27.03.2009
La pensée sans la possibilité
Il faut maintenant déployer toutes les conséquences de la suppression du possible en matière de futur. Très certainement la pensée deviendra matérielle, c’est-à-dire qu’elle devra percer et non plus penser. Elle n’aura plus le « temps » (et je ne parle pas là d’une quantité de temps, mais de la dimension entière et de la catégorie du temps : l’exemple de Pierre Ménard est là pour le montrer) de reculer ou de se retourner pour regarder les possibilités, qui ne sont qu’un mirage et qu’une illusion d’optique, qui ne sont que la réflexion rétrograde d’une représentation qui est censée précéder le réel, alors qu’elle ne fait que le suivre.
Sans la possibilité, la pensée ne dispose plus de la « chambre des miroirs » ou de la « salle de projection » où elle peut se détacher pour réfléchir, et ralentir la vitesse infinie de la transmission, nécessairement non causale, de l’événement. La pensée ne peut plus s’étendre (et encore moins se détendre) dans le temps : le penseur ne peut plus prévoir et programmer ce qu’il pense ; encore moins pourra-t-il l’ajourner, ou même, je dirais, s’en souvenir.
Je me demande même si d’imaginer un contenu à ce qu’il pourra alors penser (ce qui est désormais, je le rappelle, la définition même de l’imprévu et de l’impossible), et d’imaginer répondre à la question : « Mais que pense-t-il donc, lui qui pense sans la possibilité et dans une autre dimension que le temps ? », ne revient pas à s’inscrire de nouveau dans le temps. Car de dire ce qu’il pense, de penser ce qu’il pense, c’est déjà une réplication, c’est déjà une projection. Et quand bien même la réponse directe, « Voici ce qu’il pense », pourrait laisser croire que la pensée du contenu est donnée en même temps que la pensée, je suis certain que cette réponse, comme elle s’inscrit dans un jeu de question et de réponse, présuppose la catégorie de la possibilité.
La possibilité et la représentation obéissent toutes deux au régime de l’échange impossible (Baudrillard) et ainsi, elles dénaturent la matière de ce qui est censé être pensé sans possibilité. J’ai envie de dire que la seule manière de penser ce que le « penseur impossible » pense sans répéter le mot « pensée » (ce qui serait, sinon, déjà une réflexion et un ralentissement), c’est d’échanger avec lui, c’est de se placer dans sa place et dans son marché, de se faire traverser soi-même par le trait unique de l’impossibilité, c’est-à-dire de l’absolue contingence et de l’inéchangeabilité, de ce qu’il pense. De reculer pour répondre ou pour imaginer répondre : « Voici ce qu’il pense », c’est, à mon avis, concevoir la possibilité que cela fût pensé, et c’est donc confondre la pensée avec une possibilité.
La pensée sans la possibilité ne dispose ainsi ni du temps pour le temps ni du temps pour le contenu (puisqu’elle est encore plus rapide). Et j’ai alors envie de dire qu’elle ne pourra se développer que « sur place », dans la place, comme un échange matériel, et que c’est pour cette raison que la pensée sans la possibilité est l’autre nom de l’écriture.
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L’écriture n’est certainement pas la transcription de la pensée. Car elle est plus rapide : elle vient avant ; elle perce avant que la pensée ne pense. Encore une fois, c’est Pierre Ménard, avec sa manière un peu forcée d’annihiler la dimension temporelle de ce qu’il pense – car cela n’a aucun sens de dire qu’il prévoit ce qu’il écrit, ou qu’il le projette, étant donné que cela est déjà écrit ; cela n’a même pas de sens, et serait même dérisoire, de dire qu’il se souvient de ce qu’il écrit –, qui nous démontre pourquoi il ne reste à cette pensée sans possibilité et sans temps que la place de l’écriture, et pourquoi la nouvelle de Borges ne prend tout son sens qu’en vertu de la différence de l’écriture, de cela que l’écriture apporte en plus et qu’on penserait nul si on s’en tenait à la seule conception de la pensée possible, et qui devient absolument tout lorsqu’on comprend que l’écriture est alors tout ce qui reste.
De même, Pierre Ménard ne pense rien, ou plutôt, la question de ce qu’il pense n’a aucun sens. Car de deux choses l’une : soit ce qu’il pense n’a rien à voir avec le Quichotte, et cela qu’il a pensé, il l’aura pensé pour lui, dans un processus privé dont on ne sait pas dire et dont on n’est pas placé pour dire comment cela a pu le mener au Quichotte – mais enfin, on imagine cela de l’extérieur, comme deux récipients qui ont forcément dû être remplis de quelque chose, si le dernier, qui a fini par donner le Quichotte, a d’abord été rempli du contenu du premier ; mais alors dans ce cas, cela qu’il a pu penser, qui n’a donc rien à voir avec le Quichotte, au fond n’existerait pas, car c’est le Quichotte qui occupe toute la place de la nouvelle et celle-ci n’est orientée que pour lui et par lui (c’est là, aussi, sa spécificité) ; soit Pierre Ménard n’a pensé que le Quichotte, mais alors dans ce cas, cela serait nul également, puisque le Quichotte est déjà pensé.
Comme pensée sans possibilité, la pensée de Pierre Ménard est également sans contenu, ou plutôt, la question pour elle ne peut pas être celle du contenu. Cela nous indique que la trace de ces pensées sans possibilité – si, à défaut de penser ce qu’elles sont, nous devons au moins dire où elles sont –, cela qui reste d’elles, ne pourra l’être qu’à l’état de ruine et d’immanence et de processus géographique : un processus sur place, dont l’autre nom est l’écriture. L’écriture et le dépliement de la pensée (dans ce médium où la pensée peut avancer sans plus jamais rencontrer de possibilité), et c’est pourquoi elle lui enlève et lui soustrait toute notion de contenu.
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Pour résumer, si l’univocité de la contingence m’impose de penser sans la possibilité (à une pensée sans possibilité), et que le marché semble offrir un médium idéal pour « conduire » cette contingence pour la raison qu’on peut l’y « prévoir » sans l’intermédiaire de la prévision et de la possibilité (c’est la matière du marché et de ce qui s’y transmet qui le permettent), et si je dois généraliser ce processus de gains sans possibilité à l’histoire, alors il ne restera à la pensée que je semble devoir obtenir, la pensée sans possibilité, sans dimension temporelle et sans contenu, que l’écriture.
J’aurai ainsi déduit l’écriture simplement à partir de l’absolu de la contingence et de l’adaptation de toute pensée future au langage de cette dernière (ou plutôt, à la correction que son langage impose au nôtre, notamment dans la suppression des possibilités).
La pensée absolue, c’est donc l’écriture. Je rappelle que ce qui accroche ici l’écriture, cela dont elle est en définitive déduite, n’est pas un plein mais un vide, non pas une transcendance mais une immanence, non pas une médiation mais une différence, à savoir que l’écriture persiste une fois qu’on a supprimé la possibilité, le temps et le contenu, qu’elle garde un processus une fois que celui de la possibilité et du « remplissement » (réalisation) a été supprimé, et qui est le processus de place, l’échange matériel. Non pas qu’on prenne du temps pour écrire ou que cela prenne une pensée et un contenu (it takes content to write), mais c’est que, pour écrire, il faut, avant tout et après tout (car le temps est ici immatériel), prendre de la place. Ce n’est pas accessoirement, mais radicalement, que l’écriture se négocie et se conclut avec la page.
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23.03.2009
Seul l'impossible se réalise
La théorie de la relativité générale n’est pas relative, mais absolue. Elle rend intrinsèque, propriétaire, l’espace-temps. C’est-à-dire que l’espace ne sera plus l’espace extérieur, accroché on ne sait où, où se jouera la représentation (théâtrale) des phénomènes qui y sont attendus : le mouvement des planètes, les rayons lumineux, la matière et son cortège et son champ de gravitation, etc., mais qu’il deviendra interne à toutes ces saillies et à tous ces mouvements. Il sera lui-même structuré par la matière, sans aucun cadre externe, sans aucune dimension transcendante supplémentaire où décoder (après qu’elles y auraient été surcodées) la forme et la manière de cette structuration.
La géométrie et la structure seront directement celles de l’espace, qu’on appellera ici surface, pour bien indiquer que l’espace de la représentation a abandonné le théâtre extérieur et s’est plongé dans la chose elle-même, dans la variété elle-même (une variété devenue propre et intrinsèque, sans aucun espace de choix possibles où noter et sélectionner la façon dont elle « varie »), à la manière dont la géométrie riemannienne abandonne les repères extérieurs et ne connaît plus de champ et de déploiement pour sa « variable » et pour sa « mesure » que l’ondulation de la surface elle-même, c’est-à-dire l’onde et le sens, la transmission et la fabrique de la surface même.
Ainsi la théorie de la relativité générale prescrit-elle et presse-t-elle un seul sens de parcours (one stroke), celui qui va de la matière à la géométrie de l’espace-temps, sans échange ou aller-retour possible dans un cadre où l’une et l’autre seraient mises en relation. Elle y va dans une relation sans médiation extérieure et sans « identité », une relation qui n’a de sens (c’est-à-dire de différence : car faire sens, c’est faire une différence) que son propre parcours, qui n’a donc de médiation que sa différence propre.
En ce sens-là, en ce manque de rapport avec une identité externe, la théorie de la relativité est absolue et non pas relative. Elle n’a qu’une seule face, et ainsi elle est une façon absolue de dire la contingence ; où la contingence est ce minimum, ce commencement, cet aller sans retour, cette pensée sans réflexion, cette percée sans retardement ou attardement possible dans la « chambre des miroirs » et dans la salle des représentations où le discours doit se ralentir par le réseau de réflexions que lui renvoient les murs et le cadre où il s’enferme. L’espace devient alors un résultat et non plus un absolu posé à l’avance. La transcendance devient immanence.
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Et maintenant j’aimerais opérer un retournement similaire en ce qui concerne l’espace général où l’on situe d’ordinaire le possible. J’aimerais dire, non seulement que l’espace des possibles n’est pas lui-même défini à l’avance et qu’il n’est pas un théâtre où doit se jouer la réalisation, mais que, pour cette raison, et en simplifiant encore, le jeu du possible, son rôle, cela qu’on attend de lui d’habitude, ne devrait pas lui-même être donné à l’avance. Car, avant l’espace des possibles, il y a l’espace du possible, son lieu d’extension et de production, la salle où on l’attend, et ce sera encore une fois le lieu de la pensée représentationnelle. J’aimerais dire que la contingence est la matière première (chez Meillassoux, c’est d’elle qu’on déduit jusqu’à l’existence des choses), et que c’est elle, lorsque la lecture commence dans son sens à elle, qui produit comme résultat l’espace où le possible s’étend et s’attend.
