04.05.2009
Le champ du livre
Dans un mouvement de recul de la pièce,
de recul dans le virtuel où s’arme l’actuel,
et qui ne regarde plus si l’actuel a fini par être livré,
si l’arme a fait mouche,
si l’implémentation a effectivement débuté,
sort donc,
en un seul sens,
en une seule pièce,
et tirant sa matière comme un dépliant (non comme un contenu)
de l’entre-recouvrement des strates et des vagues de l’immanence,
de ce champ de ruines où l’événement, si ça se trouve,
a été celui de l’événement lui-même,
où ce qui a manqué à sa place a été non pas, comme d’habitude,
l’événement,
mais le feuillet, le cahier, où marquer cela,
(l’épreuve qu’il fallait glisser sous l’empreinte de l’immanence) ;
de ce mouvement de recul,
qui dit qu’on a fait un seul voyage sur le lieu de l’événement,
qu’on a intersecté son processus historique au moins à un carrefour, au moins en un point
et qu’on en est revenu en une fois pour retenir,
cette fois,
de l’événement,
non plus son processus historique mais géographique,
sort donc le livre.
Le livre sort,
ou ressort (il tranche),
comme la chose qui reste à faire (la couverture, la reliure)
lorsque le voyageur de l’événement (que je suis),
le voyageur du marché,
aura attesté en ce lieu d’une double immanence,
celle de la dislocation de la colonne par la ligne,
de la corruption du temple en citadelle et en machine de guerre,
de la transformation du principe transcendant en ligne de défense
dont la moindre brisure,
la plus petite localité,
la plus infime défaillance,
engage aussitôt le tout et peut conduire à la perte de tout,
en un mot,
lorsqu’il aura attesté de l’immanence du marché,
de la fin qui commence
(de la fin, de la finalité et de la chute du temple qui commence comme citadelle),
de l’immanence de la différentiation de la surface,
de la différence en elle-même et de la répétition par elle-même,
et qu’il aura attesté de l’immanence supplémentaire,
conjuguée à la première,
qui lui aura alors imposé de rester sur ce champ de ruines afin d’écrire,
une immanence d’autant plus nécessaire qu’elle est soudée à la première
et que la nécessité d’écrire ne s’est imposée
ni par le sujet
(qui n’existe pas sur ce champ de ruines)
ni par la matière subjective
(ce sur quoi on écrit : le cahier d’écriture même qui est arrivé à manquer)
mais en dépit de cela,
et peut-être même à cause de tout cela,
par elle-même,
comme si l’on disait que l’écrivain était alors descendu « se recueillir » sur le plan au-dessous du plan d’immanence,
le plan où il n’avait plus
ni son être ni son principe ni son moteur,
ni même son champ,
mais seulement l’attraction sourde et muette
qui le liait à la chute de ces ruines,
qui le faisait devenir,
non pas la pierre qui tombe ou le champ qui la reçoit,
mais ce qui reste,
ce qui reste quand on retire tout ce qu’il faut retirer pour qu’un temple tombe dans une citadelle,
pour que la citadelle tombe en ruines,
et pour que l’écrivain tombe là,
dans ce champ de ruines.
Le livre sort lorsque le voyageur-écrivain aura attesté de cette double immanence
qui l’a écrasé sous les ruines et qui a imprimé sur lui
comme les nervures de l’immanence,
le degré même de la différentiation de la ligne,
l’extrême difficulté de la tâche de celui à qui il sera demandé de tracer,
sans lever le crayon,
la ligne de pourtour infiniment brisée de ce temple/citadelle en ruines,
comme s’il ne s’agissait plus de montrer la ruine et l’immanence par la dislocation et la dis-localisation des blocs,
mais par le détail de la ligne elle-même,
comme si,
indifféremment à l’endroit où se situeraient,
par rapport au dessein global,
la plume,
ou la mèche,
la ligne agrandie de chaque pierre devait porter à la fois
le degré de la machine de guerre venue coucher le temple,
et le degré de l’érosion naturelle venue hérisser tout ça.
