27.04.2009
Le marché du livre
Il y a le livre du marché, la place du marché, le point du marché, la presse du marché, le marché comme champ de ruines, le dépliant du marché, et maintenant, il y a le marché du livre.
Le livre du marché vient après le marché qui a lui-même été défini comme étant toujours ce qui vient après ; et ainsi, le livre du marché ne peut ni récapituler le marché ni succéder au marché ni s’identifier avec lui, mais plutôt, s’échanger contre lui, créant ainsi, après le marché, non pas un livre, mais le marché du livre ; créant, après l’échange qu’a toujours été le marché, le seul échange qui puisse venir après et qui est que tout le marché va s’échanger contre le livre. Ainsi, le « marché » sera effectivement venu après le marché (comme il se doit, car il est toujours ce qui vient après, absolument), mais en le déplaçant au niveau supérieur où c’est maintenant le livre qui propose ce marché à l’écrivain.
La place du marché est la place de l’éternel retour, celle dont la manière d’y retourner éternellement est de dire qu’on écrit toujours à partir d’elle. Elle est donc la place où se noue l’écriture et où se décide l’écrivain ; la place de laquelle sort l’écrivain en empruntant la voiture-pensée, la pensée automobile, la marque française du territoire.
La Place est la place au numéro infini, la case (square) vide qui relance le dé et qui redistribue le sens et la probabilité. Elle est ma place de marché au sens où elle est ma fourchette de prix : cet intervalle vide où je me tiens debout et où la seule pensée qui me vient est celle qu’il faut déplier vers l’extérieur. Elle est la place à partir de laquelle j’écris toujours, où je m’engage dans le processus de l’écriture qui est forcément géographique et non pas temporel (il est le processus de l’histoire et non pas un processus historique), un processus qui met la distance des points de vue entre les choses, une distance ordinale et non pas métrique ou qui serait à franchir dans un espace cardinal.
Le processus d’écriture est un processus de risque et d’écart (une variance, essentiellement) qui met entre les choses la distance maximale qui est que celles-ci ne se suivront jamais au sein d’un même processus temporel mais que c’est tout le processus, toute la distribution de probabilités, tout le contexte, qui doivent changer pour mener d’une chose à l’autre. Ainsi les choses ne se suivent-elles pas dans le temps, mais comme les étapes du processus géographique : celui du virtuel, celui où le virtuel se différentie plus à chaque étape et qui relance donc, à chaque itération, tout le passé, toute la façon dont les choses et leur distribution auraient dû être pour que le degré de différentiation actuel soit ce qu’il est.
La place du marché est la place qui produit mon écriture, c’est-à-dire ma sortie, mon écart, ma distance ; et comme j’écris toujours à partir d’elle et qu’écrire c’est sortir, cela veut dire que dans la phase de réarmement de l’actuel, dans l’espace de recul du virtuel, elle est la place où je demeure, la place où je me retourne sans cesse : la place que j’habite de cette façon si peu habituelle d’habiter qui ne consiste pas à y être mais à y écrire, non pas à y demeurer mais à y rester à la manière d’un reste et d’un vestige, à la manière d’une ruine sans cesse travaillée par l’immanence.
Le point du marché est le point de retournement et d’inversion où me mènera le dS (et non pas la DS) une fois qu’il se sera injecté sous la surface et que, s’étant accroché à Sydney, à l’autre bout du monde, comme le point de tricot où il nouera le premier fil pour commencer à tisser la fabrique du marché, il aura retourné le globe entier jusqu’à moi comme un gant ou comme un ballon, m’en démontrant le vide, ou plutôt la disparition et la dépose, devant la remontée du local qui n’admet plus de global. Le dS (le véhicule de pointe du marché) me montrera la fin de l’idée de l’orbite, de la communication et du système de positionnement global.
Le local, cette différentiation locale et répétée, n’admet qu’elle-même comme global, puisqu’elle se creuse et se fracture à l’infini, ne débouchant de ce côté-ci que sur le vide (en tout cas sur aucune matière ralentie, sur aucune ligne qui serait définie) et produisant, tissant, de l’autre côté, la surface : une chose, un tissu, une fabrique qui a une dimension strictement supérieure à celle de la ligne.
Le point du marché est le point que je ferai. C’est-à-dire qu’il est le résultat de ma pensée, mon affirmation dans le monde, mais également le point que je ferai au sens où l’on navigue et où l’on fait le point et où l’on s’oriente dans la pensée ; le sens où l’on repère le point du monde où on voulait en venir ; le sens où l’on se repère, mais dans l’espace ordinal non pas cardinal, à l’inverse (c’est le mot) de tout système de positionnement global.
Si la DS doit se transformer en dS, la marque française du territoire devenir la marque du marché et sa fabrique, la voiture-pensée devenir cette écriture infiniment fracturée et infiniment risquée qui va réellement impliquer, cette fois, toute la différentiation du virtuel à chaque angle, alors la place du marché à partir de laquelle j’écris toujours trouvera enfin à Sydney – ce nom de lieu qui est la conjonction du signe et du cygne (noir) et du dS – son inversion, son point, le lieu que je n’habiterai pas plus et auquel, éternellement, je ne retournerai pas moins, mais qui sera malgré tout une arrivée là où la Place était un départ, un envers là où elle était un endroit:
Il sera ma sortie, enfin, dans le monde, mon implication à sa surface, le nœud que j’y aurai fait, l’inversion de mon point (un point à l’envers, un point à l’endroit), ma marque de fabrique, le produit de ma boîte, la limite de fracturation de ma ligne, telle que si la DS est la marque française du territoire le dS sera la marque de la déterritorialisation absolue venue se conjuguer avec la déterritorialisation relative du fractionnement et de l’empiètement des modèles ; il sera le point qui débutera la fabrique du marché et qui formera, avec le point de sortie (la DS et la Place), cette première entaille et cette promesse de l’écrivain, et avec le tour du monde (cette étape de la fiction et de la réplication), le troisième point (l’inversion et la dépose de la boîte : le virtuel comme différentiation infinie) qui est requis pour dresser le plan d’immanence.
* * * * *
La presse du marché est cela qui fait que le marché nous presse d’écrire et ne nous lâche pas avant que nous n’ayons écrit, mais qu’en même temps il nous bloque, c’est-à-dire que sous cette presse-là, il nous manquera à la fois le sujet sur lequel écrire et le support, le cahier, sur lequel presser pour écrire.
La presse du marché est l’ultime affirmation du virtuel, le commencement du processus géographique du marché, les répétitions et les allers-retours que je commence à faire à Sydney pour expliquer à cette banque, qui a posé la question australienne du marché, pourquoi ma boîte est vide et pourquoi l’outil (que je ne sors même pas d’une boîte afin de le leur « produire » et de le leur vendre) n’est pas l’outil d’écriture du marché au sens de la formule originale et d’un principe de génération transcendant du marché, mais un outil de répétition du marché, un stylet, une mèche, qui ne fait que fracturer la ligne de défense du marché encore plus, et creuser dans l’immanence le vide que ne pourra combler et recouvrir qu’une autre vague d’immanence, signalant ainsi à ces Australiens que pour faire le marché des options vanilles et inverser, inférer, leur surface de prix, il faut s’appuyer sur une ligne plus écrite et plus différentiée encore, celle des prix des options exotiques.