Il n’y a donc pas d’espace de possibles qui préexisterait à la contingence, et où on attendrait de la voir réaliser l’une ou l’autre de ses branches alternatives. La contingence est le premier sens (celui du « double parcours » de la question : « Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? », ou de sa transformation par Baudrillard : « Pourquoi y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? »). Il faudrait ainsi dégager autant que possible la notion de la contingence de celle de la possibilité, quitte à suspendre le temps lui-même, le « temps » que ce dégagement et ce discernement aient lieu – car ils n’ont que le lieu.
Je me place là à un niveau métaphysique plus élevé encore que la relativité générale, puisque le temps lui-même n’est pas encore engendré à ce stade, sans parler que la conversion, qui est mon opérateur fondamental à ce nœud-là de la logique, est ce qui traduit la contingence dans le sens de la « place » (le sens de ce qui traverse, ce qui coupe et ce qui arrive), et que c’est la place qui donnera par la suite l’échange, c’est-à-dire le « temps » dans lequel l’actif contingent reviendra à moi sous forme de prix (et il reviendra éternellement parce que son temps n’est pas le temps chronologique).
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Ainsi la contingence absolue, celle des lois de la nature, est-elle le contraire de la nécessité sur un autre plan que celui où cette dernière sera assimilée à la somme totale des possibles (et c’est cette confusion des deux plans qui fera jouer à la nécessité – notion fermée et ponctuelle s’il en est – le rôle du mauvais pivot et du contresens ultérieur).
Les lois de la nature sont contingentes, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas nécessaires, c’est-à-dire qu’elles auraient pu être absolument différentes, mais la raison en est le manque de raison, le manque de représentation, l’absence d’espace où aligner ces possibilités alternatives, et non pas sa présence. Cet espace des possibilités n’a pas lieu parce que le sens unique, absolu, qui a donné la contingence des lois a déjà eu lieu avant cet espace.
Ainsi, l’espace des possibilités ne devrait pas être ajouté au sens premier de la contingence et comparé à lui. La contingence première est inéchangeable ; elle est à une seule face ; et la question de la nécessité des lois et son autre face, qui est la « réalisation », avant tout conceptuelle, qu’elles auraient pu être différentes, ne sont qu’une tentative d’échanger cette contingence.
L’absolu est forcément contingent, puisque la nécessité est déjà une couche supplémentaire ; elle est déjà une face de miroir artificiel qui vient refléter la face unique de l’absolu, qui vient lui donner une autre face là où il n’en a besoin d’aucune et où il est, par définition même, cela même qui n’a qu’une seule face. Ainsi la nécessité, à ce stade-là de la contingence, doit-elle être rejetée sans le mot, et avant même le mot. C’est-à-dire qu’elle doit être rejetée, défaite, avant même que son nom ne soit prononcé. Sans parler des « autres façons possibles » dont les lois contingentes auraient pu être, qui ne sont pas des autres façons (qui ne sont pas d’autres faces) mais qui forment simplement une autre façon de dire la même contingence, c’est-à-dire de la dire encore dans le même sens. Ces autres façons sont l’autre face de la contingence qui n’a qu’une seule face (c’est-à-dire que la contingence dit ça : elle dit ça surtout). Autant dire l’incertitude du statut sémantique et logique de ces « autres faces et façons ». Il faut prendre le maximum de précautions en les évoquant, et certainement ne pas les confondre avec des possibilités.
Cette contingence première rejette donc la nécessité par le principe d’exclusion de l’échange impossible. Elle est tellement absolue que de l’opposer à une nécessité (ou, équivalemment, de la renvoyer vers son autre face, impossible, qui dit qu’elle aurait pu être autre) serait déjà une revendication indue et injustifiée de la pensée à son égard, elle qui est absolue et qui ne devrait ainsi être approchée par la pensée qu’à la condition (sans condition pour la pensée) que la pensée sorte de son théâtre habituel en l’approchant, c’est-à-dire qu’elle devra sortir de la médiation, du rapport, de la comparaison, de l’identité, de la nécessité, etc.
La nécessité est donc rejetée, et la contingence réaffirmée, avant (même) la lettre de la possibilité. La nécessité est rejetée absolument, avant même qu’on ait comparé la contingence aux autres possibilités ; car il n’existe pas encore de possibilité.
Et maintenant, on se tourne vers la dimension du temps, vers le temps de l’action et du présent vivant qui n’est lui-même que l’une des multiplicités selon lesquelles la contingence initiale se sera différentiée (alors comment ce temps pourra-t-il lui-même contenir un prochain avatar ?), et on confond la nécessité que l’on vient de rejeter avant même qu’elle ne se prononce, la nécessité rejetée absolument au nom de l’inéchangeabilité de la contingence, avec la nécessité comme somme de possibilités (en effet, la notion de possibilité a été entre-temps produite), et l’on raisonne que, comme la nécessité-somme-des-possibilités des lois est invalide, c’est donc que la possibilité sera ouverte que les lois de la nature changent, et même, que l’on pourra s’attendre à ce qu’elles changent.
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Il faut absolument reconnaître la contingence des lois de la nature ainsi que la possibilité qu’elles eussent pu être différentes, mais il faut se garder de projeter cette multitude de possibilités dans le futur. Une spéculation factuale comme celle de Meillassoux doit s’arrêter au passé et ne pas permettre que ces possibilités alternatives passées (concevables, donc) puissent devenir des possibilités futures attendues, tout simplement parce que les changements futurs, qui seraient alors dus à la contingence, sont d’un autre ordre que celui des possibilités.
Mon intuition est ainsi que les lois de la nature sont certainement absolument contingentes mais qu’il se passe quelque chose de fondamentalement erroné lorsqu’on se tourne vers le futur en attendant qu’elles changent, ou même, en se croyant obligé de démontrer pourquoi elles ne devraient pas changer. Sans doute la pensée conceptuelle et la métaphysique peuvent-elles nous laisser imaginer que les lois de la nature pourraient changer, mais l’attitude à leur égard devrait être matérielle et non conceptuelle, et l’on devrait parier qu’elles ne changeront pas.
Aujourd’hui, j’ajouterai que la conversion nous fait changer de discours, qu’elle nous livre enfin celui qui sera adapté à la contingence indépendamment des possibilités, et donc qu’elle pourra à la fois nous faire comprendre la contingence initiale, la contingence absolue avec son mode de transmission spécifique (le prix, le marché, le médium matériel), et à la fois nous tourner vers la contingence future, celle du vrai changement.
La possibilité est produite après, et non pas avant ; et ainsi, je reste convaincu que quelque chose ne va pas dans la transition du possible à l’actuel. La probabilité n’a de sens que parce qu’elle est un contresens, déplacée dans le futur pour les mauvaises raisons. Elle n’a de sens qu’à ne jamais se réaliser et à rester tendue, comme étant l’impossible rédemption de la dette. Et pourtant c’est l’attente qui lui donne sa tension. Il nous faudrait ainsi un milieu de transmission sans attente et sans possibilité, un milieu d’immersion et de retournement sur place et de traversée par le seul sens, qui sera celui de la contingence première. Un milieu qui sera celui de la contingence matérielle, celle de l’écrivain et du marché, sans la probabilité.
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Le seul sens de la probabilité est un contresens, ai-je dit : elle va à contresens du temps. Si je remplace passé et futur (montée et descente), ces deux directions qui sont trop suspicieusement symétriques dans le temps chronologique, par passif et actif contingent, invoquant pour cela une opération aussi forte que la conversion, seule capable de transformer l’un en l’autre, alors la probabilité apparaîtra comme appartenant au domaine du premier (le passif, la dette). Et ainsi, il apparaîtra, pour la raison que la probabilité est censée officiellement prendre son sens du futur, qu’elle n’est qu’un contresens. La probabilité, toujours inférieure à un sinon elle n’aurait aucun sens (ce qui indique déjà, par anticipation, qu’elle ne devrait jamais se réaliser : qu’elle ne devrait jamais devenir égale à un), n’est que la réflexion, dans le futur, de la face de la dette qui est également brisée et inférieure à un, pour la raison que le débiteur l’a séparée du créditeur.
Dès qu’il y a une dette, il y a la possibilité du défaut, et cela se traduit par le « moins que un » qui ne cherche plus qu’à valoir un de nouveau. Pour lui, l’unité est ainsi une valeur et une obligation. Il y a un défaut inhérent à la dette, un acte irréversible, un prêt qui a d’abord été contracté avec le temps et qu’on ne pourra jamais rembourser, pour la raison que le temps ne peut pas revenir : il ne coule et ne se dépense que dans un seul sens et il ne peut pas rendre ce qu’il a pris. Ce défaut majeur, cette impossibilité de remonter le temps, cette insuffisance et cette passivité qui devient une sorte d’activité – car elle nous prend et nous absorbe –, ou plutôt, qui devient une passion, lorsque, absolument passée et absolument irréversible, c’est vers elle que nous tendons dans le temps, cette insuffisance essentiellement causée par l’irréversibilité du passé se traduit alors, lorsqu’elle se retourne et nous fait face (tâchant de remplacer la face perdue de la dette) comme cette chose que nous attendons et dans l’attente de laquelle nous commettons un contresens et un « mauvais placement » (misplacement), en la notion de probabilité qui ne sera jamais égale à un.
Ainsi la possibilité devrait-elle être séparée de sa réalisation par un fossé au moins aussi infranchissable que celui qui reviendrait à remonter le temps. Bergson disait déjà que la possibilité était postérieure et non pas antérieure à la réalisation, et qu’ainsi, lorsqu’elle se projetait en arrière pour faire mine de se réaliser, il ne s’agissait là que d’un emprunt qu’elle faisait au réel, un rôle d’emprunt, qu’elle ne pourrait jamais rembourser. Quant à Deleuze, il n’admet pas que l’être « saute », lui qui se dit en un seul sens, entre possibilité et réalisation.
Qu’on s’attende à réaliser vraiment une possibilité devrait être aussi impossible et aussi irréalisable que de remonter le temps pour rembourser la dette sans aucun risque. Une possibilité ne se réalise pas. Seul l’imprévu se réalise. Seul l’impossible se réalise ; et le verbe « se réaliser » lui est alors inadapté, car l’impossible n’est rien avant qu’il ne se réalise ; il n’est rien à quoi on puisse ne fût-ce que référer pour dire : « Cela se réalise ».
Rien ne se réalise, lorsqu’on comprend qu’il n’y a qu’un seul sens qui est celui de la contingence. Car la contingence est alors tout simplement le sens de l’être, le sens de son écriture, le trait de l’être sur le néant. L’être a le néant comme son autre face, et lorsqu’on regarde cela et qu’on comprend cela dans un seul vocable et dans un seul sens, dans une chose qui n’aura alors qu’une seule face (puisque l’une des faces est l’être et l’autre le néant), alors cette chose sera la contingence. Ainsi, les choses réelles le sont sous le seul régime de la contingence qui exclut la nécessité (et la possibilité) en raison de l’univocité de la contingence.
