07.04.2009

Le marché de Pierre Ménard

Un prix se mérite : ce n’est pas comme la valeur (fixe et faciale, convergente). Il faut maintenir le prix, comme on dit que l’on maintient un marché.

Maintenir le prix : cela veut également dire l’affirmer, comme lorsqu’on dit : « Je maintiens qu’il en est ainsi, qu’une telle ou telle chose va se passer. » Le maintenir : le réaffirmer, le répéter, et non pas le remplir et s’arrêter.

Le maintenir et non pas le remplir, lui qui fuit toujours, lui qui n’est pas un récipient, un contenu, une valeur, une promesse à remplir ou la face d’une dette à rembourser. On sait à quel prix on rembourse la dette : au prix d’une punition et non pas d’un couronnement ou d’une récompense.

Maintenir le prix, lui qui est un signe qui nous touche et dont il faut répéter le toucher (le toucher : une question de surface plutôt que de paroi, de surface qui est traversée par la sensation du toucher et qui maintient cette sensation, qui l’entretient comme une vibration, tandis que la paroi d’un récipient ne remplit qu’une seule mission).

Il faut maintenir l’effort dans la sensation de toucher du prix, car ce n’est pas chose facile que de maintenir que le prix transmet immédiatement, sans médiation et sans passer par la possibilité, le sens unique de la contingence.

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La pensée représentationnelle n’a trouvé rien de mieux que de dédoubler le réel pour capter la contingence. Elle a inventé la possibilité et la pièce spacieuse, la salle de spectacle où se conclut la représentation, la pièce en deux actes où va soi-disant s’actualiser la possibilité : dans un premier acte, elle invente une copie du réel qui a déjà échangé le réel et qu’elle appelle la possibilité – car la copie contient déjà tout ce qu’on veut retrouver du réel –, et dans le deuxième acte, elle réalise cette possibilité.

La contingence est réelle, mais elle n’est pas pleine ; elle n’est pas définitive (il faut toujours se rappeler ce qui se passe exactement quand on dit que la contingence est première à l’être). Elle n’est pas finie et remplie, et c’est pourquoi la pensée représentationnelle (par opposition à ce que j’appellerai plus tard l’écriture, le marché) n’a trouvé rien de mieux que de détourner cette insatisfaction et ce non remplissement dans une reconstitution de toutes pièces, dans la théâtralisation qui s’appelle la possibilité.

La pièce de théâtre de la possibilité est finie dans le temps ; elle a un horaire fixe. La possibilité n’a lieu que dans le futur ; une possibilité passée n’est plus une possibilité. Elle s’est actualisée, ou alors elle a disparu : toute trace d’elle se volatilise dès que la possibilité qui devait se réaliser se réalise ; le charme est rompu, le simulacre tombe, la possibilité montre son côté factice et puéril. « Ah bon ! Ce n’était que cela la possibilité ? À quoi cela a-t-il servi de me monter la tête, de monter cette pièce, juste pour renvoyer tout le monde à la tombée du rideau ? »

La possibilité est trop dépendante du temps, trop corrélée avec le temps. Dégénérée, donc ; aucune diversification. On a envie de demander : « Et l’espace ? La possibilité n’a-t-elle pas négligé l’espace ? »

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Pierre Ménard n’a rien fait dans le temps : la possibilité y était déjà fermée pour lui ; mais n’a-t-il pas ouvert un espace sans commune mesure ? N’a-t-il pas marqué sa place par la croix de l’échange ? N’a-t-il pas sauté sur place ? Ce qu’il a réalisé n’a aucune valeur, mais cela n’a-t-il pas un prix, un marché, un processus de contingence qui a cours à travers le temps – c’est-à-dire qu’il n’en suit pas le cours et qu’il pourrait même lui être contraire – et qui le connecte de proche en proche à la contingence première du texte ?

Pierre Ménard ne suit-il pas, dans son temps qui n’est pas celui de la chronologie mais le temps de la genèse et de la différence intensive, productive, Aion, un travail continuel qui consiste à répéter et non pas à dupliquer le texte de Cervantès, à répéter, à travers ce qui a la semblance du temps (car c’est celui de la vie du héros) la seule et unique question de la contingence : « Ce texte est-il nécessairement ? Aurait-il pu être autre ? » ? Notre malheur, en effet, c’est de vivre notre vie dans le temps chronologique ; mais le temps de l’œuvre est différent : Borges nous en a fourni un autre exemple avec Jaromir Hladik.

Or, il est difficile de maintenir la question de la contingence. Comment peut-on former l’idée, et lui donner un sens, que ce texte pourrait être autre, et malgré tout toujours référer à ce texte ? La possibilité a au moins l’avantage de clore le sujet ; la possibilité est réalisée et la question ne se pose plus.