La presse du marché est la phase qui va finir par imprimer le marché, c’est-à-dire qu’elle va achever de le graver du côté du virtuel. Elle me fait continuellement aller et venir à Sydney parce que j’ai du mal à expliquer que rien ne doit désormais se suivre dans le sens du processus industriel ou temporel, que rien ne doit se suivre à l’endroit, mais que tout doit désormais se suivre à l’envers, dans le sens où, pour expliquer le marché, il faut s’y impliquer de plus en plus, et où, pour simplifier et résoudre le problème du marché, pour en occuper enfin le centre et devenir le faiseur du marché, il faut compliquer le problème, explorer jusqu’au bout le processus géographique de complication des payoffs qui fait qu’aux vanilles doivent succéder les exotiques, etc.
La presse du marché est le moment qui annonce la sortie du livre du marché. Car c’est lorsque je me convaincrai que le virtuel est éternel et qu’à la presse du marché il manquera toujours le sujet transcendant, seul capable de décharger enfin la pensée, et toujours le cahier des charges, seul capable de faire débuter l’implémentation actuelle du processus, c’est à ce moment que je réaliserai qu’il faut croiser l’histoire avec la géographie pour débloquer la situation et que, à l’urgence de me faire parvenir le cahier manquant, de faire suivre l’empêchement d’écrire par le dépêchement du cahier, ne pourra jamais répondre, en raison de ce double vide et du vide de l’idée de constater cela, que le retirement dans l’hôtel en face des ruines, ce virtuel du temple, c’est-à-dire l’idée (vide) qui ne regardera plus l’actualité, l’idée qu’il y a, dans le récit de cet empêchement/dépêchement, matière à tirer un livre.
Et ainsi, ceux qui se sont approchés tellement de la ruine au point d’être pressés par elle s’en tireront avec le livre. L’écrivain, censé livrer l’outil d’écriture du marché et donc écrire là, directement ou indirectement, le livre du marché, parviendra à la ruine et à la presse du marché, et c’est le point où il se retirera dans le marché du livre. C’est le moment où il comprendra que le livre du marché, qui ne peut que succéder au marché, ne peut lui succéder qu’à la faveur d’un échange de termes, qu’en devenant le marché du livre.
Le livre retire alors l’écrivain du marché en lui proposant comme marché d’échanger son livre contre le marché et, une fois qu’il sera parvenu à la croix de l’histoire, de se retirer dans l’hôtel, en emportant du récit du double vide et du double manquement la matière d’un livre. Je disais que le livre trouvait dans ce « pas de côté » une ultime différentiation, car c’eût été se replonger dans l’axe de l’histoire et du processus de duplication du marché que de se contenter de rapporter le récit des voyages répétés à Sydney. Au contraire, en me retirant dans l’hôtel virtuel (cette demeure de l’écrivain) qui me tirera sur le champ de ruines, lesquelles me presseront alors d’écrire, me bloqueront et me marqueront de nouveau, me ruineront de nouveau et ne me laisseront de nouveau d’autre choix que de me retirer dans le livre, en me retirant dans l’hôtel virtuel, j’emporte le livre du marché dans la géographie (une manière de le gagner définitivement, donc).
Et ainsi, par le marché du livre, on revient à la place de l’écrivain, qui est la place du marché, ne l’oublions pas. Car il s’agit en premier lieu de livre et non pas de marché : c’est le livre qui s’est déplié entre nos mains et qui s’est trouvé entre nos mains au moment du retirement. Le livre du marché, ce sont tous les hôtels où l’écrivain s’est retiré après avoir été pressé d’écrire par le champ de ruines (après avoir été lui-même imprimé sur le virtuel). Il remporte ainsi le livre, mais en y situant définitivement, cette fois, le risque, c’est-à-dire le marché. Il se retire dans le virtuel, pour de nouveau être tiré sur le champ de ruines, et ainsi il se réarme et il se renoue, il affirme de nouveau le nœud de l’écriture : ce pourquoi on devient écrivain. Il se retire dans le virtuel, là où l’histoire ne se fait plus mais où elle se répète, et où l’écriture peut se faire. Mais il ne s’y retire pas comme dans une demeure. Car il demeure-là par l’écriture, il reste-là par l’écriture, il se ruine par l’écriture.
10:26 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marché, écriture, philosophie, histoire
17.04.2009
La marche dans l'histoire
À la question des distributions scalantes et de la longueur de la période d’attente avant qu’elles ne produisent l’événement extrême qui les distinguera de la distribution gaussienne, je réponds qu’on a inventé les prix des produits dérivés (je ne dis pas « leur valeur »), c’est-à-dire leur marché, que ce prix est tout ce qui compte et que, comme ces produits sont dérivés, alors, oui, leur prix est déjà relié au futur et à un état du monde qui sera différent selon que le produit dérivé paie ou ne paie pas.
Mais c’est alors là, vraiment, tout ce qu’on peut dire : ce n’est pas la probabilité (un quelconque processus stochastique) qui relie le prix présent du produit dérivé à son payoff futur, mais le marché et l’immersion. Une dynamique qui n’est pas dans le temps ou dans l’histoire ; une dynamique qui est réellement celle qui va nous transporter vers le futur mais qui n’est pas le temps ; un processus qui n’est pas historique (qui n’est pas inscrit dans l’histoire pour se prêter alors lui-même à la probabilité) mais qui est le processus même de l’histoire.
La grande innovation des produits dérivés c’est qu’ils sont écrits sur le futur et qu’ils admettent un prix actuel qui nous donne l’impression que quelque chose pourra être appris, de ce prix, sur le futur et que quelque chose sera donc prédit. Or, on n’a pas besoin de prédiction si le seul but de celle-ci est de prévoir le marché – car on est déjà dans le marché, on le fait et on l’écrit et on le prescrit directement : on est déjà dans l’écriture. Les distributions de probabilités qui sont implicites dans les prix des produits dérivés n’ont d’autre usage que celui de calculer des ratios de couverture ou les prix d’autres produits dérivés. C’est-à-dire qu’elles n’ont d’autre but que la ré-immersion dans le marché, soit par l’action directe et la réplication soit par le prolongement de l’écriture.
Et ce qu’il faut rappeler ici, c’est que le prix du produit dérivé contre lequel on a inversé le modèle ne tient sa fermeté et sa donnée qu’à son échangeabilité : non pas à sa validité et son endurance mais à sa capacité de « tenir ferme » en tant que prix contre lequel on va se débarrasser de ce qu’on tient et détient, contre lequel on va renier, non pas la valeur (car celle-ci est la même, au moment de l’échange, pour l’acheteur et pour le vendeur) mais notre attachement à la valeur, non pas une valeur présente, mais la perspective de valorisation future qui nous garderait attachés à cette valeur en temps normal, c’est-à-dire figés en sa compagnie.
Cela veut dire que le processus du marché est en tout point respecté et « appliqué ». On n’inverse et on ne retourne le modèle que parce qu’on peut se retourner sur le marché. En d’autres termes, c’est la capacité de renvoyer le prix du produit dérivé dans le processus de l’histoire, dans cette ligne du marché partie rejoindre elle-même son futur (et ce, d’autant mieux qu’elle fait elle-même l’histoire et qu’elle n’a pas lieu dans le temps), qui nous confère la capacité, tant qu’on ne renvoie pas ce prix justement et qu’on le « tient » (to hold) et le détient momentanément, d’inférer (à la place) ces fameuses distributions implicites. C’est tout le marché et toute notre immersion dans le marché qui remplacent ainsi la prévision.