Quant aux choses non encore réelles, les choses qui pourront se réaliser et qui sont donc, par notre définition, les choses imprévues et les contingences futures, leur mathématique ne sera jamais celles des probabilités et de l’espace du possible ; elles ne seront jamais piégées dans un tel espace, comme si, ayant sauté devant elles, nous les attendions et nous les interceptions avec la logique de la possibilité et de la réalisation. La seule façon de les « dépasser », de les « prévoir » et de se mettre dans le sens de leur courant, c’est de se faire traverser par elles, de façon qu’elles nous poussent. Il s’agit pour nous de trouver leur « milieu », leur médium, où l’on fera alors quelque chose qui ne pourra pas être de les prévoir.
Dans le marché, comme les événements sont tous formés de la même matière qui est celle des chiffres, il se trouve que la « transformation » est toute trouvée. C’est celle qui revient à « faire de l’argent » en tant que market-maker. On fait alors autre chose que prévoir le marché, on produit une écriture postérieure (ni l’écriture de la même chose, une réplication, ni l’écriture d’une autre chose, une déroute), mais, sachant la régularité des gains, tout se passe comme si nous avions prévu le marché (car l’on suppose, dans une sorte de fiction étrange et étrangère, que celui qui prévoit le marché est assuré d’y gagner de l’argent – je me demande de quelle manière hautement absurde et improbable).
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Dans le sens de l’histoire maintenant (tout ce qui n’est pas le marché), je ne vois d’autre transcription de ce que j’avance là que celle qui revient à dire qu’il ne faut pas non plus s’enfermer dans la possibilité et dans le mythe stérile et passif de l’attente, mais qu’il faut, parallèlement à l’histoire, ou plutôt, en se faisant traverser par son sens, produire des lignes perçantes : un processus au moins aussi original que l’histoire, qui ne permette pas de « prévoir » l’histoire – cette absurdité – mais d’accumuler des gains qui seront dus à la conjonction de l’histoire qui pousse et du fil que l’on produira.
Le gain reviendra à dire que le fil produit, cette écriture, aura toujours été aussi surprenant que l’histoire (s’il faut qu’il soit comptabilisé dans la même numéraire qu’elle), c’est-à-dire qu’il ne lui aura jamais tourné le dos, que l’écrivain ne se sera jamais pétrifié dans une projection, dans une dette, dans une espérance : qu’il n’aura fait que creuser un sillon sans possibilité et sans miroir, sans lumière même, produisant un genre de pensée vraiment matériel. C’est-à-dire que cette pensée sera de la même matière que la contingence, inexprimable autrement que par le fil et le sens de l’écriture. Ainsi mon mouvement revient-il ici à me montrer aussi radical que dans ma suppression des possibilités, et à supprimer toute pensée possible, c’est-à-dire toute pensée qui serait exprimable, et même, qui serait accessible et productible, autrement qu’en écrivant.
Il se passe un échange fondamental quand on écrit. Il se passe une place inéchangeable dans l’écriture. Ce n’est pas pour rien que l’actif contingent est essentiellement une écriture et qu’il est essentiellement échangé. On est traversé par la contingence quand on écrit ; on se trouve dans cette place, où l’autre coupe. On est à sa place. Mais c’est une place qui ne nous est pas propre et nécessaire ; car on est également contingent à cette place ; on ne fait que la visiter comme le champ de ruines.
Comme le champ de ruines, elle nous presse d’écrire ; il y a le vide et l’immanence de la presse de la ruine ; il y a là le trait de l’écrit qui vient affirmer le trait de l’être sur le néant ; il y a un reste, un vestige, et non pas une habitation, dans l’écrit.
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16.03.2009
Spéculation à une seule face
Je suis dans l’idée que la contingence est à une seule face et non pas à plusieurs branches, comme nous le fait penser sa confusion avec la possibilité. La contingence est univoque ; elle n’a qu’un seul sens qui ne fait que nous retourner (lui-même, éternel retour), et c’est pourquoi elle retourne et inverse typiquement les formules ou les arbres qui ont emprunté (c’est le mot) le sens rétrograde de la possibilité. C’est pourquoi elle retourne dans l’échange. Et pourtant, elle n’est pas présente ; elle n’est pas pleine : une chose est là, alors qu’elle aurait pu ne pas être là et ne pas nécessairement être ainsi.
La contingence est plus simple que l’être plein et nécessaire. L’être plein suppose un aller-retour, un espace de manœuvre, une chambre spacieuse (room) où le cercle de la nécessité et de la recognition a pu s’enfermer ; tandis que la contingence est une fuite. À travers elle, se vide tout ce qui est plein. En érigeant à la même hauteur que la contingence une notion corrélative comme celle de l’échange (ce qui laisse comprendre pourquoi contingence et échange sont intimement liés et pourquoi c’est le marché qui est en charge de la transmission), on pourrait ainsi affirmer, avec Baudrillard, que la nécessité n’est que la tentative d’échanger la face unique et inéchangeable de la contingence, de l’arrimer et de l’arraisonner et de la colmater de l’autre côté, une tentative d’arrêter le monde ou de le ralentir par son image, justement ce qui s’appelle « spéculation » ; tandis que la contingence se définirait justement par l’impossibilité de l’échange.
Ainsi la spéculation serait-elle nécessairement à deux faces : celle qui devait rester unique et celle du miroir qui nous sert en premier lieu à réaliser que la première est une face et que doit, pour cette raison, s’ouvrir l’espace où elle pourrait être réfléchie. Par contraste, la spéculation factuale de Meillassoux se présente comme une spéculation à une seule face. Et c’est pourquoi j’avais tout de suite compris qu’elle était de la sur-face, s’il faut appeler ainsi la variété de l’espace censée à la fois réfléchir et surcoder la face (donner une place à la spéculation) et à la fois se maintenir dans l’immanence. L’échange serait ainsi la catégorie suprême, celle dont l’alternance entre ouverture et fermeture, entre échange ou impossibilité de l’échange, gouvernerait l’avènement de la nécessité ou de la contingence.
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Il faut réellement comprendre que les choses puissent être contingentes avant qu’elles ne puissent être (et que c’est l’existence qui soit la chose dérivée et l’accident, et non pas, comme on aurait tendance à le penser, la contingence), il faut pouvoir opérer ce changement de variables et rejoindre ainsi la ligne et l’ontologie de l’événement avant celle de l’être, pour accepter l’idée que la contingence n’est pas pleine et présente, qu’elle est constituée essentiellement d’une différence, et malgré cela, qu’elle n’est pas incomplète, une branche impaire à laquelle il manquerait une branche paire, en un mot, qu’elle n’est pas une différence par analogie.
La spéculation métaphysique a toujours cherché à « doubler » la contingence, à la représenter comme les deux branches séparées de l’arbre des possibilités, afin de pouvoir revenir (car c’était cela le but) à la valeur présente et à la façon dont le présent, le spot, pourra « regarder » et « réfléchir » (to mirror) la contingence. La possibilité n’est que l’extension de la différence intensive de la contingence dans l’espace (room) que se réserve nécessairement la pensée dogmatique ; tandis que le prix, le marché, est la traduction immédiate de la contingence sans cet aller-retour, sans revenir en arrière.
La contingence est première. Il faut applaudir ce que fait Meillassoux et la poser avant toute chose. Mais si l’on fait ça, on ne pourra plus la soumettre au régime rétrograde de la possibilité. Elle réclamera alors la mathématique de prix (mathematics of price).
Car il faut bien « transmettre » la contingence ; il faut bien la traiter, la matérialiser d’une certaine façon ; il faut bien la « réaliser » – je n’ose pas dire qu’il faut « la faire être ». Peut-être devrais-je dire qu’il faut « l’écrire », ou plutôt, « s’inscrire dans sa couche ». Je n’ose pas dire qu’il faut « l’échanger », car alors on « échangerait l’échange ». L’idée est peut-être ici que le marché sera le transmetteur de la contingence qui justement ne l’échangera pas, pour la raison qu’il aura internalisé l’échange.
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Le seul médium de la contingence est le marché, pour la raison qu’il est un mode d’évaluation qui ne passe pas par la possibilité et qu’il est né dans le même mouvement de conversion que la contingence. J’avais tout de suite saisi que la spéculation de Meillassoux n’était pas encore assez « écrite », qu’elle n’avait pas trouvé son milieu, son médium, la place où elle pouvait exprimer son risque et se poursuivre, s’enchaîner, se valoriser. En un mot, Meillassoux n’avait pas encore trouvé sa mathématique, ses nombres, ses prix. De la même façon que la contingence trouve dans la possibilité, sous la lumière de la pensée dogmatique, sa mauvaise traduction (une traduction qui a pu faire carrière, mais qui ne tient plus le coup dès qu’elle est rapprochée du centre et du point aléatoire, dès qu’elle est soumise à un milieu, comme le marché, où la contingence est inscrite dans la surface), elle trouvera dans le prix sa bonne traduction. Il restera à généraliser la notion de prix en pensant que le marché offre justement le cas particulier, le cas unique, où tout se traduit de toute façon en nombres.
Que serait le milieu, le médium de transmission de la contingence, dans le cas général ? Un processus de différentiation qui ne s’inscrirait pas dans la possibilité et qui permettrait de conduire (comme un courant) la spéculation factuale ? Si l’arbre des possibilités est la façon d’appréhender par la pensée représentationnelle la différence de la contingence (mais qui commet, par là même, le contresens de l’équivocité, celui consistant à échanger la contingence contre une représentation fixe qui tombera forcément en-deçà d’elle et qui laissera échapper quelque chose de la contingence, pour ne pas dire sa totalité), par quel intermédiaire, par quel processus matériel, par quelle technologie (sachant que la technologie doit elle-même fournir une critique et un substitut à la notion même d’intermédiaire et de médiation), appréhender la différence univoque de la contingence?
Comment capter la contingence, se transmettre à sa vitesse, l’accompagner, vivre avec elle, elle qui n’a qu’une seule face (ce qui veut dire que l’espace de la vie commune ne pourra qu’être réduit à la surface), elle qui n’a qu’un seul sens (ce qui veut dire que la vie en commun ne pourra pas prendre la figure d’un cercle d’échange), autrement qu’en s’échangeant soi-même complètement avec elle : ce que j’appelle « avoir internalisé » l’échange ; la notion d’intermédiaire, et même d’espace de jeu et d’échange où pourrait opérer la médiation, se trouvant ainsi elle-même recouchée à l’intérieur du processus?
La pensée ne peut pas s’arrêter, marquer une pause, ouvrir l’espace où elle appréhenderait la contingence, sans que la contingence ne lui échappe ; et ainsi la bonne manière sera-t-elle de ne pas s’arrêter, de se transmettre justement soi-même, de créer une série qui sera en phase avec la contingence, à travers le canal de communication infinie, celui d’Aion et du virtuel, une série dont la propre contingence couvrira celle de la première série.
