11.05.2009

Hôtel Palmyra (III)

Baudrillard parle de la règle, de la contrainte que l’homme libre s’impose délibérément et qui le rend d’autant plus tyrannique avec les autres. S’opposent là libération et liberté parce que, d’après Baudrillard, l’homme libre commet alors le contresens suprême qui consiste à souhaiter se libérer (libération) de sa liberté en se pliant à une règle, à une contrainte qu’il pense avoir délibérément choisie dans un grand moment de libre arbitre.

On pense franchir dans cette libération superlative (se libérer de sa liberté pour se plier à une contrainte librement choisie) le dernier pas de la liberté, le dernier pas à travers elle, qui consiste à l’exercer afin de s’en libérer, à exercer sa liberté afin de redevenir le sujet, l’esclave, le serf, de la règle qu’on s’impose. Si envahissante est devenue la liberté et si aliénant tout discours de libération que l’homme libre se voit « librement contraint » d’en arriver à cette libération par la contrainte.

Or, cet homme n’est pas libre, dit Baudrillard. Il est par avance sujet au discours de la libération et il ne fait que le pousser obsessionnellement jusqu’au bout, dans un contresens. Car la libération n’est pas la liberté. Et pour preuve, elle conduit à une contradiction comme celle de vouloir se libérer de sa liberté.

On n’a pas besoin de s’inventer d’autres règles que sa liberté pour se libérer de sa liberté. On n’a pas besoin de s’en remettre à un autre dé que celui de l’existence. Les faces de la liberté ne sont pas totalisables comme celle d’un dé pour que l’on prétende retrouver une liberté plus grande, un complément de liberté (ou plutôt : son complémentaire, comme dans la théorie des ensembles) dans l’au-delà de cette totalité, dans un pas qu’on franchirait au-delà de cette liberté au moyen de cette règle et de cette contrainte à laquelle on se soumettrait fictivement.

La liberté, en un mot, n’est pas échangeable contre une règle librement imposée qui permettrait, en franchissant ce pas, de transcender sa liberté, de l’exprimer enfin et de la posséder définitivement, en s’en dépossédant librement. Il n’y a pas d’espace de jeu au-dessus de la liberté et cette façon de « jouer » avec la liberté n’est qu’un jeu d’enfant ; c’est-à-dire qu’elle est futile.

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Baudrillard m’amène ainsi très clairement à répondre de mon acte présent de liberté. Ne suis-je pas tyrannique en imposant à ma famille cette nouvelle « règle de ma liberté » qui consiste à fêter la nouvelle année loin d’eux ; et ne suis-je pas futile en pensant réaliser là un pas, un passage, la conquête d’un espace de liberté plus grand ?

(Je répondrais déjà si je disais que je me suis réveillé ce matin, dans ce lit de la chambre 30 du Palmyra, en n’arrivant pas à me situer et à me tenir à l’endroit, à tenir debout, à trouver mon repère, à retrouver la croix marquée au sol, puisque j’étais alors couché, et pas seulement concrètement ; j’étais couché en travers de la ligne du temps et de la carte ; ma position, dans ce lit, à ce moment du réveil, était une transversale qui coupait tous les lieux; j’ai exactement eu l’impression de me réveiller dans la fente qui traverse toute la matière et qui m’y enchaîne autrement que par le lieu ou par le temps, la fente qui transmet un ordre, un mot d’ordre.)

Baudrillard parle également du hasard comme une non-place, comme un non-lieu. Alors que la face de la contingence est pour moi avant toute une place. Et ne dois-je pas répondre à l’argument selon lequel tout autre dé substitué à la vie ne ferait que distraire l’homme qui se pense libre dans un jeu futile et dans un simulacre ? L’alternative du marché que je propose serait-elle ainsi superflue, superficielle, une supercherie ?