* * * * *
La probabilité qu’on appelle « risque neutre », qui n’est pas connectée à la probabilité historique – qu’est-ce, d’ailleurs, que la probabilité historique dans ce domaine radical du marché ? – pour la raison qu’elle n’est reliée qu’aux instruments qui traitent dans le marché, et qui ne s’appelle, d’ailleurs, probabilité que parce qu’on a voulu imaginer que les payoffs seraient atteints par un processus de prix et qu’on s’amuse, comme façon de parler, à évaluer alors sa distribution implicite (l’usage de la probabilité n’étant dû, en dernière analyse, qu’à l’argument de non arbitrage, c’est-à-dire à un argument qui part du marché et qui revient au marché), toute la probabilité risque neutre n’est que la traduction de la ré-immersion dans l’écriture, puisqu’elle en est le prolongement et qu’elle n’est que l’invitation à s’y replonger.
Voici donc mon argument redevenu très sérieux selon lequel l’écriture est un processus de marche dans l’histoire qui n’est pas inscrit dans le temps et qui comporte une notion de la prévision venue remplacer celle que l’on conçoit habituellement dans le temps. Je répète : par l’immersion dans le marché et dans ses capacités de changement de contexte (et non pas de tirage de possibilités tendues sur des états du monde fixes et représentés), à travers un processus qui est un processus de prix avant que d’être un processus temporel ou un processus stochastique, on se retrouve relié au futur, c’est-à-dire garanti d’y parvenir et garanti d’atteindre le payoff du produit dérivé, grâce à un exercice qui consistera à se maintenir à la surface et à ne pas se noyer, à « endurer » (to endure), à savoir perdre de l’argent pour pouvoir en regagner, etc.
On se retrouve donc en situation de prévision du futur (cette garantie d’y parvenir, ce lien par l’écriture, cette prescription) qui n’a tout simplement rien à voir avec la connaissance ou même l’épistémologie. La technologie du futur, c’est l’écriture ; c’est d’être en immersion totale dans l’écriture. Les représentations ne sont momentanément envisagées, les espérances mathématiques ne sont momentanément « inversées » et « retournées », que dans le seul but de poser à la surface du marché, sur la ligne de l’écriture, un nouveau prix et une nouvelle proposition, en attendant que ce prix, qui sera alors livré à l’échange et à sa propre vie, vienne changer le contexte et augmenter l’univers des possibles.
Cette écriture de l’engagement et de l’immersion s’appellera « écriture postérieure » si on veut (ni l’écriture de la même chose – car elle n’est pas une réplication – ni écriture d’une autre chose ; mais l’écriture d’autre chose au sens radical de l’autre).
* * * * *
L’argument est pour l’horizontalité du trading des produits dérivés. Il ne faut plus croire à la distribution de probabilité du sous-jacent ou à la stratégie de réplication dynamique qui y est forcément liée mais préconiser le trading d’options contre les options. Une divergence et une dérive à la surface, vers les prix des autres produits dérivés, et non pas une plongée dans les profondeurs de la distribution sous-jacente.
Avec les marchés, nous touchons à une catégorie d’aléatoire (je ne devrais pas l’appeler ainsi) qui n’a rien à voir avec les probabilités et qui n’est même pas pensable comme un processus stochastique pour la raison que toute postulation de processus n’est faite que dans le but de traiter le produit dérivé et qu’elle ne parvient, à travers cet usage même, qu’à se défaire. Il s’agit donc d’un processus de prix qu’on identifiera carrément au processus de l’histoire (et non pas à un processus historique). Or, l’outil pour « capturer » ce processus est fourni en même temps que lui : c’est le trading des produits dérivés.
Devant cet aléatoire radical (où l’on ne peut même pas dire que le processus du sous-jacent change à chaque changement de contexte, étant donné que le processus du sous-jacent ne nous sert à rien et qu’on ne suppose même pas qu’il existe, mais que c’est tout simplement le contexte de pricing des produits dérivés qui change ), on ne peut que se féliciter que la valorisation (la prévision) ne soit pas prise en charge par l’outil qui aurait besoin de l’hypothèse de la probabilité, mais par l’outil qui n’a besoin que de lui-même pour prévoir : pour prévoir de cette façon curieuse qui revient à donner un prix.
Le prix porte en lui toute l’histoire de l’être. Il porte toute l’ontologie, toute l’inception, tout l’échange. Il y a là, de nouveau, l’idée de redéfinir le marché. On croit que le marché accomplit une révolution esthétique (ou même éthique) en se posant lui-même comme base de validité et comme plate-forme de prévision, quand il ne fait, en réalité, que se poser lui-même et soudain nous signifier que s’il y a quelque chose à prévoir c’est biens lui : or, lui, le marché, nous l’avons déjà, nous le voyons déjà, nous n’avons pas besoin de le prévoir.
Le marché ne vient pas échanger une représentation contre une autre. Il vient échanger tout le schéma représentationnel contre une performativité intrinsèque, qui est qu’en se proposant à la place de la représentation, il se donne et il se fait lui-même (« Voilà le marché » est une énonciation performative), et contre une invitation à la performativité, qui est qu’il s’impose à nous et ne nous laisse d’autre choix que de nous y plonger et de le faire : de devenir des performateurs, des faiseurs de marché.
Devant l’imprévisibilité radicale de l’histoire (c’est-à-dire des événements du style Black Swan) il y a donc, au moins, l’exemple du marché et la capacité de trading. C’est-à-dire la capacité d’écriture, le remplacement de la possibilité que les produits dérivés encapsulent par la virtualité de l’échange. Et cette « manip » intra-temporelle, qui a lieu à l’intérieur de la temporalité et non pas dans le temps, n’est possible, je le rappelle, qu’en vertu de la notion de prix. Cela revient vraiment à se saisir du Black Swan par son générateur formel, par la propriété qui le rend si prévisible et si certain du point de vue de l’écriture, à savoir que l’évenement imprévisible ne peut qu’avoir lieu et que seul l’impossible se réalise, et qui est la propriété de bouleverser la gamme entière des possibles.
À la question plus profonde du caractère extra-contextuel du Black Swan, je réponds ainsi par le caractère méta-contextuel du marché des produits dérivés pris dans son ensemble, et par le caractère méta-contextuel de l’écriture. Taleb ne l’a pas vu, mais cette technologie existe. Elle est réelle. Elle est la réalité. D’ailleurs Taleb avait reconnu, de son côté, l’aspect des options qui les rendait adaptées à la stratégie de couverture de l’impact extrême. Mais ce qui lui manquait c’était de reconnaître que la dynamique du marché, et non celle des probabilités, viendrait alors remplacer le besoin de prédire ces Black Swans. Car elle fournirait directement l’accès à eux. Le marché des produits dérivés est méta-contextuel.
Je note également que je n’ai pas rendu platonique le Black Swan de Taleb, mais que je l’ai échangé contre le mien. Ce que je dis sur le marché (et la vie) est en réalité plus simple encore que ce que Nassim Taleb/Yogi Berra dit sur l’histoire. Ne prévoyons pas le marché, traitons-le. Comme dit Paul Valéry : « Lorsqu’il s’agit, d’ailleurs, d’un ensemble aussi complexe, la difficulté de reconstituer le passé, même le plus récent, est toute comparable à la difficulté de construire l’avenir, même le plus proche; ou plutôt, c’est la même difficulté. Le prophète est dans le même sac que l’historien. Laissons-les-y. »
10:04 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marché, écriture, philosophie, histoire
14.04.2009
Spéculation concurrente
N’oublions pas que ce qui a éveillé en moi le soupçon que mon sujet des marchés, qui est le type même, non pas de sujet, mais d’à-côté du sujet, pouvait être tout à fait le véhicule d’une spéculation concurrente à celle de Meillassoux, c’est la remarque de Meillassoux, qui est survenue au cours de sa conférence audio-visuelle sur la science-fiction et la fiction-hors-science et que je reconnus après coup comme fournissant le nerf de son livre, au sujet de lois de la nature qui se mettraient à changer, non pas de manière imprévisible ou aléatoire, mais plus fortement encore, à la manière de l’histoire.