* * * * *
La façon dont le processus de prix crée la surface de transmission où l’on pourra « suivre » la contingence et même la « prévoir », la « traiter » (to process it) (tous ces termes deviennent équivalents dans cette direction qui est transversale au temps chronologique) revient à fournir d’abord à l’écrivain des prétextes de réplication et de possibilité (ce qui s’appelle la fiction). La partie active de son écriture s’attache alors à la production de fictions. Il simule la contingence ; il la décompose momentanément en arbre de possibilités. Il en produit le prix par réplication. Il se raconte et se narre l’événement dans un contexte de possibilité. Il laisse jouer sa pensée. Il la projette en avant, pendant que se joue à l’arrière la part passive, celle de l’échange internalisé, celle où il réalise qu’il a produit un prix qui est de cette surface-là et qui doit alors « ondoyer » avec elle, et que, pour la raison qu’il s’est soi-même inscrit et échangé avec la matière de la contingence grâce à la fente et au complément de matière, grâce à la table d’écriture qui l’enchaîne en ce lieu et qui lui offre à la fois une face réfléchissante et une surface traversée de fente et de matière, une surface qui comporte un accroc où il peut s’accrocher et se retourner, une surface qui est brisée par la matière (et ainsi, c’est la surface qui serait brisée par la matière à l’endroit de la fente, et non pas la matière qui serait brisée par la fente), il peut maintenant, justement, inverser la formule de la pensée et inverser le modèle, poser la question de la stratégie de couverture indéterminée (alors que sa détermination était censée être le fondement) et justement dégager la pointe de l’écriture, par et à travers cet effort ; tout ce dispositif n’ayant été prévu, peut-on penser, que pour produire ce retournement et cette invagination, ce dégagement de la pointe désormais tenue par l’écrivain et livrée entièrement à la contingence.
Il s’agira par la suite de généraliser ce mécanisme à la contingence générale et absolue, en se souvenant que, dans le marché, tout est à la fois plus simple et plus confus parce que tout s’exprime en nombres. Il faut généraliser, tout en rendant plus courtes et plus directes mes inférences. Obtenir le prix comme médiation immanente et sans intermédiaire de la contingence, comme « échange de la contingence inéchangeable », rien qu’en vertu du caractère intrinsèquement échangé du prix (échange internalisé).
* * * * *
La contingence est nécessaire, mais il faut la traiter (pourquoi ?) et cette forme de traitement est l’échange, le prix, cette chose qui reste à définir et qui matérialise le médium dans le même temps que nous nous éloignons de la métaphysique et de l’abysse. La pensée de l’être est abyssale ; elle a la structure d’une dette avec une date d’expiration. Car le processus de réflexion doit s’arrêter ; c’est une convergence qu’il recherche. Ainsi la pensée de l’être court-elle un risque de faillite ; son cercle danse autour d’un abysse : soit nous rendons au monde la face qu’il nous a prêtée et nous remboursons notre dette (Baudrillard), soit nous nous enfermons dans un cercle où le monde attendra indéfiniment.
Il a fallu inventer une spéculation qui ne s’arrête pas, et qui se différentie sans cesse. Comment faire jouer la conversion avant la contingence, de façon à obtenir la contingence (même philosophique, même celle de Meillassoux) comme une compagnie (joint stock company) : comme la pensée qui se mettrait « en compagnie » (de qui ? du futur ?) alors qu’elle n’était qu’une dette envers l’absolu ? La compagnie est également univoque et ne présente qu’une seule face. Elle est censée croître et diverger, et non pas converger.
Il faut également appliquer mes autres découvertes, à savoir que la contingence, si elle remplace et re-place l’être (si elle transforme la dette et se substitue à elle), crée, justement, à la place, la place. Si la contingence est ce qui arrive, il faut bien que cela arrive quelque part.
L’être n’avait pas de place. Comme il n’était qu’une dette, une convergence, il n’avait que le temps, la maturité de la dette. La pensée du commencement de la pensée, Heidegger et la topologie de l’être (dont mon premier réflexe a été de penser qu’il s’agirait là de la place du marché), tout cela serait-il un début de conversion chez Heidegger, et donc un acheminement vers la place de la contingence ? Comme la contingence n’a qu’une seule face (là où la dette était un échange, une convergence), il faut bien que cette face revienne (elle reviendra éternellement). Ainsi la place serait-elle l’endroit où cela revient.
Le temps serait-il la nécessité, et la place le site, le lieu de la contingence ? Dans « être-là », l’« être » serait la part nécessaire, convergente, qui remplit la dette, et le « là », ou ailleurs, serait la part de la contingence.
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11.03.2009
L'échange impossible
Je poursuis l’idée que la contingence n’a qu’une face et qu’elle est inéchangeable. Dans une de ses nouvelles, Borges parle du disque à une seule face. Non pas que l’autre face soit invisible, mais c’est qu’elle n’existe pas ; et donc le disque, qui a le choix de présenter l’une ou l’autre face, a la capacité, s’il arrivait à tomber sur la face « néant », de disparaître tout à fait.
Où l’on voit que la contingence, qui est comme ce disque et qui peut, elle aussi (elle qui peut tout et qui est une capacité pure), présenter la face d’existence ou d’annihilation, traverse les probabilités plutôt qu’elle ne s’y soumet et les coupe comme une diagonale. Ce n’est pas que son jeu se limite à une oscillation entre « pile » ou « face », dans un oscillateur ou un pendule ou un temps périodique dont les extrémités seraient parfaitement tirées et répertoriées ; ce n’est pas que la contingence « joue » dans une pièce close ou dans une « salle de jeux ». Son jeu est plus grave (comme la matière), car elle porte atteinte à l’existence même, qu’elle peut abolir, selon la face présentée.
Elle est inéchangeable comme l’explique Baudrillard sans la nommer*, parce qu’elle admet l’inexistence comme autre face, parce qu’elle s’appuie sur le néant et que c’est sur le néant (sur cette « matière subjective », sur ce support qui est sans doute le plus résistant et le plus dur de tous pour la raison qu’il ne peut que pousser dans un seul sens), qu’elle trace la ligne de l’existence du monde et de toutes choses.
Elle est inéchangeable parce que, si on devait l’échanger, on l’interromprait et on la retournerait, chose impossible, ou alors qui se paierait de la disparition du monde. Elle est inéchangeable parce que l’échange suppose un cadre et une « salle », la mise en présence de l’esprit et de la matière, du concept et de l’objet, de la pensée et de l’être, et que la contingence est fondue dans la « matière » de l’existence (je veux dire, du verbe « exister »).
Si le contact « statique » entre la chose et le néant peut s’appeler « événement », ce point de concours, ce pivot du disque à une seule face, mais que le sens de ce contact, qui est la seule chose matérielle en fin de compte et la seule chose marquante, ne peut s’appeler que « contingence » – car ce contact n’existe pas en lui-même comme étant le pivot entre l’existence et l’inexistence, et donc il ne peut qu’être parcouru à la façon d’un contact électrique ; ce contact n’est pas : il ne peut que devenir –, si, pour exister, les choses, le monde, s’appuient sur le néant et que le sens de ce parcours, le sens de l’écriture qui dit cette « pression » et cette « impression » des choses sur le néant, a pour nom « contingence », alors c’est la contingence qui sera la pression de l’existence, c’est la contingence qui poussera l’existence (elle n’en fournira pas le support ou le cadre, mais la matière même) ; alors la contingence ne pourra ni se détacher de l’existence, ni se détacher dans la pensée ou dans le discours ; elle ne pourra pas se détacher de son sens unique pour être échangée, reflétée, réfléchie, conçue.
* * * * *
La contingence dit que les choses existent sans raison ; et donc qu’elles existent d’un seul coup, et donc que leur existence n’a qu’un seul sens. Les choses existent, on n’y peut rien, c’est déjà trop tard. On ne peut le dire, ni le formuler ni le comprendre, ni le simuler, ni le contourner, ni le permuter, ni le faire varier pour en « extraire » une racine, un « invariant », une raison, un principe, une quelconque symétrie, c’est-à-dire un être (la symétrie est le propre du miroir, de la pensée, de la spéculation et donc de l’être métaphysique). On ne peut que le répéter. Où la répétition ne viendra pas rajouter une copie, une image, un reflet, une réflexion, une réplication, à cette absolue univocité et monotonie de l’existence des choses, mais simplement en re-parcourir le sens.
La répétition empruntera le véhicule de l’éternel retour – comme il ne s’agit pas ici d’un cycle de pensée ou d’un cercle de compréhension, comme il ne s’agit pas d’un échange ou d’une réflexion, le seul mouvement possible est en effet celui du sens, c’est-à-dire un éternel retour – pour redire, depuis le point de départ de l’existence des choses, de nouveau la même chose, c’est-à-dire qu’elle dira autre chose (car on répète ici) mais non pas une autre chose (car toutes les choses sont déjà dites ; aucune ne peut retourner ; seul leur devenir peut retourner), et ainsi la répétition le redira une infinité de fois si elle redit une fois. Cette répétition de l’existence absolument univoque des choses (de cette existence sans voix, sans chœur, sans représentation, sans théâtralisation) a alors pour nom « contingence ».
Les choses existent d’un seul coup, sans raison qui vienne reprendre le coup, le mesurer ou l’interrompre ; et on aurait pu s’arrêter là si la pensée n’avait pas rendez-vous avec le sens des choses, elle dont le rendez-vous avec les choses ou leur existence est en revanche impossible (car à cela, elle n’aurait rien à ajouter), rendez-vous avec la pression des choses sur le néant.
Ainsi, la pensée doit se glisser dans l’unicité de ce seul coup qui fait exister les choses (non pas que ce coup soit la cause de cette existence – car de parler de « cause » reviendrait encore à échanger et à réfléchir –, mais ce « seul coup » est la circonstance de leur existence ; il est leur enveloppe, leur missive ; on dit que les choses existent d’un seul coup ; cela veut-il dire qu’elles existent de ce coup, par le fait de ce coup ?), et elle doit dire, pour la première fois, une chose dont l’économie est fort peu commune, inouïe ; elle doit dire une chose de plus sans rajouter une condition, affirmer un sens sans faire double sens et sans expliquer le sens (c’est-à-dire que le sens doit rester, justement, impliqué ; car celui qui explique le sens court alors un grand risque, celui de l’ambiguïté) ; elle doit se glisser dans le nombre unique de ce seul coup d’existence des choses, sans doubler le coup (car sinon, cela introduirait le hasard, l’erreur, la combinaison, le nombre, etc.) mais en le répétant, ne fût-ce que pour apercevoir, de l’autre côté de l’existence des choses, la possibilité qu’elles n’aient jamais existé.
Cette philosophie de la contingence, cette spéculation factuale à une seule face, doit donc faire usage d’une logique d’expression et d’une manière de dire à l’économie unique en son genre (sans doute, ce qui s’appelle « ontologie soustractive » ?), une économie plus originale, plus « archaïque », plus « profonde », plus vieille que l’économie de l’échange – étant donné qu’en matière de contingence, ou plutôt, « dans le sens » de la contingence, l’économie ne peut pas être celle de l’échange – et c’est l’économie de la substitution de l’écriture à la contingence.
* * * * *
La contingence est inéchangeable, et c’est donc ni dans la représentation ni dans la possibilité qu’on peut la dire, mais dans un milieu conducteur de même nature qu’elle, un médium qui aura intégré l’échange dans sa particule élémentaire, à savoir le prix.