Certes, on pourrait ouvrir la question de la contingence sous-jacente au texte en acceptant de perdre le texte et son point de vue, son canal, et de ne plus retrouver que le chaos. Sauf que la question de la contingence n’est pas le chaos, le « n’importe quoi », surtout quand elle est liée à l’existence comme la condition suffisante de celle-ci (dérivation factuale de Meillassoux) ou comme la condition nécessaire qu’on veut retrouver une fois qu’une chose existe comme le Quichotte et que, pour exister, et toujours suivant le principe de factualité, elle devra nécessairement ne pas nécessairement exister. Il ne coûtera rien de moins que la nouvelle de Borges pour maintenir l’identité du texte et sa perspective (son éternel retour, sa répétition plutôt que son identité close), et pour se poser la question de sa contingence depuis l’axe du texte.

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L’œuvre de Pierre Ménard n’a aucune valeur, mais elle remporte un prix, celui de la contingence. Le prix de la contingence (difficile à maintenir sans la possibilité), cela de quoi le maintien de la contingence se paie, est la vie entière de Pierre Ménard. C’est parce qu’il s’est échangé dans cette ligne unique qui a tout l’air d’une impossibilité, c’est parce que sa vie occupe nécessairement une place et qu’il a occupé sa vie à écrire le Quichotte, que, par la simple mécanique de cet échange (et sans nécessairement passer dans une intériorité quelconque et se demander ce qui s’est passé dans la tête de Ménard), on accepte que se pose et que soit maintenue une question. Car enfin Ménard a bien fait quelque chose. Il y a bien passé une vie. Qu’a-t-il donc fait ?

C’est pourquoi la transmission de la contingence par le prix est immédiate. On ne doit même pas passer par l’intermédiaire de la question du contenu. On veut ressentir tous les effets de la question que ce texte pût être autre, tout en maintenant qu’il s’agit bien de ce texte. Il ne s’agirait pas de contingence réelle, matérielle, à moins de cela, et même la vraie question de la contingence n’aurait pas de sens. De même que la nouvelle de Borges n’aurait pas de sens si on ne maintenait pas que Ménard a positivement fait quelque chose. Ce sens est le seul sens.

C’est pourquoi la question de la contingence future est plus facile à poser. Car elle est justement confondue avec la possibilité. Réciproquement, la distinction entre contingence et possibilité n’apparaît qu’à la faveur d’une fiction impossible comme Pierre Ménard.

La contingence a un problème avec la référence et avec l’être : celui d’un texte, d’un étant, d’une référence fixe mais qui pourrait être autre, qui pourrait être autre sans perdre le lien avec l’étant initial – car alors le sens et l’univocité de la contingence se perdraient –, sans verser dans le chaos ; un étant qui pourrait être autre mais en revenant au même : c’est justement sur le chemin de cet éternel retour que se perçoit la contingence. Pas étonnant que son renversement, que sa permutation avec l’ontologie (elle qui donne l’ontologie au lieu qu’elle en soit l’accident) soit aussi initiale, aussi difficile, et requière une véritable conversion.

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La voix de la contingence est autre que l’ontologie, sa voie est autre. Pierre Ménard est l’histoire de cette conversion, il faut se rappeler sa vie chaque fois que l’on veut se saisir de la contingence indépendamment de la possibilité. Il a fallu inventer tout ça pour poser qu’il s’agit une fois pour toutes du Quichotte et pour faire ressortir sa contingence (qui n’a donc plus rien à voir avec une possibilité) chaque fois que Pierre Ménard fait quelque chose. Or, il n’a pas arrêté de faire : sa vie est remplie de la contingence du Quichotte, et ainsi le Quichotte en est-il rempli. Et l’exact contenu et la charge de ce qu’on comprend lorsqu’on comprend que Ménard fait quelque chose sont l’exact contenu et la charge de la contingence.

La possibilité, disais-je, et trop dépendante du futur ; elle n’a aucun lieu d’être en dehors du futur ; tandis que la contingence en est indépendante. La contingence ne s’arrête pas dans le passé. Un texte existe, il devient passé, et pourtant sa contingence reste toujours ressentie et même ce sentiment, ce sens, devient le sens de toute une vie. Il ne faut pas s’arrêter dans une pièce pour en interroger le contenu ; car alors la possibilité reviendrait remplir la pièce et ruiner la vie. Au contraire il faut laisser la contingence passer et passer très vite, dans un seul sens, comme une vie, comme l’échange d’une vie, pour capter brièvement, fugitivement, le sens de la contingence.

Comme la contingence est indépendante du futur ou du passé, en fait, indépendante du temps, il faut réaliser cette indépendance, et ne plus dépendre de la possibilité en aucune façon. Il faut payer le prix. Il faut maintenir le prix, un effort de compréhension qui n’est constitué que d’échange et qui ne comprend rien, qui n’a pas de contenu, ni même d’être, à la manière de l’effort de Ménard, pour réaliser la contingence et lui donner un médium réel, un marché, sans passer par la possibilité.

Et ce travail du prix (médium de la contingence), ce maintien et cet effort sont ceux de la conversion. Seul l’effort de la conversion, s’il est continuellement rappelé dans le prix, peut soutenir la comparaison avec la possibilité et la lutte contre son attraction, qui n’est qu’un abysse, qu’une banqueroute pour la contingence ; la conversion qui nous dit d’où vient la contingence.