Meillassoux a parlé d’une « historicisation » des lois de la nature et, en ce sens ultime et absolu de l’histoire, il fallait comprendre que le livre de l’histoire, cette histoire de l’histoire, était le fil narratif ultime qu’aucune loi ou inscription préalable ne pouvait plus supporter et que, si on était référé à elle en dernier recours, il fallait alors simplement la feuilleter et découvrir, sans être surpris plus que ça, que les lois de la nature étaient simplement celles-ci à une époque de l’histoire et simplement celles-là à une autre.
Se dessine déjà l’idée que l’histoire fait ici office de texte, et qu’en tant que texte elle ne pourrait comporter d’extérieur où sa « contingence » serait encore ainsi qualifiée. Comme on ne peut que lire l’histoire et qu’elle est le dernier livre, il est tout aussi faux de dire qu’elle est nécessaire que de dire qu’elle est contingente. Tout change et se feuillette avec l’histoire, jusques et y compris le cadre, que l’on suppose fixe implicitement, dans lequel une série d’événements « intra-historiques » serait reconnue comme contingente en temps normal.
* * * * *
« Spéculation concurrente », et ainsi je bénéficie, par rapport à Meillassoux, de l’avantage qui consiste à me placer au cœur de mon sujet dès que je me déplace ne fût-ce que d’un millimètre en dehors du sien, vers cet espace où un sujet concurrent au sien ne serait ne fût-ce que mentionné, à défaut d’être assuré qu’il sera donné. C’est-à-dire qu’en envisageant, ne fût-ce qu’un instant, ce qui pourrait se situer à côté du sujet de Meillassoux (à tous les sens du terme, et même celui, ai-je envie d’ajouter, du contresens), je me situe en plein dans le cœur du mien. Car le mien est ce qui est à côté du sujet ; il n’est ni pour ni contre ; il n’est ni pensable ni impensable ; il n’est donné ni à penser ni sans la pensée ; il n’est pas ce que vous ne pensez pas, le dehors absolu, mais proprement ou improprement, il est de n’être pas ce que vous pensez, comme lorsqu’on répond à quelqu’un qui ne devine pas : « Ce n’est pas ce que vous pensez. »
« Spéculation concurrente ». La variation est minimale, et à ce titre fort légitime, par rapport à l’entreprise de Meillassoux. Elle est minimale, car si sa pensée est spéculative, le moins qu’on puisse faire au regard d’elle, et presque en manière d’hommage, c’est de fournir au moins une spéculation ; et encore minimale, car, sans aller jusqu’à contrer la spéculation de Meillassoux et s’opposer à lui, le moins qu’on puisse dire d’une spéculation différente qui vise le même objet, ou le même « ordre d’objets » – car on verra que ma métaphysique ne sera qu’une permutation de celle de Meillassoux – est qu’elle est pour le moins concurrente.
En prononçant ainsi l’ordre de mon entreprise et sa direction, en disant seulement ce que je m’apprête à faire par rapport à Meillassoux, en prononçant ce mot de « spéculation » qui est le sien et « concurrente » qui est le minimum du rapport que je pourrais avoir avec lui, je me place au cœur du marché, car le marché est le domaine propre de la spéculation et de la libre concurrence.
Ma spéculation est concurrente et non pas contraire à celle de Meillassoux pour la raison que je ne m’occuperai pas de dire s’il faut que l’on s’occupe du monde ou des lois de la nature et que je ne préoccuperai pas de savoir qui s’en occuperait si je ne m’en occupais pas moi-même, mais que je m’occuperai seulement d’autre chose, le marché ; et ma manière sera concurrente de la sienne – et ainsi, elle le sera dans la philosophie et non pas dans le contenu – pour la raison que, de même que sa spéculation a finalement pour objet de faire sens des « énoncés ancestraux », ceux qui réfèrent à un passé antérieur à la donation et à un être antérieur à la pensée, la mienne s’attache à faire sens d’objets qui réfèrent au futur.
* * * * *
Mis à part la science de pricing des produits dérivés, quelle est la science physique quantitative (c’est le mot !) qui fait explicitement apparaître le futur parmi ses objets ? Mon livre du marché et ma spéculation seront ainsi concurrents de ceux de Meillassoux pour la raison que lui montrera que la brisure du cercle corrélationnel est la chose nécessaire à la compréhension des énoncés ancestraux tandis que je montrerai que la compréhension des énoncés futuraux, ceux-là mêmes qui sont propres à l’être du marché, passe par la nécessité d’habitation (de ré-habitation, de réhabilitation) de ce cercle.
De même que l’urgence, pour Meillassoux, est provoquée par la réalité de l’archi-fossile et par l’urgence, pour la philosophie, de rendre compte de la façon dont la science en rend compte (la fameuse révolution copernicienne), l’urgence, pour moi, est de rendre compte de la réalité du marché et de dire ce que les traders et les quants font quand ils produisent et utilisent leurs modèles quantitatifs.
Meillassoux me rétorquera sans doute que le marché financier est une fabrication humaine, qu’elle est donc moins « grave » que l’attraction du monde et de ses lois et qu’il n’y a, ainsi, rien d’étonnant à ce qu’un sujet qui a placé l’homme dans sa prémisse et dans sa constitution mêmes retrouve l’homme comme ingrédient nécessaire de sa compréhension.
Mais pourquoi cela serait-il plus léger, et en un sens, plus trivial, de faire parler l’homme au cœur d’un sujet fabriqué par l’homme (le marché) que de faire parler un monde sans homme et un point de vue de nulle part au cœur d’un sujet où l’homme ne fait lui-même qu’être accessoirement fabriqué ? En quoi la conclusion de Meillassoux et l’adéquation de toute sa démarche seraient-elles moins contenues dans sa prémisse ?
Si l’un et l’autre sujet sont tout aussi légitimes au vu de leur domaine de définition et de leur métaphysique propres, la seule mesure objective qui restera pour les départager et pour juger de leur intérêt respectif, sera justement celle de leur intérêt. Pour la philosophie. Ainsi s’agira-t-il simplement, pour Meillassoux et moi, de montrer que l’on fait de la bonne philosophie, et que les mots de la philosophie ont été bien utilisés et bien illuminés, quand bien même l’ordre de leur utilisation différerait complètement d’une entreprise à l’autre. (C’est même là tout l’intérêt de ma spéculation concurrente : démontrer la contingence de celle de Meillassoux en même temps que ce qui y est, au fond, nécessaire, à savoir que les philosophèmes soient utilisés d’une certaine façon; démontrer, en somme, que le texte ultime, c’est la philosophie.)
Ainsi l’arrière-fond véritable sera-t-il le « bon usage » des modalités lesquelles, comme chacun le sait, sont dans le langage, et la valeur du texte de Meillassoux se réduira-t-elle (mais, à mon sens, ce texte s’illuminera, il s’élèvera) à la combinaison particulière des modalités qu’il aura permise, exactement comme le signale Badiou dans sa préface.
« Ma spéculation est concurrente », et cela voudra dire également que l’essentiel n’est pas ici de mettre Meillassoux en échec, mais simplement d’en offrir une alternative, d’ouvrir le marché de la philosophie à la concurrence, ce qui veut dire, encore une fois, que je laisse mon sujet déborder dans son cadre et que, du marché des écritures de produits dérivés, je déborderai vers celui des écritures philosophiques.