La contingence est inéchangeable ; elle ne peut être « redressée », soulevée par la pensée (qui soulèverait un lièvre) ; son sens est de s’imprimer sur le néant ; son sens est donc celui d’une écriture (elle-même différence, elle-même plus vieille que l’être ; c’est-à-dire que l’écriture est appropriée à la contingence ; elle coule dans cette couche intermédiaire entre néant et être). Et ainsi la contingence, à défaut d’être échangée, s’écrit-elle. Elle s’inscrit sur la face de l’actif contingent qui se substitue à elle.
Je ne dis pas que l’actif contingent représente la contingence, ou qu’il s’échange contre elle. C’est la matière de l’écriture qui est précisément à « travailler » dans ce sens-là, pour dire comment elle parviendra se substituer à la contingence sans l’échanger. Elle ne se placera pas en face de la contingence, comme dans une salle de marché, d’échange, de jeux ou de spectacle. Elle ne se superposera pas à la contingence ; mais la matière de l’écriture sera telle – c’est-à-dire qu’elle partagera avec la contingence la propriété d’être transversale à l’être et au néant ; en effet, l’écriture a déjà avec le temps et le nombre cette relation anormale, cette non-relation – qu’elle se laissera parcourir par la même matière, par la même veine que la contingence.
L’actif contingent se substitue à la contingence avant que rien ne soit dit. C’est la même opération qui, à la fois, dit la contingence dans un seul sens, le sens où les choses existent d’un seul coup, et à la fois écrit l’actif contingent comme substitut de la contingence. Et comme celui-ci est écrit, comme la contingence est désormais sur sa face et que les choses ne peuvent pas en rester là, l’actif contingent sera alors lui-même échangé. (Car la pensée, qui est donc intervenue entre-temps – à cela, on ne peut rien –, qui s’est retirée et qui s’est soustraite afin de ne rien ajouter, aura quand même créé une différence de pression, un tourbillon qui finira par emporter l’actif contingent dans une autre sorte de cercle que celui de la représentation, un cercle qui fera se retourner les choses au lieu de les faire simplement tourner.)
La contingence est inéchangeable, et c’est pour cette raison que l’actif contingent, sur lequel elle est écrite, ne peut qu’être échangé, c’est-à-dire négocié dans un marché. Il y a là un conflit, une invention, une innovation, qui ne peut que se solder dans l’échange de l’actif contingent.
La contingence n’avait qu’une seule face ; elle ne pouvait être représentée ou réfléchie. Or, vont justement la suivre deux non-représentations. Dans un premier temps, elle s’écrira sur la face de l’actif contingent. Aucune représentation à cela, seulement une substitution. Et dans un deuxième temps, cet actif contingent, qui ne peut pas lui-même être évalué dans le théâtre clos des probabilités, ne pourra qu’être saisi par l’échange et mis en circulation dans un marché en vertu du tourbillon qui s’est créé.
* * * * *
L’échange devrait même se définir ainsi : sachant l’inéchangeabilité de la contingence et l’impossibilité de la médiatiser d’aucune façon, mais sachant qu’il lui faut, de l’autre côté, un transmetteur, un véhicule, une circulation, une mathématique, alors elle s’imprime sur l’actif contingent – sachant que dans cet acte d’écriture, dans cette innovation de l’actif contingent, c’est déjà l’échange qui est inscrit et prévu.
Car l’actif contingent n’a d’autre place que l’échange. Sa matière, une fois qu’elle a pris sur elle l’écriture de la contingence, c’est-à-dire sa différence et son univocité, devient matière à échange. Elle n’aura plus d’autre sens et d’autre destination à partir de là. Ainsi le prix, qui en est issu, n’est-il pas un reflet, une évaluation, un résultat, mais une conversion, une transmutation, l’affirmation de tout cela. Le prix, c’est l’échange, bien sûr ; et il n’est prix qu’en tant que transmetteur de l’actif contingent qui a pris sur sa face l’inéchangeabilité de la contingence.
Dans mon Le Sourire de la chance, j’avais déjà compris cela. Je parlais alors du « fond d’indéterminisme absolu » et j’avais en tête le marché, que j’appelais alors échange, dans sa vertu première de donner un prix à tout actif contingent, ne le rendant jamais redondant ; également en tête la finesse de la mécanique quantique, qui dit également la contingence, c’est-à-dire le « seul coup » dont les choses existent.
Dans L’Écriture du risque de l’écriture, j’ai voulu mettre en circulation l’arrêt de la mécanique quantique justement. Je voulais la science humaine qui lui succédât (c’est-à-dire que je réclamais le retour, l’échange sans échange, le marché qui ferait marcher ce qui était arrêté et qui restait inéchangeable). Également j’étais monté, dans l’ascension de la face unique de la contingence, jusqu’au sommet où la question devenait celle de la métaphysique: « Pourquoi quelque chose existe plutôt que rien ? »
Si je devais m’arrêter un moment à la mécanique quantique, aujourd’hui je dirais que le vecteur d’onde n’est rien d’autre que l’expression de l’univocité de la contingence. Lorsqu’on en arrive à cette finesse des choses, à ce que les choses veulent dire juste au moment où de les définir et de les dire risque de ne plus les faire exister (ce stade où les mots « objet », « propriété », sont définis), il est normal qu’on atteigne la contingence, que j’appelais alors la performativité de l’expérimentateur et qui est que, sans raison, à l’extérieur de la théorie et de la représentation et de la prévision, il résoudra d’accomplir telle expérience plutôt qu’une autre, de révéler une onde plutôt qu’une particule, etc.
Le vecteur d’onde est également appuyé sur le néant (il se dit aussi dans un seul sens, à cause de cela : à moi de retrouver le néant qui s’y dissimule), et c’est pourquoi il ne se plie pas non plus à la probabilité ou à la représentation et génère l’interférence de probabilités si curieuse. Il faut que je fasse remonter cette logique de la contingence de son sens unique jusqu’au chiffre du vecteur d’onde. Car celui-ci exprime également un échange, l’écriture de la contingence, autrement que par l’impossible.
* Jean Baudrillard, L’Échange impossible (Paris: Éditions Galilée, 1999).
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06.03.2009
Le coup de dés
R. M. m’écrit qu’il est nietzschéen, dans son dernier mot que je peux appeler « son mot d’introduction » sur la place, puisqu’il l’écrit pour la première fois de manière différentielle, disant ce qu’il n’est pas ; affirmant sa solitude mais recherchant la compagnie, c’est-à-dire se défendant de rechercher l’entrée à cette place et la compagnie qu’il y fondera autrement qu’au nom de sa solitude.
Cela me laisse poser, en matière de compagnie, celle de la table, pour sa vertu de rassembler les convives autour d’un même travail et d’en dresser alors un plan qui ne sera pas sans rappeler le plan d’immanence de Deleuze – car on parle de « dresser la table » –, et en matière de fondement de la table, de l’entrée dans sa place et dans sa matière, la fente qui la traverse : cette singularité, ce vide qui l’attire dans la chute en arrière et qui la tisse comme une navette, ce vide qui produit sa matière mais en même temps qui la disjoint, qui marque un bord et un précipice et un arrêt – et donc une arête et une répétition – au sein de son milieu continu, cette fente qui se prolonge entre R. M. et moi, qui trace la ligne qui nous joint en même temps que le vide qui nous sépare, l’accident qui s’est engouffré dans la nécessité, l’ouverture du précipice, le saut dans le vide qui s’est marqué dans la fermeture de la ligne, si bien que pour fonder cette table-là et sa compagnie autour de la singularité qui la fendait, j’ai adopté le terme de fendement de la table.
Et je me plonge aujourd’hui dans la lecture de Nietzsche et la philosophie de Deleuze. C’est en le lisant que j’ai trouvé la manière de nommer l’inévitabilité et l’intraitabilité de l’insertion du market-maker dans le pit. Le market-maker, ai-je pensé, est exactement dans la position où il affirme la nécessité du hasard. La nécessité s’affirme du hasard, écrit Deleuze.
* * * * *
Or, pour penser cela, pour parvenir à comprendre enfin la formule de Nietzsche, je dispose de mon propre chemin de pensée, issu du pit il y a 21 ans. Où j’avais alors saisi dans un éclair que ce qui s’y produisait pouvait sembler guidé par la causalité mais qu’il se matérialisait alors dans un médium irréversible qui « échangeait » aussitôt cela, un médium que j’ai plus tard interprété comme celui de l’écriture, en tant que telle irrécupérable par la probabilité et par le « générateur » et, pour cette raison, impossible à rejouer ; et je dispose de tout l’arsenal des actifs contingents et des derniers raffinements de leur écriture et de leur « pricing », développés dans cette boîte de laquelle je sors aujourd’hui pour écrire un livre.
Sans doute, pour redire la formule de Nietzsche aujourd’hui et pour réaffirmer le hasard, n’emploierai-je pas l’image du dé qui reste trop attachée aux états du monde fixes et à la probabilité (tant il est vrai que les jeux du hasard, la roulette et les dés, ont fourni jusqu’ici aux penseurs et aux philosophes la seule illustration du hasard), mais utiliserai-je directement le pit des actifs contingents, c’est-à-dire cette distinction entre contingence et possibilité qui devient très visible à la conclusion du métier de tissage du marché, et qui a certainement été pressentie par les penseurs qui se sont interrogés sur la place du joueur au-delà du coup de dés, c’est-à-dire sur son écriture : sur la nécessité qui le maintenait à sa place.
Je dispose aujourd’hui de la conversion pour reléguer la catégorie entière de la probabilité. La probabilité, ai-je dit, n’est que la faille dans la face de la dette, l’impossibilité de remonter le temps et de rembourser la dette, une tension qui n’est tournée que vers le passé et qui a été déplacée (misplaced) dans le futur.
La conversion est censée transformer cela en avenir et en contingence ; et il est faux de croire que la multiplicité des états du monde, venue briser la face unique de la dette, changera quelque chose au dogme de la convergence. La contingence, en tant qu’issue de la conversion, est frappée par l’échange et a la même matière que l’écriture. C’est la contingence qui imprime le livre et qui impose la place : qui impose que l’on s’y tienne pour écrire et que de ce pit ressorte l’intensité qui affirmera le hasard.
L’intensité du pit est le hasard absolu qui ne sera jamais aboli par un coup de dés ; elle est l’affirmation où se tient le market-maker (et voici qu’avec la décomposition du mouvement que permet la pensée, conduite par moi, des actifs contingents, la place où le market-maker doit effectivement se tenir se crée : tout cela devient visible).
Or, Nietzsche n’a pas connu le pit : il n’a pas connu le médium où se transmettait directement la contingence et qui la rendait indissociable d’une écriture et, en tant qu’écriture, indissociable d’un échange (et avant tout, avec soi-même, avec la place où l’on se tient). Nietzsche n’avait que l’image du dé où s’enfoncer. Or, l’intensité de sa pensée a suffi pour en extraire une intensité qui sera équivalente à celle de mon pit, à condition qu’on sache traduire les termes qu’il a employés.