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La contingence veut toujours nous faire tomber dans la possibilité, dans sa seule vision comme arbre de possibilités futures. Il est difficile de poser le pied sur la contingence comme seule réalité – là où on s’attend à un sol de réalité posée fermement sur l’être – et ne pas se trouver happé vers la contingence future comme seule « possibilité » et seul avenir de la contingence.

Pour se maintenir dans le courant transversal du prix, il faut un effort soutenu et une « manœuvre » continuelle. Il faut utiliser la force de du vent pour aller dans une autre direction que le vent, utiliser le courant facile de la possibilité et du futur (car il est tentant de penser que ce qui pourrait être autre n’est pas encore, et donc qu’il est confondu avec une possibilité), il faut utiliser l’appel d’air, le courant d’air du futur, mais manœuvrer pour se déplacer dans la direction transversale de l’Aion.

La contingence n’est pas plate : elle est accidentée ; on ne peut pas la parcourir sans tomber dans l’abysse et dans l’oubliette, dans le deadline, de la possibilité : « Ce n’était finalement qu’une possibilité ; elle est réalisée, on oublie tout et on n’en parle plus. » Il faut ressentir les accidents du terrain de la contingence sans que cela ouvre des branches qui égarent le sens unique, qui posent la mauvaise question, qui alourdissent la question par l’être, qui rendent la question extensive et exclusive : « Cette branche plutôt qu’une autre ; cet état plutôt qu’un autre. »

Il faut maintenir l’embranchement et la fracture sans la branche ; l’interruption de la ligne, le vide donc, une case vide, mais qui ne se conclue pas aussitôt par la matérialisation de deux branches séparées. Pourquoi faut-il que l’interruption et que la cassure interne se traduisent en séparation ?

Il faut faire voler un plus lourd que l’air. La seule possibilité de décoller et de quitter le terrain plat revenait, jusque-là, à gonfler le ballon de la possibilité, à enfermer les branches dans une bulle (spéculative ?). Pour faire voler plus lourd que l’air, on n’exploite plus la capacité de l’air de remplir un ballon et un contenu, mais de porter, de littéralement soutenir l’aile de l’avion par le contact, par le contingent et par l’accident, par l’angle d’attaque.

On n’utilise pas une possibilité de l’air ou une direction globale (il monte, il descend, il est plus lourd, plus léger), mais une virtualité qui n’a pas de direction, qui est purement locale, brisée sur place, sautant sur place : cela qui constitue le tissu de l’air et qui en fait une nappe, les particules reliées les unes aux autres par leur divisibilité et leur infinie résilience, une circulation et une cassure qui créent un milieu continu et homogène. Et on adjoint à cela un principe moteur, une explosion de tous les instants qui nous assure la traversée au-dessus de l’abysse de chaque particule.

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L’explosion qui ne s’embranche pas, chez moi, le Big Bang perpétuel, chez moi, c’est la conversion. C’est en tant que la conversion nous plaque dans la place et qu’elle contient le courant de la place qu’elle peut lutter contre le courant du temps, tout en l’utilisant. Car elle est un mouvement de répulsion loin de l’abysse de la dette, ce non-lieu, et loin de la maturité ou de la date d’expiration de celle-ci ; un mouvement de répulsion loin du temps de la convergence et de la rédemption de la dette, loin du temps du crédit. Car elle a coupé le cercle, la bulle, le flottement de la dette et elle a crucifié le non-lieu, la non localisation, la globalité et la maximalité de celle-ci par l’incidence de ce qui arrive et qui nécessite pour cela une place, une croix, un lieu de rencontre.

On a besoin de l’onde du temps comme outil : on a besoin de l’insertion de l’outil de la possibilité (dont la réplication dynamique, à la base de la théorie d’évaluation des actifs contingents, est le cas le plus pointu) pour pouvoir exprimer quelque chose. Ainsi a-t-on utilisé la vie de Pierre Ménard et cela nous a fourni le processus temporel sans lequel l’effort, le labeur, n’aurait pas été crédible.

La vie de Pierre Ménard l’a inséré dans le processus, mais ce qui avait alors un sens (le seul sens), ce n’était pas tant le déroulement temporel de cette vie (vide : car elle n’est remplie que de la copie et que de l’unique possibilité) que sa place, sa situation, son endroit, justement retourné en envers par l’écriture : les branches se retournant à l’intérieur.

Pierre Ménard n’a pas tant vécu cette aventure, et n’a pas tant été, qu’été-là. Il a été à sa place. C’est sa place que Pierre Ménard a donnée, et non pas sa vie : il n’a pas recréé une chronologie du Quichotte (car cela n’aurait pas de sens, cela serait inutile), mais il a créé une place, une topologie, un lieu d’échange, un pit, le lieu de transmission de la contingence de l’œuvre, la question de son accident : il a maintenu son prix et non pas sa valeur.

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