* * * * *
Là où ma spéculation ne sera pas seulement symétrique ou concurrente à celle de Meillassoux c’est lorsqu’on remarquera que l’histoire, dont Meillassoux dit qu’elle pourrait, en dernier lieu, simplement tenir le dernier mot de la contingence des lois, sera non seulement mise à l’œuvre dans ma spéculation, mais que ma spéculation en sera le processus même. Avec le marché, qui est une espèce bien quantifiée de l’histoire (là est ma thèse : les événements du marché ne sont faits que de nombres), je montrerai comment l’histoire se fait. Je montrerai que les prix (des produits dérivés ou non dérivés), ces fameuses séries historiques, ne se succèdent pas au hasard, ni non plus (ni surtout, à cause du marché) par nécessité, mais par l’opération de cette contingence qui sera chez moi d’autant plus forte et d’autant plus juste qu’on verra, de l’intérieur, comment elle est produite.
Avec le marché des dérivés, ce modèle réduit de l’histoire, on utilise véritablement des postulations de processus et des ratios de couverture et l’on ne se trompe pas (on ne peut pas dire que l’on se trompe). Car l’épistémologie est ici subordonnée à l’ontologie. Ce n’est pas se tromper qu’être-là par l’opération du modèle.
(Meillassoux me dira : « Qui s’intéresse au marché ? C’est fabriqué. » Je lui répondrai : « Qui s’intéresse au monde ? » Mais on lit des livres de philosophie. Et puis moi, je déduis le marché ; il y a cette nécessité-là, la nécessité d’un événement du marché, qui monte d’un cran de modalité au-dessus de Meillassoux. Car il n’établit, quant à lui, que la nécessité de la contingence.)
14:12 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marché, meillassoux, philosophie
07.04.2009
Le marché de Pierre Ménard
Un prix se mérite : ce n’est pas comme la valeur (fixe et faciale, convergente). Il faut maintenir le prix, comme on dit que l’on maintient un marché.
Maintenir le prix : cela veut également dire l’affirmer, comme lorsqu’on dit : « Je maintiens qu’il en est ainsi, qu’une telle ou telle chose va se passer. » Le maintenir : le réaffirmer, le répéter, et non pas le remplir et s’arrêter.
Le maintenir et non pas le remplir, lui qui fuit toujours, lui qui n’est pas un récipient, un contenu, une valeur, une promesse à remplir ou la face d’une dette à rembourser. On sait à quel prix on rembourse la dette : au prix d’une punition et non pas d’un couronnement ou d’une récompense.
Maintenir le prix, lui qui est un signe qui nous touche et dont il faut répéter le toucher (le toucher : une question de surface plutôt que de paroi, de surface qui est traversée par la sensation du toucher et qui maintient cette sensation, qui l’entretient comme une vibration, tandis que la paroi d’un récipient ne remplit qu’une seule mission).
Il faut maintenir l’effort dans la sensation de toucher du prix, car ce n’est pas chose facile que de maintenir que le prix transmet immédiatement, sans médiation et sans passer par la possibilité, le sens unique de la contingence.
* * * * *
La pensée représentationnelle n’a trouvé rien de mieux que de dédoubler le réel pour capter la contingence. Elle a inventé la possibilité et la pièce spacieuse, la salle de spectacle où se conclut la représentation, la pièce en deux actes où va soi-disant s’actualiser la possibilité : dans un premier acte, elle invente une copie du réel qui a déjà échangé le réel et qu’elle appelle la possibilité – car la copie contient déjà tout ce qu’on veut retrouver du réel –, et dans le deuxième acte, elle réalise cette possibilité.
La contingence est réelle, mais elle n’est pas pleine ; elle n’est pas définitive (il faut toujours se rappeler ce qui se passe exactement quand on dit que la contingence est première à l’être). Elle n’est pas finie et remplie, et c’est pourquoi la pensée représentationnelle (par opposition à ce que j’appellerai plus tard l’écriture, le marché) n’a trouvé rien de mieux que de détourner cette insatisfaction et ce non remplissement dans une reconstitution de toutes pièces, dans la théâtralisation qui s’appelle la possibilité.
La pièce de théâtre de la possibilité est finie dans le temps ; elle a un horaire fixe. La possibilité n’a lieu que dans le futur ; une possibilité passée n’est plus une possibilité. Elle s’est actualisée, ou alors elle a disparu : toute trace d’elle se volatilise dès que la possibilité qui devait se réaliser se réalise ; le charme est rompu, le simulacre tombe, la possibilité montre son côté factice et puéril. « Ah bon ! Ce n’était que cela la possibilité ? À quoi cela a-t-il servi de me monter la tête, de monter cette pièce, juste pour renvoyer tout le monde à la tombée du rideau ? »
La possibilité est trop dépendante du temps, trop corrélée avec le temps. Dégénérée, donc ; aucune diversification. On a envie de demander : « Et l’espace ? La possibilité n’a-t-elle pas négligé l’espace ? »
* * * * *
Pierre Ménard n’a rien fait dans le temps : la possibilité y était déjà fermée pour lui ; mais n’a-t-il pas ouvert un espace sans commune mesure ? N’a-t-il pas marqué sa place par la croix de l’échange ? N’a-t-il pas sauté sur place ? Ce qu’il a réalisé n’a aucune valeur, mais cela n’a-t-il pas un prix, un marché, un processus de contingence qui a cours à travers le temps – c’est-à-dire qu’il n’en suit pas le cours et qu’il pourrait même lui être contraire – et qui le connecte de proche en proche à la contingence première du texte ?
Pierre Ménard ne suit-il pas, dans son temps qui n’est pas celui de la chronologie mais le temps de la genèse et de la différence intensive, productive, Aion, un travail continuel qui consiste à répéter et non pas à dupliquer le texte de Cervantès, à répéter, à travers ce qui a la semblance du temps (car c’est celui de la vie du héros) la seule et unique question de la contingence : « Ce texte est-il nécessairement ? Aurait-il pu être autre ? » ? Notre malheur, en effet, c’est de vivre notre vie dans le temps chronologique ; mais le temps de l’œuvre est différent : Borges nous en a fourni un autre exemple avec Jaromir Hladik.
Or, il est difficile de maintenir la question de la contingence. Comment peut-on former l’idée, et lui donner un sens, que ce texte pourrait être autre, et malgré tout toujours référer à ce texte ? La possibilité a au moins l’avantage de clore le sujet ; la possibilité est réalisée et la question ne se pose plus.
Certes, on pourrait ouvrir la question de la contingence sous-jacente au texte en acceptant de perdre le texte et son point de vue, son canal, et de ne plus retrouver que le chaos. Sauf que la question de la contingence n’est pas le chaos, le « n’importe quoi », surtout quand elle est liée à l’existence comme la condition suffisante de celle-ci (dérivation factuale de Meillassoux) ou comme la condition nécessaire qu’on veut retrouver une fois qu’une chose existe comme le Quichotte et que, pour exister, et toujours suivant le principe de factualité, elle devra nécessairement ne pas nécessairement exister. Il ne coûtera rien de moins que la nouvelle de Borges pour maintenir l’identité du texte et sa perspective (son éternel retour, sa répétition plutôt que son identité close), et pour se poser la question de sa contingence depuis l’axe du texte.