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En réalité, le dé que je joue est la place tout entière : mon dé dé-place. Je ne serai pas en train de substituer au hasard de la vie un hasard factice, inutile, si je fais ce que je fais, si je parviens à l’hôtel Palmyra (cette place forte), en ce 31 décembre, en retournant tout ce qui s’est retourné sur mon passage.

L’image du dé lancé suppose une pièce, un espace (room) où il est lancé, tandis que ce qui roule et se tourne et se retourne dans mon cas, c’est l’espace lui-même, l’espace que j’appellerai une surface (une variété : manifold) afin de suggérer qu’il est plat, immanent, et qu’une dimension verticale ne vient pas le surcoder.

Les faces du dé se présentent dans l’espace du jeu, tandis que dans mon retournement de la surface c’est toute la face qui se différentie, c’est-à-dire qu’elle ne répète qu’un seul sens : celui de la contingence, celui de l’échange impossible et de l’univocité.

Le dé roule autour d’un centre, tandis que dans mon roulement et dans mon retournement de la surface le centre s’est évaporé sur les bords. Mon cercle ne renferme plus rien ; même le vide (qu’il aurait renfermé) s’est déplié vers le bord, ne laissant la place derrière, ou au centre, qu’à ce qui reste, et qui est l’intérieur même du vide.

Le centre de l’écriture vibre, chez moi, directement avec la pointe, elle même directement appliquée aux accidents de la surface. En m’appuyant sur les accidents de la surface, sur la face de la contingence pure, mon « jeu » ne duplique pas la vie ; il l’écrit. J’en épouse la contingence ; je ne la remplis pas ; je ne lui fais pas des enfants (comme dit Derrida).

Rien ne me distrait du sens univoque qui me lie à la contingence. Je ne laisse rien traîner à l’arrière, pour qu’on puisse dire que ce qui s’est joué à l’avant, sur la face, s’est joué par rapport à l’arrière, par rapport au stock existant ou à une réserve d’argent que le jeu devrait dissiper ou multiplier. Ce n’est pas seulement la mise que je joue mais le compte entier d’où elle s’est défalquée, c’est-à-dire que mon compte rejoint le jeu lui aussi, ne gardant plus du jeu que la différence interne et non pas la différence externe qui comptabilise chaque coup en perte et profit par rapport à une règle fixe.

Je ne gagne ni je ne perds par rapport à une échelle extérieure ; c’est un jeu où j’ai aboli le hasard (celui qui ne fait que circuler entre des cases fixes et des sommes encadrées) et où je n’ai gardé que l’événement, sans retour possible et sans revenu (with no return). Je n’ai gardé du jeu que l’éternel retour, car le retour économique, comptable, est fini et mortel. Je n’attends rien du jeu (pas d’espérance mathématique, pas de probabilité à ce jeu-là) ; seule la place attend.

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En parvenant (et non pas en venant) à l’hôtel Palmyra comme je suis parvenu hier, en retournant le cercle vide que le Hezbollah avait tracé tout autour – car j’ai laissé le centre venir jusqu’à moi ; c’est le centre même du dispositif du vide, ce discours du Hezbollah rayonnant par haut-parleur sur la guerre de Gaza, ce périmètre de sécurité dressé autour d’un hôtel vide, qui m’en a ouvert l’accès ; on m’a laissé pénétrer dans l’hôtel, non sans avoir retourné mes bagages et inspecté leur contenu, le contenu le cédant ainsi au signe, au toucher, à la surface –, en parvenant à l’hôtel Palmyra comme je suis parvenu, c’est à moi-même et à ma propre pointe que j’aurai été livré, à la différentiation qui m’attendait à l’intérieur ; c’est mon écriture qu’on aura préparée, et on aura fait se jouer tout sur la seule face de la contingence, comme prévu.

C’est la face de cette année 2009 que j’aurai retournée en ne passant pas le réveillon du nouvel an en face des autres, mais en m’en laissant traverser tout seul – en ayant été pour les autres le visage même du défaut et de l’autre face.

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