17.04.2009
La marche dans l'histoire
À la question des distributions scalantes et de la longueur de la période d’attente avant qu’elles ne produisent l’événement extrême qui les distinguera de la distribution gaussienne, je réponds qu’on a inventé les prix des produits dérivés (je ne dis pas « leur valeur »), c’est-à-dire leur marché, que ce prix est tout ce qui compte et que, comme ces produits sont dérivés, alors, oui, leur prix est déjà relié au futur et à un état du monde qui sera différent selon que le produit dérivé paie ou ne paie pas.
Mais c’est alors là, vraiment, tout ce qu’on peut dire : ce n’est pas la probabilité (un quelconque processus stochastique) qui relie le prix présent du produit dérivé à son payoff futur, mais le marché et l’immersion. Une dynamique qui n’est pas dans le temps ou dans l’histoire ; une dynamique qui est réellement celle qui va nous transporter vers le futur mais qui n’est pas le temps ; un processus qui n’est pas historique (qui n’est pas inscrit dans l’histoire pour se prêter alors lui-même à la probabilité) mais qui est le processus même de l’histoire.
La grande innovation des produits dérivés c’est qu’ils sont écrits sur le futur et qu’ils admettent un prix actuel qui nous donne l’impression que quelque chose pourra être appris, de ce prix, sur le futur et que quelque chose sera donc prédit. Or, on n’a pas besoin de prédiction si le seul but de celle-ci est de prévoir le marché – car on est déjà dans le marché, on le fait et on l’écrit et on le prescrit directement : on est déjà dans l’écriture. Les distributions de probabilités qui sont implicites dans les prix des produits dérivés n’ont d’autre usage que celui de calculer des ratios de couverture ou les prix d’autres produits dérivés. C’est-à-dire qu’elles n’ont d’autre but que la ré-immersion dans le marché, soit par l’action directe et la réplication soit par le prolongement de l’écriture.
Et ce qu’il faut rappeler ici, c’est que le prix du produit dérivé contre lequel on a inversé le modèle ne tient sa fermeté et sa donnée qu’à son échangeabilité : non pas à sa validité et son endurance mais à sa capacité de « tenir ferme » en tant que prix contre lequel on va se débarrasser de ce qu’on tient et détient, contre lequel on va renier, non pas la valeur (car celle-ci est la même, au moment de l’échange, pour l’acheteur et pour le vendeur) mais notre attachement à la valeur, non pas une valeur présente, mais la perspective de valorisation future qui nous garderait attachés à cette valeur en temps normal, c’est-à-dire figés en sa compagnie.
Cela veut dire que le processus du marché est en tout point respecté et « appliqué ». On n’inverse et on ne retourne le modèle que parce qu’on peut se retourner sur le marché. En d’autres termes, c’est la capacité de renvoyer le prix du produit dérivé dans le processus de l’histoire, dans cette ligne du marché partie rejoindre elle-même son futur (et ce, d’autant mieux qu’elle fait elle-même l’histoire et qu’elle n’a pas lieu dans le temps), qui nous confère la capacité, tant qu’on ne renvoie pas ce prix justement et qu’on le « tient » (to hold) et le détient momentanément, d’inférer (à la place) ces fameuses distributions implicites. C’est tout le marché et toute notre immersion dans le marché qui remplacent ainsi la prévision.
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La probabilité qu’on appelle « risque neutre », qui n’est pas connectée à la probabilité historique – qu’est-ce, d’ailleurs, que la probabilité historique dans ce domaine radical du marché ? – pour la raison qu’elle n’est reliée qu’aux instruments qui traitent dans le marché, et qui ne s’appelle, d’ailleurs, probabilité que parce qu’on a voulu imaginer que les payoffs seraient atteints par un processus de prix et qu’on s’amuse, comme façon de parler, à évaluer alors sa distribution implicite (l’usage de la probabilité n’étant dû, en dernière analyse, qu’à l’argument de non arbitrage, c’est-à-dire à un argument qui part du marché et qui revient au marché), toute la probabilité risque neutre n’est que la traduction de la ré-immersion dans l’écriture, puisqu’elle en est le prolongement et qu’elle n’est que l’invitation à s’y replonger.
Voici donc mon argument redevenu très sérieux selon lequel l’écriture est un processus de marche dans l’histoire qui n’est pas inscrit dans le temps et qui comporte une notion de la prévision venue remplacer celle que l’on conçoit habituellement dans le temps. Je répète : par l’immersion dans le marché et dans ses capacités de changement de contexte (et non pas de tirage de possibilités tendues sur des états du monde fixes et représentés), à travers un processus qui est un processus de prix avant que d’être un processus temporel ou un processus stochastique, on se retrouve relié au futur, c’est-à-dire garanti d’y parvenir et garanti d’atteindre le payoff du produit dérivé, grâce à un exercice qui consistera à se maintenir à la surface et à ne pas se noyer, à « endurer » (to endure), à savoir perdre de l’argent pour pouvoir en regagner, etc.
On se retrouve donc en situation de prévision du futur (cette garantie d’y parvenir, ce lien par l’écriture, cette prescription) qui n’a tout simplement rien à voir avec la connaissance ou même l’épistémologie. La technologie du futur, c’est l’écriture ; c’est d’être en immersion totale dans l’écriture. Les représentations ne sont momentanément envisagées, les espérances mathématiques ne sont momentanément « inversées » et « retournées », que dans le seul but de poser à la surface du marché, sur la ligne de l’écriture, un nouveau prix et une nouvelle proposition, en attendant que ce prix, qui sera alors livré à l’échange et à sa propre vie, vienne changer le contexte et augmenter l’univers des possibles.