* * * * *
L’œuvre de Pierre Ménard n’a aucune valeur, mais elle remporte un prix, celui de la contingence. Le prix de la contingence (difficile à maintenir sans la possibilité), cela de quoi le maintien de la contingence se paie, est la vie entière de Pierre Ménard. C’est parce qu’il s’est échangé dans cette ligne unique qui a tout l’air d’une impossibilité, c’est parce que sa vie occupe nécessairement une place et qu’il a occupé sa vie à écrire le Quichotte, que, par la simple mécanique de cet échange (et sans nécessairement passer dans une intériorité quelconque et se demander ce qui s’est passé dans la tête de Ménard), on accepte que se pose et que soit maintenue une question. Car enfin Ménard a bien fait quelque chose. Il y a bien passé une vie. Qu’a-t-il donc fait ?
C’est pourquoi la transmission de la contingence par le prix est immédiate. On ne doit même pas passer par l’intermédiaire de la question du contenu. On veut ressentir tous les effets de la question que ce texte pût être autre, tout en maintenant qu’il s’agit bien de ce texte. Il ne s’agirait pas de contingence réelle, matérielle, à moins de cela, et même la vraie question de la contingence n’aurait pas de sens. De même que la nouvelle de Borges n’aurait pas de sens si on ne maintenait pas que Ménard a positivement fait quelque chose. Ce sens est le seul sens.
C’est pourquoi la question de la contingence future est plus facile à poser. Car elle est justement confondue avec la possibilité. Réciproquement, la distinction entre contingence et possibilité n’apparaît qu’à la faveur d’une fiction impossible comme Pierre Ménard.
La contingence a un problème avec la référence et avec l’être : celui d’un texte, d’un étant, d’une référence fixe mais qui pourrait être autre, qui pourrait être autre sans perdre le lien avec l’étant initial – car alors le sens et l’univocité de la contingence se perdraient –, sans verser dans le chaos ; un étant qui pourrait être autre mais en revenant au même : c’est justement sur le chemin de cet éternel retour que se perçoit la contingence. Pas étonnant que son renversement, que sa permutation avec l’ontologie (elle qui donne l’ontologie au lieu qu’elle en soit l’accident) soit aussi initiale, aussi difficile, et requière une véritable conversion.
* * * * *
La voix de la contingence est autre que l’ontologie, sa voie est autre. Pierre Ménard est l’histoire de cette conversion, il faut se rappeler sa vie chaque fois que l’on veut se saisir de la contingence indépendamment de la possibilité. Il a fallu inventer tout ça pour poser qu’il s’agit une fois pour toutes du Quichotte et pour faire ressortir sa contingence (qui n’a donc plus rien à voir avec une possibilité) chaque fois que Pierre Ménard fait quelque chose. Or, il n’a pas arrêté de faire : sa vie est remplie de la contingence du Quichotte, et ainsi le Quichotte en est-il rempli. Et l’exact contenu et la charge de ce qu’on comprend lorsqu’on comprend que Ménard fait quelque chose sont l’exact contenu et la charge de la contingence.
La possibilité, disais-je, et trop dépendante du futur ; elle n’a aucun lieu d’être en dehors du futur ; tandis que la contingence en est indépendante. La contingence ne s’arrête pas dans le passé. Un texte existe, il devient passé, et pourtant sa contingence reste toujours ressentie et même ce sentiment, ce sens, devient le sens de toute une vie. Il ne faut pas s’arrêter dans une pièce pour en interroger le contenu ; car alors la possibilité reviendrait remplir la pièce et ruiner la vie. Au contraire il faut laisser la contingence passer et passer très vite, dans un seul sens, comme une vie, comme l’échange d’une vie, pour capter brièvement, fugitivement, le sens de la contingence.
Comme la contingence est indépendante du futur ou du passé, en fait, indépendante du temps, il faut réaliser cette indépendance, et ne plus dépendre de la possibilité en aucune façon. Il faut payer le prix. Il faut maintenir le prix, un effort de compréhension qui n’est constitué que d’échange et qui ne comprend rien, qui n’a pas de contenu, ni même d’être, à la manière de l’effort de Ménard, pour réaliser la contingence et lui donner un médium réel, un marché, sans passer par la possibilité.
Et ce travail du prix (médium de la contingence), ce maintien et cet effort sont ceux de la conversion. Seul l’effort de la conversion, s’il est continuellement rappelé dans le prix, peut soutenir la comparaison avec la possibilité et la lutte contre son attraction, qui n’est qu’un abysse, qu’une banqueroute pour la contingence ; la conversion qui nous dit d’où vient la contingence.
* * * * *
La contingence veut toujours nous faire tomber dans la possibilité, dans sa seule vision comme arbre de possibilités futures. Il est difficile de poser le pied sur la contingence comme seule réalité – là où on s’attend à un sol de réalité posée fermement sur l’être – et ne pas se trouver happé vers la contingence future comme seule « possibilité » et seul avenir de la contingence.
Pour se maintenir dans le courant transversal du prix, il faut un effort soutenu et une « manœuvre » continuelle. Il faut utiliser la force de du vent pour aller dans une autre direction que le vent, utiliser le courant facile de la possibilité et du futur (car il est tentant de penser que ce qui pourrait être autre n’est pas encore, et donc qu’il est confondu avec une possibilité), il faut utiliser l’appel d’air, le courant d’air du futur, mais manœuvrer pour se déplacer dans la direction transversale de l’Aion.
La contingence n’est pas plate : elle est accidentée ; on ne peut pas la parcourir sans tomber dans l’abysse et dans l’oubliette, dans le deadline, de la possibilité : « Ce n’était finalement qu’une possibilité ; elle est réalisée, on oublie tout et on n’en parle plus. » Il faut ressentir les accidents du terrain de la contingence sans que cela ouvre des branches qui égarent le sens unique, qui posent la mauvaise question, qui alourdissent la question par l’être, qui rendent la question extensive et exclusive : « Cette branche plutôt qu’une autre ; cet état plutôt qu’un autre. »
Il faut maintenir l’embranchement et la fracture sans la branche ; l’interruption de la ligne, le vide donc, une case vide, mais qui ne se conclue pas aussitôt par la matérialisation de deux branches séparées. Pourquoi faut-il que l’interruption et que la cassure interne se traduisent en séparation ?
Il faut faire voler un plus lourd que l’air. La seule possibilité de décoller et de quitter le terrain plat revenait, jusque-là, à gonfler le ballon de la possibilité, à enfermer les branches dans une bulle (spéculative ?). Pour faire voler plus lourd que l’air, on n’exploite plus la capacité de l’air de remplir un ballon et un contenu, mais de porter, de littéralement soutenir l’aile de l’avion par le contact, par le contingent et par l’accident, par l’angle d’attaque.
On n’utilise pas une possibilité de l’air ou une direction globale (il monte, il descend, il est plus lourd, plus léger), mais une virtualité qui n’a pas de direction, qui est purement locale, brisée sur place, sautant sur place : cela qui constitue le tissu de l’air et qui en fait une nappe, les particules reliées les unes aux autres par leur divisibilité et leur infinie résilience, une circulation et une cassure qui créent un milieu continu et homogène. Et on adjoint à cela un principe moteur, une explosion de tous les instants qui nous assure la traversée au-dessus de l’abysse de chaque particule.