* * * * *
Le joueur qui affirme le hasard pousse au-delà du dé : il est engagé dans quelque chose de plus lointain et qui le maintient. Ainsi, lorsque le dé est lancé, c’est le hasard qui est lancé, et en tant que tel, on a envie de le poursuivre, de l’affirmer, de le maintenir, de l’accompagner dans une autre direction que la gravité qui le fera retomber ou du temps chronologique qui arrêtera sa combinaison et qui devra le terminer.
Le joueur se trouve là, a-t-on envie de dire (sa place le lui impose), pour aller dans ce sens ; mais c’est la nécessité qui retombe. La nécessité retombe mais le hasard reste lancé. C’est la nécessité, lourde et qui ne peut que tomber, qui impose que le résultat du coup de dés sera telle ou telle combinaison. Quant au hasard que le joueur affirme, il reste joué, comme dit Deleuze, pour tous les coups.
Se dessine là-haut une combinaison supérieure, un chiffre et non pas un nombre. Ainsi, le coup de dés, la nécessité de tomber, n’abolira-t-elle pas le hasard ; elle s’affirmera du hasard, écrit Deleuze, ce qui veut dire qu’elle ne lui est pas contraire.
Il n’y a aucune contradiction entre le hasard et la nécessité. La deuxième est le sens du premier : elle s’affirme de lui. C’est pour lancer le dé que le joueur se trouve là, mais c’est pour collecter le résultat, pour relever la combinaison, que ses pieds touchent le floor. C’est parce que le lancer du dé est devenu confondu avec le résultat de la combinaison, comme si le hasard mourait à chaque fois, à chaque coup, dans le sens de l’aller, que le hasard absolu, celui qu’on a envie de suivre dans le pit et dans l’intensité, a emprunté l’image de l’éternel retour, littéralement, du revenant.
Le calcul des probabilités, qui ne connaît que la mort par le résultat et qui fait mourir le hasard à chaque coup, a dématérialisé la nécessité de l’écriture qui gardait le joueur lié au sol. Mais Nietzsche a bien compris que le joueur se trouvait là et tenait là sa place pour l’au-delà du calcul des probabilités. C’est bien la différence entre contingence et possibilité qu’il distinguait là. Et c’est aujourd’hui mon analyse du marché des actifs contingents qui permet de donner une consistance matérielle à la fente d’où jaillit ce discours.
À la fois le coup de dés de Nietzsche et le marché (des actifs contingents) doivent être délestés de l’image de la probabilité afin qu’on comprenne la primauté de la contingence dans chacun d’eux, en tant qu’elle est liée à la place, à l’échange et à l’écriture. Ainsi deviendra matériel le médium où le joueur peut se transmettre et succéder à l’événement, c’est-à-dire l’écrire.
* * * * *
Le marché est un dé qui n’a qu’une seule face.
Lorsque le dé n’a qu’une seule face, il ne peut plus tomber (comme tombe un vélo lorsqu’il s’arrête) ; il reste emporté par son lancer, celui de l’unique coup. C’est la nécessité qui fait tomber la combinaison (et non pas le dé) et qui est donc l’autre face du dé. Elle est la face-retour qui tente d’échanger le hasard au mauvais sens du mot « échange », celui que Baudrillard prétend impossible, c’est-à-dire qu’elle l’enferme – sauf que j’aimerais, à ce stade, dire « contingence » au lieu de « hasard » afin de distinguer celle-ci des jeux de hasard qui restent enfermés dans leurs combinaisons, et dont les dés ou la roulette ont rendu l’image populaire. La nécessité enferme le hasard dans la « pièce aux miroirs et aux combinaisons » où le hasard se réfléchit et ne peut plus percer avec la pensée, une pièce où les états du monde sont en nombre fixe et attendent le retour du hasard, qui était censé continuer sur sa lancée et ne pas se retourner.
La nécessité brise l’unique face de la contingence ; elle appartient au théâtre artificiel où nous avons emprisonné le dé, lui donnant autant de faces mais guère plus que ne le permettent notre espace à trois dimensions et notre temps chronologique, un théâtre où il faut faire la queue avec les événements, où il faut les attendre et les espérer.
La nécessité fait retomber la combinaison du dé. Elle leste le dé. On peut même dire qu’elle le rend pipé : le faisant toujours retomber sur cette « identique » face, celle d’un nombre quelconque, quand il aurait dû garder la liberté et l’envol et le lancer de tous les coups à la fois.
Nous habitons le théâtre de représentation du dé, cette chambre de miroirs et de la spéculation mauvaise, et nous y avons pris nos habitudes. C’est-à-dire que nous ne pouvons plus que partir de là (et c’est pourquoi, lorsqu’une pensée intense comme celle de Nietzsche parvient à laisser le dé intense lancé pour toutes les fois, cette face unique, impossible, qui contient toutes les faces, nous apparaît comme un éternel retour) et, partant de là, commençant par la nécessité et croyant même qu’elle fournit les premiers nombres, les premiers accords et les premiers mots (alors qu’une pensée perçante ne devrait plus chercher que la suite après la fin, c’est-à-dire les raccords), nous n’avons d’autre choix que de remonter le sens de la nécessité et de la renverser, elle qui n’est que la brisure du hasard et sa contradiction, pour dire, nous qui n’avons pas encore traversé la face du miroir : « Cette nécessité s’affirme du hasard ; elle n’en est que le reflet ici-bas, son image dans le miroir de la représentation ; elle n’a fait qu’en détourner le sens ; c’est même elle, dans cette perversion du miroir et de la représentation, qui nous en donne le sens », puis, audacieux, empruntant l’éclair de cette pensée et traversant la réflexion du miroir, nous comprenons alors que, loin de faire retomber le hasard absolu, au contraire la nécessité s’affirme de lui.
Si la nécessité ne peut que retomber dans ce sens, c’est donc bien que la source du sens, le dé, lui est antéposé et supérieur et que celui-ci, une fois lancé au-delà de la contradiction de la nécessité, ne nous apparaîtra plus, par-delà le miroir de la représentation (cette salle des miroirs où se réfléchissent et se répondent le hasard dégénéré à l’état de possibilité, lui qui est censé être une œuvre et non pas un état, et la nécessité qui n’est que la somme des possibilités), que comme un paradoxe, dont l’attitude la plus appropriée à son égard reviendra alors à l’affirmer. La nécessité arrête le dé (elle lui fournit les mauvaises faces des miroirs qui ne reflètent plus que des nombres et des arêtes) et elle l’échange de la mauvaise manière, lui, le signe de la contingence qui n’a en réalité qu’une seule face et qu’un seul sens.
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Au-delà de la face et du nombre, il y a la sur-face et le chiffre. Ainsi, pour aller dans le sens de la contingence, pour abonder dans son sens et la transmettre, il ne faut plus la face d’un dé qui porte un nombre, mais la surface du marché qui transporte son chiffre. Le « prix » est ce chiffre. Le prix est ce qui doit remplacer le calcul des probabilités, lorsque le dé est rendu à son sens unique et à son intensité, qui est l’intensité du pit. Et le marché est la surface qui « conduit » cette intensité.
Pour le joueur qui a su « se plier à cette surface » et qui a su traverser les faces du miroir, il se forge alors une autre sorte de nécessité, qui est le résultat de la conversion de la précédente. La nécessité du nombre, celle qui retombe sur ses pieds, se convertit et se transmute en la nécessité de la contingence : non pas une nécessité issue de l’habitude de la pièce, mais de l’habitation de la surface, du pli de la surface qu’il faudra prendre, comme lorsqu’on dit que l’on « prend le pli ». Elle devient la nécessité de s’inscrire dans le courant d’univocité de la contingence, de se faire traverser par son processus ; en un mot, la nécessité de l’écriture (dont Deleuze a justement dit qu’elle fondait la contingence).
Ce n’est plus ici la nécessité qui s’affirme du hasard, comme sa retombée, comme la retombée de son sens, mais la nécessité de l’affirmer, ou plutôt d’affirmer la contingence. Ce n’est plus la nécessité de la mort, de la face qui tue le hasard, de la face qui tranche le corps du hasard et qui en sépare à chaque fois un nombre, mais la nécessité de la création. Ce n’est plus une nécessité subordonnée à la possibilité, comme somme des possibilités, mais celle de la surface, celle qui dit qu’il ne reste plus qu’une seule face au dé, cette surface, et qu’il ne reste plus qu’une seule possibilité, celle d’habiter la surface : la contingence qui ne se décompose plus en faces ou en états, mais qui se compose et s’enchaîne comme un travail et comme une œuvre, très certainement celle qu’habitait Pierre Ménard, lui à qui il ne restait non plus qu’une seule possibilité, le Quichotte, et qui ne s’est pas privé de garder ouverte devant lui l’infinité de l’œuvre, de la surface et de la composition.
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Œuvre à venir, livre à venir, l’avenir ; ce qui vient et ce qui arrive, la contingence. La contingence n’a qu’une seule face. Il n’y a rien d’autre que son sens, rien par rapport à quoi elle serait relative, aucune distribution d’états à laquelle elle serait redevable et qui la contraindrait, qui attendrait de sa part une soumission ou une rédemption (comme si le joueur devait nous remettre son dé, nous rendre ses armes), aucune autre face qui la contraindrait et la réduirait et la débiterait comme un débiteur et la débiliterait comme une dette ou un dû. Elle n’a qu’une seule face et aucune comptabilité (something to which it would be accountable) ; et c’est pour cette simple raison que la contingence est absolue, elle qui n’a plus la nécessité pour la retenir ou la refaire tomber ; c’est pour cette raison que l’absolu est ici factuel (ou factual, comme dit Quentin Meillassoux).
La contingence est absolue et donc elle est toujours. L’avenir est toujours maintenant. Quand on est emporté par ce lancer-là, par cet élan-là, a-t-on le temps de se retourner pour compter et pour prévoir ? On traite directement la contingence (we process it) et on est traversé par son processus. On peut donc dire qu’on la prévoit (si on insiste pour garder ce mauvais terme de la mauvaise comptabilité), tout simplement parce qu’on court à la même vitesse qu’elle : la comptabilité est désormais située à l’avant et non plus à l’arrière.
Quand on sait habiter cette surface et qu’on traite la contingence par un processus qui lui est adapté et que je ne sais plus appeler que du nom de « processus de l’écriture », quand on a réussi à arrêter de réfléchir pour penser, percer, et écrire (c’est pour ça qu’on parle de « pointe de l’écriture »), alors on pourra, si on insiste, affirmer que l’on prévoit l’événement.