Le livre sort lorsque le voyageur de l’événement se sera rendu sur place
et se sera perdu sur place,
sur ce champ de ruines,
et qu’il en sera revenu,
qu’il s’en sera soustrait et extrait,
lorsqu’il aura reculé en mettant une croix sur l’histoire,
en déclarant celle-ci conclue et même remplacée
par la double circulation et la double correspondance du vide
qu’il aura laissé avoir lieu là-bas,
à savoir que
pour marquer l’épreuve de ce champ de ruines,
pour attester de la double immanence,
une case vide aura doublement manqué :
celle qui manque toujours pour la raison
qu’elle ne doit pas quitter la surface vers quelque principe transcendant
et qu’elle ne doit pas moins redistribuer le sens et réarmer, recharger, l’actualité
(en un mot, la place toujours vide du nœud de l’écriture,
le virtuel où il faut se retirer pour comprendre
ce que fait là encore la ruine,
quel est son lieu d’être,
et pour comprendre la raison pour laquelle je suis venu m’y immerger,
ou plus simplement,
le phénomène par lequel mon atterrissage sur ce champ de ruine et d’écriture,
au volant de cette marque jaune,
après les vides et les interstices et les raréfactions des sommets,
a pu se faire) ;
et celle qui est censée porter l’empreinte matérielle du manque
et de la vitesse de circulation infinie de la première,
à savoir le cahier de l’écriture,
qu’il a fallu me dépêcher sur place comme la première nécessité,
comme la raison vide, l’ensemble vide qui ne disait rien,
c’est-à-dire qu’il ne disait rien de plus que le degré pressant de cette double immanence ;
il ne disait rien de plus que l’absence la plus cruelle,
la plus inacceptable,
celle de la demeure de l’événement,
de la page qui portera son empreinte et où il sera consigné,
de l’endroit où doit rester et demeurer le principe de cette ruine et de cette immanence
lequel,
comme il s’agit d’immanence,
ne peut plus être un principe et ne peut plus demeurer,
habiter,
à la manière de l’être et de la demeure de l’être (Heidegger)
mais à qui il ne reste plus qu’à rester,
à être ce qui reste, ce qui restera à faire,
non pas pour rassembler tout ça – car c’est l’addition qui rassemble –
mais pour se promener sur le lendemain de tout ça,
sur le champ restant de tout ça,
comme on se promène sur un champ de ruines.
Le livre sort dans le mouvement de recul naturel,
résiduel,
de ce voyageur de l’événement
(qui se sera fait d’autant mieux dépasser par l’événement,
et submerger par sa vague d’immanence,
qu’au moment de le capturer et de le découvrir
– au moment de plonger dans la nappe de l’événement et de lui « ôter sa couverture » –
il lui aura manqué ce qu’il pensait le mieux préservé de l’événement,
le moins sujet à une dramatisation,
la case dont la présence ou l’absence n’ont jamais été un événement,
à savoir le cahier d’écriture lui-même) ;
le livre sort lorsque,
par réaction à ce double vide et à ce double manque,
et comme en regardant de loin,
avec du recul,
la croix de l’histoire où ils se rencontrent et s’annulent et,
par là,
marquent la page de la marque qui leur correspond le mieux,
la marque plus que vide du double vide,
le voyageur déclarera qu’il y a matière à faire,
de ce double manque et de cette croix et de cette fin de l’histoire,
un livre.
Le livre ne se sera ainsi jamais rendu sur les lieux.
Il faut réellement croire que l’histoire et le processus historique
sont définitivement crucifiés par la constatation vide du manquement du cahier vide,
de même, il faut croire que le processus du marché
est définitivement crucifié par le manque que j’ai constaté
du plein milieu de cet autre champ de ruines,
de cette tapisserie du marché que je suis allé tenter de fabriquer à Sydney,
du milieu de ce territoire dont l’immanence
a plus que dentelé les frontières
et où les blocs théoriques et les modèles
trébuchent les uns contre les autres comme des pierres sur un champ de ruines ;
il faut réellement croire que le processus de l’histoire
est crucifié par ce cahier des charges pour l’écriture du marché
(pour l’implémentation de l’outil d’écriture du marché)
qui est arrivé cruellement à me manquer,
pour comprendre que le livre qui me reste entre les mains,
comme déplié,
comme le dépliant de ce site archéologique,
quand je me retire de là,
est le livre dont le processus est,
cette fois,
en une seule fois,
non pas le récit de l’événement,
(ce qui serait, encore une fois, le calque du processus historique)
mais le processus géographique de l’événement.
Je ne veux pas,
avec ce livre,
dire que j’ai vécu l’événement ;
car c’est avec le cahier manquant que j’aurai vécu
bien plus que l’événement :
je me serai moi-même imprimé dans ses pages ;
je me serai moi-même retourné,
à la faveur de l’inversion créée par la double composition du vide,
par le manque du cahier vide,
jusque sous la matière de l’événement,
et au lieu de l’imprimer sur ma page,
je me serai glissé sous sa masse,
littéralement faufilé,
à une vitesse encore plus grande que la vitesse infinie
avec laquelle il a lieu et prend d’habitude son sens,
sous son angle et son arête ;
car j’étais alors transmis sous sa surface,
au-dessous du plan d’immanence même,
et comme à son envers,
non par la propagation topologique de la vague d’immanence
et la déformation de la surface qu’elle entraîne,
mais par un appel du vide encore plus véloce,
qui était l’appel du vide du cahier vide
qui me manquait
et dont le dépêchement jusqu’à moi,
cette pétrification et cet engagement absolu de l’axe de la géographie et de l’histoire,
dans cette unique trajectoire de livraison,
a créé l’événement que je suis à ce jour incapable de nommer et de décrire,
sauf à dire qu’il y a là matière à faire un livre.
Si l’événement est le nom d’une situation
arrêtée au bord du vide,
comment nommer la situation déjà envenimée par l’écriture,
et qui l’était cette fois encore plus
par le manquement du support de l’écriture,
la situation arrêtée,
toute en attente que parvienne jusqu’à moi le cahier vide
qui est venu à manquer ?