Cette écriture de l’engagement et de l’immersion s’appellera « écriture postérieure » si on veut (ni l’écriture de la même chose – car elle n’est pas une réplication – ni écriture d’une autre chose ; mais l’écriture d’autre chose au sens radical de l’autre).
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L’argument est pour l’horizontalité du trading des produits dérivés. Il ne faut plus croire à la distribution de probabilité du sous-jacent ou à la stratégie de réplication dynamique qui y est forcément liée mais préconiser le trading d’options contre les options. Une divergence et une dérive à la surface, vers les prix des autres produits dérivés, et non pas une plongée dans les profondeurs de la distribution sous-jacente.
Avec les marchés, nous touchons à une catégorie d’aléatoire (je ne devrais pas l’appeler ainsi) qui n’a rien à voir avec les probabilités et qui n’est même pas pensable comme un processus stochastique pour la raison que toute postulation de processus n’est faite que dans le but de traiter le produit dérivé et qu’elle ne parvient, à travers cet usage même, qu’à se défaire. Il s’agit donc d’un processus de prix qu’on identifiera carrément au processus de l’histoire (et non pas à un processus historique). Or, l’outil pour « capturer » ce processus est fourni en même temps que lui : c’est le trading des produits dérivés.
Devant cet aléatoire radical (où l’on ne peut même pas dire que le processus du sous-jacent change à chaque changement de contexte, étant donné que le processus du sous-jacent ne nous sert à rien et qu’on ne suppose même pas qu’il existe, mais que c’est tout simplement le contexte de pricing des produits dérivés qui change ), on ne peut que se féliciter que la valorisation (la prévision) ne soit pas prise en charge par l’outil qui aurait besoin de l’hypothèse de la probabilité, mais par l’outil qui n’a besoin que de lui-même pour prévoir : pour prévoir de cette façon curieuse qui revient à donner un prix.
Le prix porte en lui toute l’histoire de l’être. Il porte toute l’ontologie, toute l’inception, tout l’échange. Il y a là, de nouveau, l’idée de redéfinir le marché. On croit que le marché accomplit une révolution esthétique (ou même éthique) en se posant lui-même comme base de validité et comme plate-forme de prévision, quand il ne fait, en réalité, que se poser lui-même et soudain nous signifier que s’il y a quelque chose à prévoir c’est biens lui : or, lui, le marché, nous l’avons déjà, nous le voyons déjà, nous n’avons pas besoin de le prévoir.
Le marché ne vient pas échanger une représentation contre une autre. Il vient échanger tout le schéma représentationnel contre une performativité intrinsèque, qui est qu’en se proposant à la place de la représentation, il se donne et il se fait lui-même (« Voilà le marché » est une énonciation performative), et contre une invitation à la performativité, qui est qu’il s’impose à nous et ne nous laisse d’autre choix que de nous y plonger et de le faire : de devenir des performateurs, des faiseurs de marché.
Devant l’imprévisibilité radicale de l’histoire (c’est-à-dire des événements du style Black Swan) il y a donc, au moins, l’exemple du marché et la capacité de trading. C’est-à-dire la capacité d’écriture, le remplacement de la possibilité que les produits dérivés encapsulent par la virtualité de l’échange. Et cette « manip » intra-temporelle, qui a lieu à l’intérieur de la temporalité et non pas dans le temps, n’est possible, je le rappelle, qu’en vertu de la notion de prix. Cela revient vraiment à se saisir du Black Swan par son générateur formel, par la propriété qui le rend si prévisible et si certain du point de vue de l’écriture, à savoir que l’évenement imprévisible ne peut qu’avoir lieu et que seul l’impossible se réalise, et qui est la propriété de bouleverser la gamme entière des possibles.
À la question plus profonde du caractère extra-contextuel du Black Swan, je réponds ainsi par le caractère méta-contextuel du marché des produits dérivés pris dans son ensemble, et par le caractère méta-contextuel de l’écriture. Taleb ne l’a pas vu, mais cette technologie existe. Elle est réelle. Elle est la réalité. D’ailleurs Taleb avait reconnu, de son côté, l’aspect des options qui les rendait adaptées à la stratégie de couverture de l’impact extrême. Mais ce qui lui manquait c’était de reconnaître que la dynamique du marché, et non celle des probabilités, viendrait alors remplacer le besoin de prédire ces Black Swans. Car elle fournirait directement l’accès à eux. Le marché des produits dérivés est méta-contextuel.
Je note également que je n’ai pas rendu platonique le Black Swan de Taleb, mais que je l’ai échangé contre le mien. Ce que je dis sur le marché (et la vie) est en réalité plus simple encore que ce que Nassim Taleb/Yogi Berra dit sur l’histoire. Ne prévoyons pas le marché, traitons-le. Comme dit Paul Valéry : « Lorsqu’il s’agit, d’ailleurs, d’un ensemble aussi complexe, la difficulté de reconstituer le passé, même le plus récent, est toute comparable à la difficulté de construire l’avenir, même le plus proche; ou plutôt, c’est la même difficulté. Le prophète est dans le même sac que l’historien. Laissons-les-y. »
10:04 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marché, écriture, philosophie, histoire
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