01.04.2009
Ouverture du marché
L’actif contingent veut dire la même chose que le marché et l’échange pour la raison que la contingence est inéchangeable et qu’elle ne se dit que dans un seul sens. Sans doute la contingence est-elle passive (elle est écrite, en une fois, sur le néant) ; sans doute pour cette raison est-elle écriture et l’actif contingent est-il la façon de la rendre active, de lui donner un prix, de la refaire se mêler de nous et faire une différence aujourd’hui : faire une différence tout le temps. Car l’écriture n’est pas possible ou impossible ; elle est elle-même un seul coup, une seule percée, une tentative ; elle-même inéchangeable et irrécupérable comme le sens d’un rêve duquel on revient toujours, une différentiation qui ne peut que se faire et se compliquer. Toute écriture engage toutes les autres écritures.
Par ailleurs, le marché, l’échange, reste lui-même un mystère. Quelque chose est livré au hasard, dans le marché. Cela flotte, cela spécule. On pressent une ouverture, une relation spéciale avec le futur qu’on n’ose encore appeler « contingence ». On s’y échange des valeurs et on soutient mal la contradiction entre le caractère prétendument fixe et éternel de la valeur et le flottement et la spéculation auxquels on livre les valeurs. On a compris que la valeur future des choses, l’économie, ne pouvait être planifiée et l’on pense satisfaire la « liberté d’entreprise » de celle-ci en la confiant au marché. On pense satisfaire le plus grand nombre. Chacun achètera et vendra le bien qu’il voudra à un prix qui ne sera pas ambigu, qui se dira lui-même en un seul sens, pour la raison que c’est le prix du marché et que le marché est à sens unique : on ne peut y acheter à un prix plus bas que le prix du meilleur acheteur ou y vendre à un prix plus cher que le meilleur vendeur.
On accepte cette ouverture minimale. Dans cette mesure-là, on accepte de fuir l’absurdité du « plan de réplication », mais on n’ose pas aller jusqu’au bout et admettre que le marché, ou l’échange, n’est que l’autre nom de la contingence, l’autre face de la contingence qui n’a qu’une seule face. C’est à reculons, en regardant toujours du côté de la fermeture du marché et de la fermeture du cercle de la possibilité, qu’on croit expliquer le prix. On ne sait calculer le prix, et même le concevoir, autrement que comme une espérance mathématique évaluée sur une gamme de possibilités fixes.
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Pas de chance ! On a fabriqué la notion de possibilité avant de parler de prix et d’actifs contingents. Et même les mathématiques pures ont fait leur œuvre de conquête et de couverture du terrain et ont épuisé la possibilité jusque dans le temps, en créant la notion de processus temporel stochastique. Alors que si l’actif contingent comme écriture de la contingence et l’échange comme l’autre face (impossible) de la contingence avaient été disponibles – et cela voudrait dire, justement, que l’échange et le prix qui en résulte ne seraient jamais écrits dans la possibilité mais dans une autre façon de percer et de penser le futur qui n’est autre que la pointe de l’écriture –, on aurait dès le départ compris que l’échange n’avait rien à voir avec le plus grand nombre, ou avec le flottement, ou avec l’égalité des chances, mais qu’il n’était ni plus ni moins que la place chargée de nous « ravir » l’actif contingent, de nous le prendre, puis de le ramener, afin de nous retourner sur place ; et on aurait compris que le prix était, précisément, tout à fait le contraire d’un résultat de calcul d’espérance, puisque sa seule conséquence notable sur les « formules de la possibilité » serait justement de les retourner et de les inverser.
Ainsi, les traders n’utilisent la formule de Black-Scholes-Merton qu’à l’envers, pour calculer la volatilité implicite.
Autant les formules de la possibilité sont fermées et enfermées dans leur cycle (dans leur période, dans leurs états du monde), autant le prix, comme transmetteur direct et univoque de la contingence, ne fait que briser ce cercle répétitivement, surgissant systématiquement de l’autre côté du miroir en une matérialisation de l’éternel retour. Car on sait (sans le savoir, sans le représenter : on le sait comme dans un rêve) que le prix a été lancé, qu’il a été engendré, qu’un certain « générateur aléatoire » doit en être la source, mais l’on constate, par ailleurs, qu’il ne fait que nous provenir du marché, et en nous venant, que retourner nos formules.