La situation
– elle-même déjà envenimée au-delà de la situation ordinaire
et de la rencontre des signes par le désir pressant d’écrire en ce lieu –
était doublement arrêtée par le vide,
à la fois comme événement à venir
et comme l’explication de cet événement,
comme sa livraison,
par la liaison tant attendue avec le cahier vide qui allait débloquer la situation
en laissant aller l’écriture qui l’envenime.
C’est avec le cahier manquant que j’ai achevé de vivre l’événement,
que je l’ai vécu jusqu’au bout,
jusqu’au vide au bord duquel il est arrêté d’ordinaire ;
sauf que la complication était celle-ci,
chez moi,
que j’avais remplacé le site de l’événement par le champ de l’écriture,
compliquant ainsi le signe en écrit,
et envenimant la situation au-delà du site événementiel,
et que,
ayant substitué au vide qui arrête
le processus vide de l’écriture censé répéter tout ça
et remplacé l’arrêt du vide par l’arête du dé qui roule,
j’avais alors reproduit l’arrêt du vide au niveau du dessus (ou du dessous),
car ce qui arrêtait alors l’écriture,
ce processus de l’histoire et de la différentiation,
ce marché,
ce processus qu’est le virtuel,
c’était ce cahier vide qui manquait
et dont la place était restée vide,
un vide dans le vide, donc.
J’ai vécu l’événement jusqu’au bout,
jusqu’à travers la page où,
l’ayant plus que vécu,
on dit qu’on est marqué par lui et que
pour le marquer
il suffit alors de substituer la page qu’on est devenu à celle-ci
ou au plan d’immanence sur lequel il advient d’habitude ;
sauf que chez moi la substitution et l’échange,
cet extrême que j’aurai donc vécu,
étaient encore plus exacerbés par le double appel du vide,
par le fait que ce que je vivais alors,
c’était le manque du cahier sur lequel je laisse aller mes arrêts et mes différentiations,
et l’événement qui allait me le donner.
Mais je veux dire,
avec ce livre,
que j’ai visité l’événement
(et que j’en suis revenu)
comme un site géographique.
Il faut que je revienne de ce voyage,
en un seul sens,
avec un livre
qui se sera déplié naturellement à partir du monument vide qui aura eu lieu là-bas
(cette croix de l’histoire et ce manque du cahier,
suivis de son contrefort et de sa contre-attaque,
de sa contre-vague
qui a été le dépêchement à moi,
dans un mouvement de rechargement automatique,
par automobile,
par taxi anonyme,
du cahier vide,
de ce chargeur plein qui manquait),
et non pas un livre qui aurait résolu de retracer,
de raconter,
l’histoire de ce manquement (dépêchement).
Il faut que j’en sorte avec un livre qui sera devenu le lieu de l’événement,
et non pas l’endroit où ont lieu les événements.
C’est le livre où se passe l’événement,
non pas le lieu où il se produit,
où tel ou tel événement aurait lieu,
mais où l’événement en tant qu’événement a lieu :
ce livre est le domaine de l’événement.
Les livres sont un lieu, une parcelle ;
autant le cahier vide est un carrefour,
une croix,
une case vide de redistribution, qui,
parce qu’il a manqué,
m’aura imprimé et comprimé encore plus sous la surface de l’événement,
me laissant attendre qu’il passe, qu’il circule et qu’il me rejoigne,
pour me laisser passer et revivre,
autant le livre est quelque chose que je ramène,
quelque chose que je sors.
Je me suis laissé prendre par la nappe du cahier ;
je me suis laissé happer par sa langue,
et comme il manquait doublement,
une fois en lui-même, comme différentiation,
et une fois par lui-même,
par son propre manque et son arête de dé devenue un arrêt d’écrire,
ce sont deux impressions qu’il lui fallait plutôt qu’une,
et il m’a ainsi entraîné dans les rouleaux de sa rotative,
si bien que les pages du livre immanent étaient déjà imprimées sous la surface.
Comme le processus historique, le récit, est,
dans mon cas,
resté coincé sous la croix de l’histoire,
sous la presse de l’immanence qu’a appuyée doublement le vide sur moi,
une fois pour écrire,
et une fois parce que le cahier d’écriture a manqué,
il ne me reste,
dans mon mouvement de retrait,
dans ce que je dégage et sors avec moi en refluant de ce champ d’immanence,
qu’un dépliant,
un livre, une parcelle,
où l’événement que j’aurai attesté là-bas et dont j’aurai doublement marqué l’immanence,
aura laissé emporter son lieu.
Un livre, une machine à voyage, une pièce transversale à l’histoire,
qu’il me suffit désormais de recharger une fois,
et toutes les fois,
pour me rendre sur le lieu de l’événement,
pour reproduire l’événement,
non pas dans un lieu autre, extérieur,
celui-là, ou un autre, où l’événement aurait lieu,
mais dans son lieu intérieur,
le lieu qu’il a,
le « il a lieu » de l’événement.
10:11 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, marché, échange
Commentaires
Le champ du livre,
ou un chant au livre
qui donne les champs.
Qui prend alors la clé des champs ?
du champ de ruines ?
le cahier, l'auteur, le lecteur ?
le livre ?
Ecrit par : fata morgana | 16.05.2009
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