* * * * *
L’explosion qui ne s’embranche pas, chez moi, le Big Bang perpétuel, chez moi, c’est la conversion. C’est en tant que la conversion nous plaque dans la place et qu’elle contient le courant de la place qu’elle peut lutter contre le courant du temps, tout en l’utilisant. Car elle est un mouvement de répulsion loin de l’abysse de la dette, ce non-lieu, et loin de la maturité ou de la date d’expiration de celle-ci ; un mouvement de répulsion loin du temps de la convergence et de la rédemption de la dette, loin du temps du crédit. Car elle a coupé le cercle, la bulle, le flottement de la dette et elle a crucifié le non-lieu, la non localisation, la globalité et la maximalité de celle-ci par l’incidence de ce qui arrive et qui nécessite pour cela une place, une croix, un lieu de rencontre.
On a besoin de l’onde du temps comme outil : on a besoin de l’insertion de l’outil de la possibilité (dont la réplication dynamique, à la base de la théorie d’évaluation des actifs contingents, est le cas le plus pointu) pour pouvoir exprimer quelque chose. Ainsi a-t-on utilisé la vie de Pierre Ménard et cela nous a fourni le processus temporel sans lequel l’effort, le labeur, n’aurait pas été crédible.
La vie de Pierre Ménard l’a inséré dans le processus, mais ce qui avait alors un sens (le seul sens), ce n’était pas tant le déroulement temporel de cette vie (vide : car elle n’est remplie que de la copie et que de l’unique possibilité) que sa place, sa situation, son endroit, justement retourné en envers par l’écriture : les branches se retournant à l’intérieur.
Pierre Ménard n’a pas tant vécu cette aventure, et n’a pas tant été, qu’été-là. Il a été à sa place. C’est sa place que Pierre Ménard a donnée, et non pas sa vie : il n’a pas recréé une chronologie du Quichotte (car cela n’aurait pas de sens, cela serait inutile), mais il a créé une place, une topologie, un lieu d’échange, un pit, le lieu de transmission de la contingence de l’œuvre, la question de son accident : il a maintenu son prix et non pas sa valeur.
10:01 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : meillassoux, écriture, marché, pierre ménard
01.04.2009
Ouverture du marché
L’actif contingent veut dire la même chose que le marché et l’échange pour la raison que la contingence est inéchangeable et qu’elle ne se dit que dans un seul sens. Sans doute la contingence est-elle passive (elle est écrite, en une fois, sur le néant) ; sans doute pour cette raison est-elle écriture et l’actif contingent est-il la façon de la rendre active, de lui donner un prix, de la refaire se mêler de nous et faire une différence aujourd’hui : faire une différence tout le temps. Car l’écriture n’est pas possible ou impossible ; elle est elle-même un seul coup, une seule percée, une tentative ; elle-même inéchangeable et irrécupérable comme le sens d’un rêve duquel on revient toujours, une différentiation qui ne peut que se faire et se compliquer. Toute écriture engage toutes les autres écritures.
Par ailleurs, le marché, l’échange, reste lui-même un mystère. Quelque chose est livré au hasard, dans le marché. Cela flotte, cela spécule. On pressent une ouverture, une relation spéciale avec le futur qu’on n’ose encore appeler « contingence ». On s’y échange des valeurs et on soutient mal la contradiction entre le caractère prétendument fixe et éternel de la valeur et le flottement et la spéculation auxquels on livre les valeurs. On a compris que la valeur future des choses, l’économie, ne pouvait être planifiée et l’on pense satisfaire la « liberté d’entreprise » de celle-ci en la confiant au marché. On pense satisfaire le plus grand nombre. Chacun achètera et vendra le bien qu’il voudra à un prix qui ne sera pas ambigu, qui se dira lui-même en un seul sens, pour la raison que c’est le prix du marché et que le marché est à sens unique : on ne peut y acheter à un prix plus bas que le prix du meilleur acheteur ou y vendre à un prix plus cher que le meilleur vendeur.
On accepte cette ouverture minimale. Dans cette mesure-là, on accepte de fuir l’absurdité du « plan de réplication », mais on n’ose pas aller jusqu’au bout et admettre que le marché, ou l’échange, n’est que l’autre nom de la contingence, l’autre face de la contingence qui n’a qu’une seule face. C’est à reculons, en regardant toujours du côté de la fermeture du marché et de la fermeture du cercle de la possibilité, qu’on croit expliquer le prix. On ne sait calculer le prix, et même le concevoir, autrement que comme une espérance mathématique évaluée sur une gamme de possibilités fixes.
* * * * *
Pas de chance ! On a fabriqué la notion de possibilité avant de parler de prix et d’actifs contingents. Et même les mathématiques pures ont fait leur œuvre de conquête et de couverture du terrain et ont épuisé la possibilité jusque dans le temps, en créant la notion de processus temporel stochastique. Alors que si l’actif contingent comme écriture de la contingence et l’échange comme l’autre face (impossible) de la contingence avaient été disponibles – et cela voudrait dire, justement, que l’échange et le prix qui en résulte ne seraient jamais écrits dans la possibilité mais dans une autre façon de percer et de penser le futur qui n’est autre que la pointe de l’écriture –, on aurait dès le départ compris que l’échange n’avait rien à voir avec le plus grand nombre, ou avec le flottement, ou avec l’égalité des chances, mais qu’il n’était ni plus ni moins que la place chargée de nous « ravir » l’actif contingent, de nous le prendre, puis de le ramener, afin de nous retourner sur place ; et on aurait compris que le prix était, précisément, tout à fait le contraire d’un résultat de calcul d’espérance, puisque sa seule conséquence notable sur les « formules de la possibilité » serait justement de les retourner et de les inverser.
Ainsi, les traders n’utilisent la formule de Black-Scholes-Merton qu’à l’envers, pour calculer la volatilité implicite.
Autant les formules de la possibilité sont fermées et enfermées dans leur cycle (dans leur période, dans leurs états du monde), autant le prix, comme transmetteur direct et univoque de la contingence, ne fait que briser ce cercle répétitivement, surgissant systématiquement de l’autre côté du miroir en une matérialisation de l’éternel retour. Car on sait (sans le savoir, sans le représenter : on le sait comme dans un rêve) que le prix a été lancé, qu’il a été engendré, qu’un certain « générateur aléatoire » doit en être la source, mais l’on constate, par ailleurs, qu’il ne fait que nous provenir du marché, et en nous venant, que retourner nos formules.
La seule possibilité, la seule chose qu’on prévoit (comme dit Bergson) et qui se répète, la seule chose cyclique et périodique ici, c’est justement le processus des possibilités et la réplication dynamique. Si bien que l’homme en charge de traiter (process) le marché ne peut qu’être sûr d’une chose et ne peut prévoir qu’une seule chose : qu’il restera sur place afin de tenter de répliquer l’actif contingent, comme le prescrivent Black-Scholes-Merton, et d’épuiser les possibilités. Non qu’il ait couvert toutes les possibilités, tout ce qui peut arriver, la contingence, mais c’est qu’il aura épuisé et dépassé le concept même de possibilité pour justement recevoir le mot pur, sans mélange, de la contingence.
On invente l’actif contingent, on écrit la contingence et cela appelle et ouvre aussitôt le marché. Mais au lieu d’établir le lien le plus direct entre l’actif contingent et le prix (eux qui sont écrits l’un contre l’autre et l’un sur l’autre), on a préféré emprunter le (long et tortueux) chemin du calcul. On ne sait prononcer avec certitude qu’une seule chose sur l’actif contingent : ce que sera son prix à l’échéance (ce qui est une autre façon de redire la formule qui l’écrit, ce qui est tout sauf le marché), mais la seule chose qu’on a su dire dans l’intervalle, la seule structure qu’on a su imposer, c’est celle du non-arbitrage, parce qu’on sent que, de même que l’actif contingent répartit de façon exclusive les possibilités à son échéance, de même, des exclusions devront s’exprimer avant l’échéance, et certains prix être inadmissibles par « arbitrage ».
