14.04.2009
Spéculation concurrente
N’oublions pas que ce qui a éveillé en moi le soupçon que mon sujet des marchés, qui est le type même, non pas de sujet, mais d’à-côté du sujet, pouvait être tout à fait le véhicule d’une spéculation concurrente à celle de Meillassoux, c’est la remarque de Meillassoux, qui est survenue au cours de sa conférence audio-visuelle sur la science-fiction et la fiction-hors-science et que je reconnus après coup comme fournissant le nerf de son livre, au sujet de lois de la nature qui se mettraient à changer, non pas de manière imprévisible ou aléatoire, mais plus fortement encore, à la manière de l’histoire.
Meillassoux a parlé d’une « historicisation » des lois de la nature et, en ce sens ultime et absolu de l’histoire, il fallait comprendre que le livre de l’histoire, cette histoire de l’histoire, était le fil narratif ultime qu’aucune loi ou inscription préalable ne pouvait plus supporter et que, si on était référé à elle en dernier recours, il fallait alors simplement la feuilleter et découvrir, sans être surpris plus que ça, que les lois de la nature étaient simplement celles-ci à une époque de l’histoire et simplement celles-là à une autre.
Se dessine déjà l’idée que l’histoire fait ici office de texte, et qu’en tant que texte elle ne pourrait comporter d’extérieur où sa « contingence » serait encore ainsi qualifiée. Comme on ne peut que lire l’histoire et qu’elle est le dernier livre, il est tout aussi faux de dire qu’elle est nécessaire que de dire qu’elle est contingente. Tout change et se feuillette avec l’histoire, jusques et y compris le cadre, que l’on suppose fixe implicitement, dans lequel une série d’événements « intra-historiques » serait reconnue comme contingente en temps normal.
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« Spéculation concurrente », et ainsi je bénéficie, par rapport à Meillassoux, de l’avantage qui consiste à me placer au cœur de mon sujet dès que je me déplace ne fût-ce que d’un millimètre en dehors du sien, vers cet espace où un sujet concurrent au sien ne serait ne fût-ce que mentionné, à défaut d’être assuré qu’il sera donné. C’est-à-dire qu’en envisageant, ne fût-ce qu’un instant, ce qui pourrait se situer à côté du sujet de Meillassoux (à tous les sens du terme, et même celui, ai-je envie d’ajouter, du contresens), je me situe en plein dans le cœur du mien. Car le mien est ce qui est à côté du sujet ; il n’est ni pour ni contre ; il n’est ni pensable ni impensable ; il n’est donné ni à penser ni sans la pensée ; il n’est pas ce que vous ne pensez pas, le dehors absolu, mais proprement ou improprement, il est de n’être pas ce que vous pensez, comme lorsqu’on répond à quelqu’un qui ne devine pas : « Ce n’est pas ce que vous pensez. »
« Spéculation concurrente ». La variation est minimale, et à ce titre fort légitime, par rapport à l’entreprise de Meillassoux. Elle est minimale, car si sa pensée est spéculative, le moins qu’on puisse faire au regard d’elle, et presque en manière d’hommage, c’est de fournir au moins une spéculation ; et encore minimale, car, sans aller jusqu’à contrer la spéculation de Meillassoux et s’opposer à lui, le moins qu’on puisse dire d’une spéculation différente qui vise le même objet, ou le même « ordre d’objets » – car on verra que ma métaphysique ne sera qu’une permutation de celle de Meillassoux – est qu’elle est pour le moins concurrente.
En prononçant ainsi l’ordre de mon entreprise et sa direction, en disant seulement ce que je m’apprête à faire par rapport à Meillassoux, en prononçant ce mot de « spéculation » qui est le sien et « concurrente » qui est le minimum du rapport que je pourrais avoir avec lui, je me place au cœur du marché, car le marché est le domaine propre de la spéculation et de la libre concurrence.
Ma spéculation est concurrente et non pas contraire à celle de Meillassoux pour la raison que je ne m’occuperai pas de dire s’il faut que l’on s’occupe du monde ou des lois de la nature et que je ne préoccuperai pas de savoir qui s’en occuperait si je ne m’en occupais pas moi-même, mais que je m’occuperai seulement d’autre chose, le marché ; et ma manière sera concurrente de la sienne – et ainsi, elle le sera dans la philosophie et non pas dans le contenu – pour la raison que, de même que sa spéculation a finalement pour objet de faire sens des « énoncés ancestraux », ceux qui réfèrent à un passé antérieur à la donation et à un être antérieur à la pensée, la mienne s’attache à faire sens d’objets qui réfèrent au futur.