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Le bon joueur est le joueur qui écrit. Je ne trouve pas de meilleur terme pour nommer cette pensée qui a percé le « mur du sens », cette voiture-pensée, ce concept-car. Ainsi la DS, qui était le véhicule d’un éternel retour à la place du marché, devient-elle le dS qui perce la surface pour piquer le premier point de la fabrique du marché et pour « faire le point du marché », pour me mener à l’envers du globe (à l’envers du système de positionnement global) directement vers le local du marché, directement à Sydney, la ville du signe et du cygne et du dS, la ville de destination de la dernière aventure, celle du récit du virtuel (le récit d’aventures) qui a percé la totalité des possibles en perçant le globe et qui a rejoint le point de non retour (dont l’éternel retour est l’image de la retombée ici-bas).
Sydney, ou le raccord que j’ai trouvé à l’envers pour retourner éternellement du virtuel et écrire enfin ce livre qui ne sera jamais la somme du marché, et qui ne sera le livre du marché que parce que la fabrique du marché sera venue l’habiter également. C’est le livre qui emporte le marché d’une seule pièce, qui sait tendre la surface, la marqueterie sur laquelle ne saura jamais se poser le Black Swan, le plan de travail (et d’écriture) qui s’étend absolument dans le « point aveugle » du Black Swan.
Dans le sens d’écriture de ce livre (que la contingence imprime sur moi et imprime pour moi), l’échange qui arrêtait le hasard dans la pièce aux faces et aux miroirs est désormais tiré dans la particule élémentaire du médium de transmission. C’est désormais l’échange irréversible, celui qui assure la conduction du fil de l’écriture à la surface du marché, celui qui fait que l’écrivain s’échange avec son écrit et avec son œuvre et qu’il ne peut plus la « comprendre ».
C’est cette surface et cette feuille d’écriture qu’il m’a été donné d’admirer (et non pas où je me suis « miré ») ce jour d’octobre 1987 d’où j’ai été frappé, sur le pit, que s’écrivaient là d’autres signes et d’autres nombres que ceux qui pourraient être reproduits avec un générateur. Non pas que le générateur fût tellement complexe que son mécanisme échapperait à l’enregistrement physique de la voix et du geste (le film des événements qu’il suffirait de refaire dérouler pour reproduire les mêmes prix et les mêmes effets), mais c’est simplement que le générateur n’existait pas, pire, que la notion même de générateur ne s’appliquait pas à cette production à laquelle j’assistais. Car j’assistais alors à la genèse, à la multiplicité immanente du marché, et c’était un contresens total (justement, il n’y a plus que le contresens qui soit total dans ce sens-là) que de reculer vers une essence, ou une entité platonicienne, aussi dissimulée fût-elle, qui serait celle du « générateur ».
Il suffit maintenant, 21 ans après le pit (à supposer que j’en sois jamais sorti) et 10 ans après la boîte de laquelle je sors pour écrire ce livre, que je sorte avec R. M. sur la place reconnue de l’écriture et que, d’un seul et commun élan, nous imprimions non pas un livre, mais de nouveau l’élan du dé : son lancer unique.
Comment conduire le véhicule de manière qu’il ne retombe pas dans la nécessité ? Comment conduire la conversion, que je sens de plus en plus pressante, vers la capture de cette face unique, ou surface de la contingence ? Comment se placer à ce point fusionnel (température) où la contingence jaillit de source, où l’écriture n’a plus qu’une seule face, où le livre est unique et répété, où la place est ce qui nous tient et où nous allons désormais nous tenir ?
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02.03.2009
Citroën relance la DS (II)
Concept-car et voiture-pensée.
Concept qui est taillé pour un seul objet et dont il assure alors le passage du sens. Et voiture-pensée, au sens où celle-ci est plus que parfaite, où son dessin fait plus que se déplacer afin de traverser la perfection et se refermer en elle, où son dessin transperce la perfection (qui n’est que possibilité totalisée) pour donner la pensée écrite, la contingence qui n’a plus que la nécessité de cette transmission, et plus que l’inéchangeabilité pour se fonder.
Deleuze dresse le plan d’immanence où sont situés et créés les concepts, et moi j’habite la place où me fait revenir la voiture-concept, le concept-car que l’on conduit littéralement, qui me ramène d’autant mieux sur la place qu’il m’y rejoint, la DS ayant fini elle-même par trouver sa place, par relancer son dé, par retourner elle-même, éternellement, dans le sens qui fera que le dé lancé pour toutes les fois, parce qu’il est répété et qu’il n’est que différence, réaffirmera la chance absolue ainsi que, de la contingence, sa nécessité.
Blanchot habite Place des Pensées et moi j’habite la place de l’écriture, la place à partir de laquelle j’écris toujours, de laquelle me retourne et à laquelle me fait retourner, maintenant qu’elle m’y rejoint, cette voiture qui n’est pas rattrapée par la pensée, ce concept à la vitesse infinie, cette voiture dont la conjonction de son sens (unique), de la nécessité et de l’air du temps (ou de la crise), pour avoir inspiré à son constructeur de la répéter, ne peut plus conduire qu’à son impossibilité : c’est-à-dire à son écriture ; la relance de cette nouvelle DS, la sortie de cette nouvelle version, qui ne peut être, suivant mes analyses précédentes, ni la réplique de l’original, ni son remake nostalgique, ni la même, ni une voiture différente, me conduisant à penser que la relance impossible ne pourra que se placer, c’est-à-dire qu’elle ne pourra que passer dans mon écriture ; la relance de cette DS devant ainsi me « sortir » de l’espace des versions et des possibilités et devenir, à mes propres yeux, le signe de la « publication » de mes écrits, le signe que la seule personne censée les lire les aura lus, à savoir l’éditeur lui-même que je viens tout à coup de faire pénétrer sur ma place, dans ma propre relance, à la suite de R. M., et qui n’est autre que Citroën.
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Il y a là une inversion, de même qu’avec le livre. Il y a là matière à tirer un livre et même à créer un concept. De la même façon qu’avec les livres, on s’adresse, avec l’automobile, au grand public. S’il y a deux choses qui « sortent » et que l’on veut aussitôt emprunter comme on emprunte un véhicule, s’il y a deux choses qui sortent et qui circulent dans les rues de Paris et sur le territoire français et qui feront que les habitants de la langue ou du territoire les conduiront dans tous les sens, dans le seul sens qui est celui de cette sortie, ce sont bien le livre et la voiture. Deux secteurs en crise aujourd’hui et dont on se demande s’ils ne sont pas justement touchés par la crise pour la raison que la crise arrive en eux – ils en sont le signe et non pas le contenu –, l’un et l’autre ayant augmenté la circulation en même temps que la pollution et le déchet, l’un et l’autre ayant poussé la technologie du marché dans la direction qu’il ne fallait pas, celle de la circulation à tout prix et non pas de tout prix (et non pas de la relance), celle de la multiplication des possibilités et des versions et non pas des signes (et non pas de l’écriture, non pas la multiplication des signes qui bouleversent les versions et qui les font bouger), celle de l’orbite et du cercle fermé qui ne touche pas la surface, celle de la circulation qui n’a pas de place, qui n’a plus de croix, qui ne s’inverse plus et de laquelle on ne sort plus.
Ainsi le livre et la voiture s’adresseraient-ils, en cette fin d’époque, au public qu’il ne faut pas, à la mauvaise spéculation, à la dégénérescence de la possibilité qui n’a jamais « piqué » la fabrique et le tissu de la contingence, à la possibilité qui n’a jamais écrit ; la sortie de toute voiture et la sortie de tout livre étant devenues complètement étrangères à l’idée de l’écriture, où l’écriture n’a plus pour moi qu’un seul nœud, celui qui me retourne sur place et me fait partir de là, celui de ma navette entre la Place et le monde, entre l’orbite et le point à l’envers, et dont les deux seuls cas me sont devenus privés et même personnels, à savoir le retour à la Place et le retour à la DS.
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DS/dés/dS est aujourd’hui pour moi le concept privé, singulier, exclusif, c’est-à-dire absolu, de l’écriture ; et c’est comme si je disais que, parce que je possède la DS et que j’en tiens, en passant par Blondeau, sans doute tout le concept et même la morphogenèse, parce que j’en détiens la reconstruction et le sens qu’elle fait aujourd’hui, et parce que, par ailleurs, j’habite la Place et que je viens de réaliser, avec l’entrée de R. M. sur cette place, que le sens entier de la publication pouvait repasser par là en s’inversant, en se relançant sur cette place de l’écriture et en connaissant un autre destin, il n’appartenait qu’à moi de dire ce que sera le livre et ce que sera la voiture et ce que sera leur public (ce que sera leur circulation, leur publication).
De même que l’actif contingent, qui est né historiquement après le marché, me permet d’inverser l’ordre des idées et de placer la genèse de l’actif contingent avant l’émergence du marché et comme le donnant dans le même dépliement, de même, la DS, qui est née historiquement après la voiture, et ma possession actuelle de la DS, qui est survenue après la DS, me permettent de refaire la genèse de la voiture-pensée ou du concept-car à partir de là, et de dire qu’il n’y a plus de voiture ou d’écriture après moi puisqu’il n’y a plus que la crise et que, s’il fallait recommencer, c’est moi qui détiendrais l’autre branche de l’histoire, celle qui sera la bonne, c’est moi qui détiendrais le code génétique qui pourra aller dans le bon sens et qui donnera désormais la contingence avant la possibilité, le processus d’écriture avant le processus temporel, et qui donnera la place de la DS avant sa circulation
Ainsi la nouvelle sortie de la DS ne concernerait-t-elle que moi (elle s’adresserait à moi comme une lettre, comme un signe, le signe d’une répétition et d’une relance qui se sont avant tout, et sans doute pour finir, produites dans mon écriture) et la sortie du livre, et de tout livre, que je fabriquerai désormais avec l’éditeur, ne serait-elle taillée que pour moi ; le marché, que ce soit celui du livre ou celui de la voiture (cette commune circulation), s’étant ainsi entièrement replié dans ma place et dans ma fabrique, le marché s’étant réduit à un point fixe, hors du temps, un point fixe animé d’une autre sorte de dynamique, celle de la genèse, celle de la création et de l’éternel retour, celle de la relance pour toutes les fois.
La relance de la DS, ce prototype impossible dont j’ai cherché en vain la forme et dont je n’ai certainement pas trouvé celle-ci dans son dévoilement par Citroën, ne se produirait ainsi qu’au sein de mon écriture ; ma place étant devenue assez grande, mon tour du monde étant maintenant assez total, pour ravaler toute possibilité et tout processus temporel, et faire tout commencer maintenant dans l’autre sens, celui de la place, celui de l’inversion, celui de l’écriture.
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On ne sait quelle forme externe, ou quel sort (elle qui vient de sortir), connaîtra dans le temps la nouvelle DS ; on ne sait quel sort connaîtra le livre après celui que j’ai réussi à emporter (après la matière que j’ai tirée de la croix de l’histoire, cet après-le-marché, et son remplacement par le processus géographique), et d’ailleurs, peu importent ces sorts, ces sorties. Ce qui importe est que je puisse dire enfin le sens de la Place et le sens de la DS.