La seule possibilité, la seule chose qu’on prévoit (comme dit Bergson) et qui se répète, la seule chose cyclique et périodique ici, c’est justement le processus des possibilités et la réplication dynamique. Si bien que l’homme en charge de traiter (process) le marché ne peut qu’être sûr d’une chose et ne peut prévoir qu’une seule chose : qu’il restera sur place afin de tenter de répliquer l’actif contingent, comme le prescrivent Black-Scholes-Merton, et d’épuiser les possibilités. Non qu’il ait couvert toutes les possibilités, tout ce qui peut arriver, la contingence, mais c’est qu’il aura épuisé et dépassé le concept même de possibilité pour justement recevoir le mot pur, sans mélange, de la contingence.
On invente l’actif contingent, on écrit la contingence et cela appelle et ouvre aussitôt le marché. Mais au lieu d’établir le lien le plus direct entre l’actif contingent et le prix (eux qui sont écrits l’un contre l’autre et l’un sur l’autre), on a préféré emprunter le (long et tortueux) chemin du calcul. On ne sait prononcer avec certitude qu’une seule chose sur l’actif contingent : ce que sera son prix à l’échéance (ce qui est une autre façon de redire la formule qui l’écrit, ce qui est tout sauf le marché), mais la seule chose qu’on a su dire dans l’intervalle, la seule structure qu’on a su imposer, c’est celle du non-arbitrage, parce qu’on sent que, de même que l’actif contingent répartit de façon exclusive les possibilités à son échéance, de même, des exclusions devront s’exprimer avant l’échéance, et certains prix être inadmissibles par « arbitrage ».
Ce qu’on ne dit pas, c’est que ces relations de non-arbitrage, qui justifient peut-être à elles seules toute l’invention des probabilités, ne sont valides que sous l’hypothèse de fixité des états du monde. Cela revient ainsi à renier au marché son existence, puisque sa vertu première est au contraire de bouleverser les états du monde.
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On pense ainsi que le « prix » de l’actif contingent est le résultat d’un calcul complexe dont notre modèle de probabilités ne fournit qu’une illustration simple, mais que le marché, qui est au moins aussi complexe, pourra certainement résoudre ce calcul. Et ainsi, après tout cet épisode de calcul, on finit par s’en remettre au marché et par penser que celui-ci a certainement raison et que son prix est la référence, simplement parce qu’on lui abandonne le calcul et qu’on l’abandonne à son calcul. On inverse alors les formules et on va prêter au marché on ne sait quelle volatilité implicite et quelle distribution de probabilités implicite. Alors que le problème est bien plus simple et plus direct.
Simplement, l’actif contingent est fait pour être livré au marché. On inverse la formule, non pas parce que le calcul est intervenu, puis la complexité du calcul, puis la complexité du marché, qui viendrait alors retourner notre sens du calcul et le remettre dans son sens à lui, mais parce que, dès le début, il n’y avait qu’un seul sens, celui qui retourne la possibilité (si telle doit être notre insistance).
Simplement, au lieu d’imaginer des états du monde et des probabilités et des calculs d’espérance, une autre mathématique serait celle qui commence par l’écriture de l’actif contingent, non pas comme une provision, ou une prévision, ou une répartition de futures possibilités, mais comme une écriture insistante (pour ne pas dire présente), une écriture qui appelle un prix rien que par le fait de sa matérialisation et de sa matérialité.
Dès que l’actif contingent est écrit, il crée sa place et son échange : il crée son prix. Non pas un calcul et une clôture, mais une échappée, un ravissement, la vie (l’immanence, le prix, le marché, l’univocité, en un mot, l’être) qui vient à l’actif contingent. Il faut simplement accepter, au vu de l’actif contingent et de la place qu’il s’est créée, de se défaire de quelque chose tout de suite au lieu de créer un nœud artificiel qu’il faudra aussitôt dénouer.
Tout cela a lieu avant la logique du calcul et peut-être même l’être. C’est peut-être la hauteur, c’est-à-dire la simplicité, du problème qui paraît ici inacceptable (atterrante). Il faut simplement accepter l’inéchangeabilité, le courant univoque de la contingence. Elle nous provient de derrière, elle nous surprend et nous pousse. C’est elle qui nous souffle (à l’oreille) et qui nous traverse.