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Mis à part la science de pricing des produits dérivés, quelle est la science physique quantitative (c’est le mot !) qui fait explicitement apparaître le futur parmi ses objets ? Mon livre du marché et ma spéculation seront ainsi concurrents de ceux de Meillassoux pour la raison que lui montrera que la brisure du cercle corrélationnel est la chose nécessaire à la compréhension des énoncés ancestraux tandis que je montrerai que la compréhension des énoncés futuraux, ceux-là mêmes qui sont propres à l’être du marché, passe par la nécessité d’habitation (de ré-habitation, de réhabilitation) de ce cercle.
De même que l’urgence, pour Meillassoux, est provoquée par la réalité de l’archi-fossile et par l’urgence, pour la philosophie, de rendre compte de la façon dont la science en rend compte (la fameuse révolution copernicienne), l’urgence, pour moi, est de rendre compte de la réalité du marché et de dire ce que les traders et les quants font quand ils produisent et utilisent leurs modèles quantitatifs.
Meillassoux me rétorquera sans doute que le marché financier est une fabrication humaine, qu’elle est donc moins « grave » que l’attraction du monde et de ses lois et qu’il n’y a, ainsi, rien d’étonnant à ce qu’un sujet qui a placé l’homme dans sa prémisse et dans sa constitution mêmes retrouve l’homme comme ingrédient nécessaire de sa compréhension.
Mais pourquoi cela serait-il plus léger, et en un sens, plus trivial, de faire parler l’homme au cœur d’un sujet fabriqué par l’homme (le marché) que de faire parler un monde sans homme et un point de vue de nulle part au cœur d’un sujet où l’homme ne fait lui-même qu’être accessoirement fabriqué ? En quoi la conclusion de Meillassoux et l’adéquation de toute sa démarche seraient-elles moins contenues dans sa prémisse ?
Si l’un et l’autre sujet sont tout aussi légitimes au vu de leur domaine de définition et de leur métaphysique propres, la seule mesure objective qui restera pour les départager et pour juger de leur intérêt respectif, sera justement celle de leur intérêt. Pour la philosophie. Ainsi s’agira-t-il simplement, pour Meillassoux et moi, de montrer que l’on fait de la bonne philosophie, et que les mots de la philosophie ont été bien utilisés et bien illuminés, quand bien même l’ordre de leur utilisation différerait complètement d’une entreprise à l’autre. (C’est même là tout l’intérêt de ma spéculation concurrente : démontrer la contingence de celle de Meillassoux en même temps que ce qui y est, au fond, nécessaire, à savoir que les philosophèmes soient utilisés d’une certaine façon; démontrer, en somme, que le texte ultime, c’est la philosophie.)
Ainsi l’arrière-fond véritable sera-t-il le « bon usage » des modalités lesquelles, comme chacun le sait, sont dans le langage, et la valeur du texte de Meillassoux se réduira-t-elle (mais, à mon sens, ce texte s’illuminera, il s’élèvera) à la combinaison particulière des modalités qu’il aura permise, exactement comme le signale Badiou dans sa préface.
« Ma spéculation est concurrente », et cela voudra dire également que l’essentiel n’est pas ici de mettre Meillassoux en échec, mais simplement d’en offrir une alternative, d’ouvrir le marché de la philosophie à la concurrence, ce qui veut dire, encore une fois, que je laisse mon sujet déborder dans son cadre et que, du marché des écritures de produits dérivés, je déborderai vers celui des écritures philosophiques.
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Là où ma spéculation ne sera pas seulement symétrique ou concurrente à celle de Meillassoux c’est lorsqu’on remarquera que l’histoire, dont Meillassoux dit qu’elle pourrait, en dernier lieu, simplement tenir le dernier mot de la contingence des lois, sera non seulement mise à l’œuvre dans ma spéculation, mais que ma spéculation en sera le processus même. Avec le marché, qui est une espèce bien quantifiée de l’histoire (là est ma thèse : les événements du marché ne sont faits que de nombres), je montrerai comment l’histoire se fait. Je montrerai que les prix (des produits dérivés ou non dérivés), ces fameuses séries historiques, ne se succèdent pas au hasard, ni non plus (ni surtout, à cause du marché) par nécessité, mais par l’opération de cette contingence qui sera chez moi d’autant plus forte et d’autant plus juste qu’on verra, de l’intérieur, comment elle est produite.
Avec le marché des dérivés, ce modèle réduit de l’histoire, on utilise véritablement des postulations de processus et des ratios de couverture et l’on ne se trompe pas (on ne peut pas dire que l’on se trompe). Car l’épistémologie est ici subordonnée à l’ontologie. Ce n’est pas se tromper qu’être-là par l’opération du modèle.
(Meillassoux me dira : « Qui s’intéresse au marché ? C’est fabriqué. » Je lui répondrai : « Qui s’intéresse au monde ? » Mais on lit des livres de philosophie. Et puis moi, je déduis le marché ; il y a cette nécessité-là, la nécessité d’un événement du marché, qui monte d’un cran de modalité au-dessus de Meillassoux. Car il n’établit, quant à lui, que la nécessité de la contingence.)
14:12 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marché, meillassoux, philosophie
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