J’ai cherché en vain, en procédant par élimination, la forme que pourrait prendre la nouvelle DS, au point que, ayant épuisé la forme, je me suis demandé si ce n’était pas le sens que je recherchais là, et même, dans le sens, si ce n’était pas ce que Deleuze appelle le « non-sens », cela qui redistribue le sens, la relance de la DS n’étant littéralement que cela, une relance, un retour à la case vide où ne seront remplis aucun dessein et aucune forme, ni aucun dessin, un retour au nœud absolu de la circulation, à l’intensité de la DS, à son propre processus géographique, à la DS que je dois emporter et non plus celle que je dois faire circuler.
Car voici un concept, celui de la DS, celui de l’événement de 1955, dont la forme est assurément singulière, au point, ai-je dit, qu’il ne s’applique plus dans le domaine de l’identité ou de la singularité ou de la différence, ou dans le domaine de l’exemplaire ou même celui de la généralité ou de l’universalité, mais contre ces domaines, contre l’identité.
En effet, le concept de la DS (cela que la DS signifie) ayant dès le départ dépassé l’exemplaire du dessin et sa forme réalisée, j’ai dû assez vite abandonner l’idée que Citroën pût répéter ce concept aujourd’hui en en faisant passer le sens à l’intérieur d’un autre véhicule, d’une voiture qui n’aurait, justement, aucune ligne en commun avec le dessin d’origine de façon, prétendument, à mieux faire ressortir l’indépendance du concept et son absolu, et qu’il pût nous inviter ainsi à reconnaître, à l’intérieur du véhicule, mieux, en le sortant, en le conduisant, en le prenant nous-mêmes de l’intérieur à l’extérieur – car la voiture-pensée est avant tout la sortie et le dépliement de la pensée ; le concept « DS inside » est lui-même une sortie et il avait ainsi toutes ses chances au moment de démarrer la nouvelle DS, celles qu’il se dépliât, en effet, de la même façon et qu’il répétât la DS, qu’il nous en fît retrouver comme la place enfin conquise, comme le coup de nouveau réussi, comme la réaffirmation du coup lancé pour toutes les fois –, que la DS a été en effet relancée, que la répétition a en effet joué.
J’ai abandonné cette idée parce qu’il m’est très vite apparu que le concept de la DS était justement trop bien taillé pour son objet, pour la DS telle qu’on la connaît et qu’on ne connaît (et reconnaît) aucune autre, et qu’il nous offrait ainsi le cas réel d’un concept dont l’objet voyagerait et roulerait aussi vite que le sens – sans doute les concept-cars, les voitures-pensées, sont-elles précisément adaptées à cette vitesse, et faut-il précipiter toute une nouvelle théorie cinétique des concepts sur la base de celui de la voiture (pour laquelle je ne retiens évidemment qu’un seul exemple, celui de la DS, les autres voitures n’étant rien et ne nous apprenant rien sur le concept de voiture) –, j’ai abandonné cette idée parce qu’il m’est apparu que le concept de la DS était tellement peu différent de la DS et la dépassait tellement peu en vitesse – car s’il est le concept, c’est elle qui le conduit – que, les deux étant partis et sortis en même temps, en 1955, on ne pouvait pas aujourd’hui, à l’arrivée, avoir l’un sans l’autre et faire passer le concept de la DS dans une autre voiture.
J’ai par ailleurs reconnu que le concept de la voiture évoluait et se transmettait également forcément dans le temps, que la voiture n’évoluait pas seulement dans le dessin ou dans la vitesse ou dans la sécurité mais également dans l’idée, et cela, dans la mesure où cette idée est partie intégrante du matériau qu’on utilise et qu’on déforme et qu’on plie pour faire la voiture.
L’idée de la voiture est également à la mesure du matériau : elle n’est pas qu’une idée platonicienne (rouler, se déplacer, circuler entre A et B) qui aurait simplement revêtu le matériau comme apparence extérieure, mais une entité immanente qui passe, entre autres, et peut-être même surtout, par le matériau, si bien que de répéter le concept de la DS devrait inclure cette dimension matérielle du temps et qu’on ne pourrait pas se contenter de relancer la DS dans le temps, mais qu’il faudrait également la relancer avec le temps et par le temps, cette « résistance du matériau » ne nous laissant alors d’autre choix que de concevoir une nouvelle voiture, dont le nouveau matériau aurait perdu la matière, c’est-à-dire la forme, de l’ancien, et ne réussirait ainsi à produire qu’une DS qui aurait en commun avec l’ancienne bien pire que la forme ou le rappel du dessin, qui n’aurait en commun avec elle que la réplique de la forme, c’est-à-dire la pire des choses que l’on puisse faire passer dans un nouveau matériau dont la matière est de nouveau la même chose que la forme, à savoir une autre forme que sa matière.
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Le problème de la relance de la DS en devenait ainsi impossible (ou tout du moins ne trouverait jamais de solution dans le temps), bien qu’il fût absolument bien posé. Car cela a effectivement un sens que de répéter la DS, quitte à ce que la recherche de la solution devienne partie intégrante de ce sens et de cela que la DS veut dire.
Et ainsi capterait-on, avec la voiture – et il n’y en eut jamais qu’une, je le redis, c’est la DS –, un nouvel ordre de phénomènes, une nouvelle sorte d’événement. On s’adresserait à autre chose que l’histoire (où s’inscriraient la pensée collective, l’expérience collective, etc.). Cela poserait la question du domaine et du milieu où ce que je suis sur le point de dire prendrait son sens. Car, par une conjonction qui est sans doute historique, par un phénomène que connaissait alors indubitablement l’humanité, ou l’histoire de la technologie, ou simplement la capacité de « lancer » quelque chose (de lancer un concept, une voiture, et de le faire circuler et de le communiquer), cela a été une expérience collective indubitable et très précise que le monde, le public, ait découvert la DS au moment de son lancement en 1955. À partir de ce point de précision (précision, et non pas prévision), à partir de cette singularité reconnaissable, je serais ainsi en train de poser un problème inverse : ce ne seraient plus le concept ou l’événement de la DS qui seraient désormais problématiques mais le milieu de leur transmission. Sachant l’événement indubitable de la DS, je serais en train de poser la question du milieu (croix de l’histoire ? processus géographique ?) qui l’aura rendu possible et de présupposer déjà que ce milieu n’a pas pu abandonner les hommes dans le temps, mais que, s’il avait été bien présent à l’époque, en 1955, et que le lancement de la DS en avait alors été le révélateur, c’est qu’il serait bien présent aujourd’hui – il suffirait simplement de le trouver et de le reconnaître – et que, l’ayant trouvé, on pourrait alors réinverser l’inversion et, par ce milieu, tout simplement reproduire ce qui en serait de nouveau le révélateur et la vérité, à savoir le lancement de la DS.
C’est peut-être le sens de l’histoire que je veux capter derrière ce phénomène. Ce n’est plus la DS ou son sens qu’il faudrait ainsi relancer, mais le sens de l’histoire d’alors (qui est un événement puisqu’il passe et qu’il est un sens), si bien qu’en le retrouvant et en le relançant – car il est certainement trop grand et trop « vide » pour disparaître ; il ne peut certainement pas disparaître dans l’histoire puisqu’il en est le sens – on pourrait, par la même occasion, et à la lumière de ce sens retrouvé, également relancer la DS.
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Le problème de la relance de la DS serait ainsi bien posé au sens de l’histoire (puisqu’il en pose la question du sens) et serait impossible dans le temps, si bien que s’impose à moi l’idée que j’aurai posé là, encore une fois, la croix de l’histoire et que, de même que je m’étais retiré dans l’hôtel pour écrire, de même que j’avais emporté le livre, de même que j’étais retourné à la Place, la DS qu’il me faut relancer et « sortir » et conduire à partir de là, ne se passerait pas et ne passerait pas ailleurs que dans mon processus géographique et que ce serait ainsi pour moi, dans mon milieu, dans ma place, que la DS se répéterait, toute cette annonce et toute cette « sortie » de Citroën ne devant signaler, encore une fois, cette fois pour la voiture-pensée comme ça l’avait été la fois dernière pour le livre, que l’entrée de l’éditeur sur ma place.
L’idée, qui est simplement l’autre face de celle-ci, est ici que la DS et le livre ne devront plus sortir de ma place et de mon processus ; qu’ils ne doivent plus sortir de mon concept, de mon chiffre, de mon dé.
Si le fil de mon écriture, après le tour du monde, après le champ de ruines, après le marché, au nœud de la crise, est revenu me nouer à la place et m’offrir un double croisement de l’histoire avec la géographie, celui de R. M. dont l’histoire du Liban, dont l’histoire de la langue vient se retourner et pivoter et se plier pour épouser le sens de la Place, et celui de la DS dont la sortie ne vient pas se répéter dans l’histoire – car cela, elle ne le peut – mais simplement répéter mon arrêt, faire rouler mon dé sur son arête, c’est-à-dire nouer le fil de l’histoire avec le fil de mon écriture, alors il n’y aura plus d’étendue, plus d’extension, plus de taille à respecter par rapport à cette réduction et à ce point de précision ; alors je pourrai, à l’envers du décor, de l’intérieur de la place où sera revenue encore une fois la DS, réellement répéter, c’est-à-dire arrêter tout le marché et reformuler une nouvelle logique de la publication et de la circulation, remplacer le cardinal par l’ordinal et dire, à partir de là, à partir de cette rentrée des éditeurs, que le nombre ne comptera plus, qu’il n’y aura qu’une DS, et ce sera la mienne, et ce sera celle que j’aurai réussi matériellement à répéter dans mon écrit (à lui tailler matériellement son concept) en plus de la posséder matériellement, et qu’il n’y aura qu’un livre, et ce sera le mien, et ce sera celui, aussi improbable à circuler, aussi impubliable que mon concept de la DS, que j’écrirai désormais sur place, à l’envers, et dont toute la notion de publication, toute la question de cela que ça signifiera qu’un livre sorte, devront être reformulées pour l’accueillir et lui faire la place.
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J’habite la Place et je cherche depuis le début à en dire le sens ; je possède une DS et je cherche depuis le début à en faire passer le sens ; sachant que l’une et l’autre reviennent au même, reviennent à la même place, à la même relance, au même dé, à la même pensée, au concept à la face multiple. Et voici qu’aujourd’hui, à la faveur de la relance de la DS et de la relance de R. M., ces deux fils me recroisent et refont le nœud qui m’attache à la place.
Ce n’est pas un hasard, pensais-je, mais une nécessité, celle qui fonde la contingence et qui fonde la place. C’est cela, entre autres, qui doit m’arrêter sur place, et qui me répète que je dois continuer à explorer cet espace de la contingence et de la répétition (ce point aléatoire) qui est donné avant le temps et qui devra plus tard donner le temps.
Tout est noué et tout est arrêté. Avec R. M., je ne cherche plus que la maquette du livre, et je ne sais plus quel concept censé nous faire sortir et aller enfin dans le bon sens. Avec la DS, je ne cherche plus qu’à écrire un livre qui devra croiser l’événement de sa sortie.
19:08 Publié dans DS Citroën | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : citroën ds, deleuze, philosophie, répétition, crise