Acceptons, au nom de je ne sais quelle substitution divine, que dès l’instant où nous atterrissons dans cette place du marché où nous aura introduit l’actif contingent, le prix nous soit aussitôt donné ; qu’il nous revienne : « Oui, nous tenions cet actif contingent ; la volonté de l’évaluer part bien de nous ; il y a ce jeu ; il y a ce “dispositif” que l’on tend en vue du futur ; mais nous avons trouvé l’échangeur, nous avons trouvé le lieu, le nœud (cela s’appelle “la place du marché”), où, parti de nous, lancé par nous, l’actif contingent nous revient sans s’enfermer dans un cycle. »
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On recherche la façon dont « l’outil de travail » de l’actif contingent dans le marché s’applique au marché. On reste enfermé dans la conception d’un générateur aléatoire qui serait dissimulé derrière le processus de prix, d’une entité que le marché serait devenu. Et lorsque je réponds que l’outil ne s’applique pas, que la théorie ne se lit que dans un seul sens et que nous ne rencontrerons jamais le marché en la parcourant dans ce sens et en tâchant d’affirmer que l’outil théorique s’applique au marché, on me demande : « Mais tout de même, cet outil est utile au trader ? » Sous-entendu : « Le trader jouit bien d’une science que nous lui livrons. Si elle n’est pas exacte, au moins il s’agit là d’un modèle, d’une idéalisation, etc. »
On veut ainsi mettre face à face deux approximations, deux partenaires qui ne sont pas vraiment à leur place : d’un côté, le trader, qu’on prend pour une sorte de touriste dans ce marché et dont on pense qu’il n’est pas au cœur du marché et qu’il ne fait pas le marché, mais qu’il le feuillète simplement et qu’il le découvre, et de l’autre, l’outil, utilisé par ce trader pour « s’approcher » du marché. Ainsi le marché échappe-t-il aux deux, en définitive.
Quand la réalité est qu’il ne s’agit là nullement d’utilisation ou d’utilitaire. Il ne s’agit que d’une seule place, qui sera complètement occupée ou qui restera vacante. Le seul participant qui soit ici à sa place est le faiseur de marché, le market-maker ; et ce n’est pas d’un outil qu’il dispose mais d’un instrument, à la manière d’un créateur.
On ne dira pas que l’instrument lui est utile mais qu’il lui est indispensable. Car, pour le créateur, c’est une question ontologique. C’est parce qu’il détient l’instrument de création que le market-maker est à sa place dans le marché et qu’il est-là dans le marché. Tout cela pose évidemment la question de la « valeur » à extraire de ce travail, la question de l’utilité de tout cela, c’est-à-dire de l’argent que le market-maker fera dans le marché.
La réponse est que le créateur ne fournit aucun travail. Il n’y a pas de mécanique dont il jouerait (l’arbitrage) et dont le fonctionnement lui assurerait des prises et des captures ; car il produit une œuvre. Et cette œuvre n’a pas de prix. C’est une vie, une immanence. Il gagne sa vie en faisant cette œuvre ; il y est inscrit.
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Le temps du possible est celui de la dette et de la tension du lien (bond) : ce contresens. La probabilité est un contresens. On veut remonter le temps ; on veut rembourser la dette, reformer l’unité de sa face, chose impossible, puisque la façon la plus certaine de le faire est de remonter le temps. Ce contresens se paie de la probabilité. La faute originelle se paie d’un défaut.
La probabilité n’a de sens qu’à tendre vers Un. Elle est incomplète comme la face de la dette ; elle est elle-même coupée de sa certitude, et elle ne prend son sens entre-temps, avant d’arriver à Un (chose impossible), que parce qu’elle arrivera éventuellement à Un. Il y a là une attente, une tension, qui se traduit en risque. Il y a là un cercle : celui de la rédemption et du retour à l’unité qui se projette illégitimement dans le temps en donnant la probabilité. L’unité impossible, retirée dans le passé, est rejetée dans le futur comme une tentative : celle de la probabilité.
La conversion de la dette en équité transforme alors le cercle au lieu de tenter l’impossible qui reviendrait à refermer ce cercle dans la possibilité. L’actif contingent, qui est le résultat de la conversion de la dette, part lui aussi, mais il revient sans refermer le cercle : en l’ouvrant plutôt.
C’est-à-dire qu’il revient en retournant la surface, à la manière du ruban de Möbius, créant ainsi, dans le même mouvement, la figure de l’infini, le ∞, et la surface qui n’aura qu’une seule face : exactement ce qu’on attend de la contingence. Entre-temps, la tension se sera transformée en « toucher » (contingent). Le temps de l’attente et de l’espérance sera devenu une place.
09:35 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marché, écriture, philosophie, économie
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