui se produiraient alors, deviendrait le vide qui me pousse à écrire.

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L’immanence et la matérialité de l’écriture deviennent ici telles, la succession des événements à cette surface et l’incorporalité des causes deviennent telles, en matière d’écriture (lorsque cette matière est réduite à ce point), que l’hésitation, la question : « Sur quoi écrire ? », qui précède forcément l’écriture, devient elle-même, pour la simple raison qu’elle la précède, la cause de l’écriture.

Je ne sais si je dois placer la fente comme un préliminaire temporel, à savoir que sa compagnie et de me pencher sur elle, sur son bord, me seraient nécessaires avant que je ne commence à écrire, ou comme un voisinage spatial, à savoir qu’elle devrait être jetée à côté de mon cahier avant que je me jette dans son vide, comme le correspondant et l’étalon et la mesure (comme la marque, j’allais dire, comme le contrat qui me lie) de la ligne que je jetterais moi-même sur le cahier.

Cette fente, devenue le correspondant de mon écriture, ne voudrait ainsi dire qu’une chose – car elle me parle, littéralement – à savoir que je corresponds avec elle, que je lui écris ou qu’elle me dicte ce que j’écris. Elle voudrait me dire que la relation de l’écriture avec son extérieur – et toute l’écriture ne se décline-t-elle pas comme la question de cette relation ? – est, et a toujours été, celle de la correspondance, de l’émission de messages, de mots qui franchissent le vide ou qui proviennent de lui, et que, lorsque cette question est réduite à son strict minimum, à la stricte concentration de son point, comme j’aurai réussi à le faire au terme de cette longue expérience (ou carrière : l’idée de creuser) de l’écriture, elle devient alors une question débarrassée de toute occasion et de tout sujet : elle devient la question minimale de l’extérieur qui serait réservé à l’écriture. Dans le cas de Barton Fink, c’était par exemple la question, que se posait l’écrivain sorti de la boîte, de ce que contenait la boîte qui contenait la tête de l’écrivain.

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Lorsque, de cette question de l’extérieur, on taille les branches qui seraient inutiles à cette correspondance, lorsqu’on considère qu’il faut, pour écrire, au minimum un cahier où jeter des lignes et une surface matérielle, de préférence en bois, où appuyer le cahier (sachant que le sujet, le lieu d’écrire, a été auparavant réduit à une ruine, à un champ de ruines qui n’indique plus, par sa différentiation, que la nécessité d’être-là ou plutôt de rester-là, la nécessité d’être-là en reste de l’écriture, de rester-là dans le lieu où il ne restera plus et où il n’y aura plus lieu qu’à écrire, sachant donc, que tout sujet transcendant qui aurait pressé sur l’écriture comme par en haut s’est trouvé dernièrement réduit à ne presser par rien d’autre que par l’immanence, par la différentiation qui n’avait pour matière que la propre brisure et la pure localité de sa ligne, c’est-à-dire à ne presser que comme une ruine), alors ce qui pourra au minimum, dans ce dépouillement qui est celui de l’essentiel, tenir lieu d’extérieur pour l’écriture, ou plutôt, d’intervalle vide que celle-ci devrait franchir pour aller et pour provenir, ce qui pourra tenir lieu de correspondant pour lancer l’écriture (car en écrit, donc, toujours à quelqu’un), c’est cette fente dans la matière de la table qui correspond donc absolument – car dans ce détail minimal de la différentiation, la localisation de mon écriture, qui ne serait pas encore complète avant qu’elle ne fût asservie, au-delà de la place où je me trouverais, au-delà de ce coin de la salle où j’écrirais, à la table matérielle elle-même, n’aura plus comme système de positionnement global que le strict local, ce qui veut dire que le lieu, que la localisation sera ici absolue – à mes lignes.

Et je songeais alors que si cette fente, cette marque du vide dans la matière de la table mais qui faisait une différence, cette fente qui était donc une entaille, la dette matérielle qui m’accroche à la table et me lie à elle (qui me lie si bien que plus l’heure tourne et plus le plan d’écriture pivote, plus le pont du vaisseau s’incline sur l’abîme et menace de m’y précipiter sans sujet qui tomberait avec moi, plus mes options se réduisent aux purs mouvements réflexes, à la matière qui serait rattrapée par la matière, au corps qui ne saisirait plus que le corps, et plus cette fente dans la table s’avancera comme la seule attache, comme le seul accroc capable de me retenir de glisser, littéralement comme la seule prise qui serait offerte à ma main), je songeais que si cette fente était capable à elle seule de me pousser à écrire, que si l’écriture ne devait, en fin de compte, ainsi surgir de rien, si rien, une fente, une marque, un creux dans la matière, la chose dont on imagine le plus difficilement qu’elle puisse fournir à l’écrivain une matière à écrire, pouvait ainsi me faire écrire, alors pourrait s’ouvrir ici l’accès à l’espace où Pierre Ménard écrit.

Moi je me suis asservi et attaché à cette fente ; j’ai besoin de l’avoir sous les yeux, sous le cahier, pour écrire, et j’écris alors sur elle, je la répète, et lui, pourra-t-on dire, lui, Pierre Ménard, aura eu besoin d’une autre marque vide, d’une autre fente dans l’établi qui supporte l’écriture, et qui ne pourra donc rien lui apporter de plus ; lui, Pierre Ménard, aura eu besoin de la fente du Don Quichotte.

 

Commentaires

Si nous considérons le substantif féminin Fente, nous lui attribuons plusieurs significations. Au sens de diviser un corps ou une masse, mais aussi au sens de l'ouverture elle-même, celle de désigner un passage, une sorte d'échancrure dans un corps. Le mot fente est un terme spécifique aux arboriculteurs lors de la greffe des arbres (technique) ; mais il existe également dans le vocabulaire du chirurgien, dans celui du bucheron. Le langage des pierres a recours à ce mot pour désigner une sorte d'intervalle. Enfin dans un langage juridique abandonné aujourd'hui, on utilise ce terme au chapitres des successions familiales entre la lignée paternelle et la lignée maternelle.
Le mot en tant que tel, est étonnant puisqu'il appartient également au vocabulaire érotique et qu'il désigne directement de sexe féminin.
Je retiens cette acception double de division d'un corps et d'excavation du même corps. L'écriture serait alors le lieu idéal où la fente pourrait être à la fois fracture et rassemblement.

Ecrit par : Chantal V. | 29.05.2009

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