Ce qu’on ne dit pas, c’est que ces relations de non-arbitrage, qui justifient peut-être à elles seules toute l’invention des probabilités, ne sont valides que sous l’hypothèse de fixité des états du monde. Cela revient ainsi à renier au marché son existence, puisque sa vertu première est au contraire de bouleverser les états du monde.
* * * * *
On pense ainsi que le « prix » de l’actif contingent est le résultat d’un calcul complexe dont notre modèle de probabilités ne fournit qu’une illustration simple, mais que le marché, qui est au moins aussi complexe, pourra certainement résoudre ce calcul. Et ainsi, après tout cet épisode de calcul, on finit par s’en remettre au marché et par penser que celui-ci a certainement raison et que son prix est la référence, simplement parce qu’on lui abandonne le calcul et qu’on l’abandonne à son calcul. On inverse alors les formules et on va prêter au marché on ne sait quelle volatilité implicite et quelle distribution de probabilités implicite. Alors que le problème est bien plus simple et plus direct.
Simplement, l’actif contingent est fait pour être livré au marché. On inverse la formule, non pas parce que le calcul est intervenu, puis la complexité du calcul, puis la complexité du marché, qui viendrait alors retourner notre sens du calcul et le remettre dans son sens à lui, mais parce que, dès le début, il n’y avait qu’un seul sens, celui qui retourne la possibilité (si telle doit être notre insistance).
Simplement, au lieu d’imaginer des états du monde et des probabilités et des calculs d’espérance, une autre mathématique serait celle qui commence par l’écriture de l’actif contingent, non pas comme une provision, ou une prévision, ou une répartition de futures possibilités, mais comme une écriture insistante (pour ne pas dire présente), une écriture qui appelle un prix rien que par le fait de sa matérialisation et de sa matérialité.
Dès que l’actif contingent est écrit, il crée sa place et son échange : il crée son prix. Non pas un calcul et une clôture, mais une échappée, un ravissement, la vie (l’immanence, le prix, le marché, l’univocité, en un mot, l’être) qui vient à l’actif contingent. Il faut simplement accepter, au vu de l’actif contingent et de la place qu’il s’est créée, de se défaire de quelque chose tout de suite au lieu de créer un nœud artificiel qu’il faudra aussitôt dénouer.
Tout cela a lieu avant la logique du calcul et peut-être même l’être. C’est peut-être la hauteur, c’est-à-dire la simplicité, du problème qui paraît ici inacceptable (atterrante). Il faut simplement accepter l’inéchangeabilité, le courant univoque de la contingence. Elle nous provient de derrière, elle nous surprend et nous pousse. C’est elle qui nous souffle (à l’oreille) et qui nous traverse.
Acceptons, au nom de je ne sais quelle substitution divine, que dès l’instant où nous atterrissons dans cette place du marché où nous aura introduit l’actif contingent, le prix nous soit aussitôt donné ; qu’il nous revienne : « Oui, nous tenions cet actif contingent ; la volonté de l’évaluer part bien de nous ; il y a ce jeu ; il y a ce “dispositif” que l’on tend en vue du futur ; mais nous avons trouvé l’échangeur, nous avons trouvé le lieu, le nœud (cela s’appelle “la place du marché”), où, parti de nous, lancé par nous, l’actif contingent nous revient sans s’enfermer dans un cycle. »
* * * * *
On recherche la façon dont « l’outil de travail » de l’actif contingent dans le marché s’applique au marché. On reste enfermé dans la conception d’un générateur aléatoire qui serait dissimulé derrière le processus de prix, d’une entité que le marché serait devenu. Et lorsque je réponds que l’outil ne s’applique pas, que la théorie ne se lit que dans un seul sens et que nous ne rencontrerons jamais le marché en la parcourant dans ce sens et en tâchant d’affirmer que l’outil théorique s’applique au marché, on me demande : « Mais tout de même, cet outil est utile au trader ? » Sous-entendu : « Le trader jouit bien d’une science que nous lui livrons. Si elle n’est pas exacte, au moins il s’agit là d’un modèle, d’une idéalisation, etc. »
On veut ainsi mettre face à face deux approximations, deux partenaires qui ne sont pas vraiment à leur place : d’un côté, le trader, qu’on prend pour une sorte de touriste dans ce marché et dont on pense qu’il n’est pas au cœur du marché et qu’il ne fait pas le marché, mais qu’il le feuillète simplement et qu’il le découvre, et de l’autre, l’outil, utilisé par ce trader pour « s’approcher » du marché. Ainsi le marché échappe-t-il aux deux, en définitive.
Quand la réalité est qu’il ne s’agit là nullement d’utilisation ou d’utilitaire. Il ne s’agit que d’une seule place, qui sera complètement occupée ou qui restera vacante. Le seul participant qui soit ici à sa place est le faiseur de marché, le market-maker ; et ce n’est pas d’un outil qu’il dispose mais d’un instrument, à la manière d’un créateur.
On ne dira pas que l’instrument lui est utile mais qu’il lui est indispensable. Car, pour le créateur, c’est une question ontologique. C’est parce qu’il détient l’instrument de création que le market-maker est à sa place dans le marché et qu’il est-là dans le marché. Tout cela pose évidemment la question de la « valeur » à extraire de ce travail, la question de l’utilité de tout cela, c’est-à-dire de l’argent que le market-maker fera dans le marché.
La réponse est que le créateur ne fournit aucun travail. Il n’y a pas de mécanique dont il jouerait (l’arbitrage) et dont le fonctionnement lui assurerait des prises et des captures ; car il produit une œuvre. Et cette œuvre n’a pas de prix. C’est une vie, une immanence. Il gagne sa vie en faisant cette œuvre ; il y est inscrit.
* * * * *
Le temps du possible est celui de la dette et de la tension du lien (bond) : ce contresens. La probabilité est un contresens. On veut remonter le temps ; on veut rembourser la dette, reformer l’unité de sa face, chose impossible, puisque la façon la plus certaine de le faire est de remonter le temps. Ce contresens se paie de la probabilité. La faute originelle se paie d’un défaut.
La probabilité n’a de sens qu’à tendre vers Un. Elle est incomplète comme la face de la dette ; elle est elle-même coupée de sa certitude, et elle ne prend son sens entre-temps, avant d’arriver à Un (chose impossible), que parce qu’elle arrivera éventuellement à Un. Il y a là une attente, une tension, qui se traduit en risque. Il y a là un cercle : celui de la rédemption et du retour à l’unité qui se projette illégitimement dans le temps en donnant la probabilité. L’unité impossible, retirée dans le passé, est rejetée dans le futur comme une tentative : celle de la probabilité.
La conversion de la dette en équité transforme alors le cercle au lieu de tenter l’impossible qui reviendrait à refermer ce cercle dans la possibilité. L’actif contingent, qui est le résultat de la conversion de la dette, part lui aussi, mais il revient sans refermer le cercle : en l’ouvrant plutôt.
C’est-à-dire qu’il revient en retournant la surface, à la manière du ruban de Möbius, créant ainsi, dans le même mouvement, la figure de l’infini, le ∞, et la surface qui n’aura qu’une seule face : exactement ce qu’on attend de la contingence. Entre-temps, la tension se sera transformée en « toucher » (contingent). Le temps de l’attente et de l’espérance sera devenu une place.
09:35 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marché, écriture, philosophie, économie