27.03.2009
La pensée sans la possibilité
Il faut maintenant déployer toutes les conséquences de la suppression du possible en matière de futur. Très certainement la pensée deviendra matérielle, c’est-à-dire qu’elle devra percer et non plus penser. Elle n’aura plus le « temps » (et je ne parle pas là d’une quantité de temps, mais de la dimension entière et de la catégorie du temps : l’exemple de Pierre Ménard est là pour le montrer) de reculer ou de se retourner pour regarder les possibilités, qui ne sont qu’un mirage et qu’une illusion d’optique, qui ne sont que la réflexion rétrograde d’une représentation qui est censée précéder le réel, alors qu’elle ne fait que le suivre.
Sans la possibilité, la pensée ne dispose plus de la « chambre des miroirs » ou de la « salle de projection » où elle peut se détacher pour réfléchir, et ralentir la vitesse infinie de la transmission, nécessairement non causale, de l’événement. La pensée ne peut plus s’étendre (et encore moins se détendre) dans le temps : le penseur ne peut plus prévoir et programmer ce qu’il pense ; encore moins pourra-t-il l’ajourner, ou même, je dirais, s’en souvenir.
Je me demande même si d’imaginer un contenu à ce qu’il pourra alors penser (ce qui est désormais, je le rappelle, la définition même de l’imprévu et de l’impossible), et d’imaginer répondre à la question : « Mais que pense-t-il donc, lui qui pense sans la possibilité et dans une autre dimension que le temps ? », ne revient pas à s’inscrire de nouveau dans le temps. Car de dire ce qu’il pense, de penser ce qu’il pense, c’est déjà une réplication, c’est déjà une projection. Et quand bien même la réponse directe, « Voici ce qu’il pense », pourrait laisser croire que la pensée du contenu est donnée en même temps que la pensée, je suis certain que cette réponse, comme elle s’inscrit dans un jeu de question et de réponse, présuppose la catégorie de la possibilité.
La possibilité et la représentation obéissent toutes deux au régime de l’échange impossible (Baudrillard) et ainsi, elles dénaturent la matière de ce qui est censé être pensé sans possibilité. J’ai envie de dire que la seule manière de penser ce que le « penseur impossible » pense sans répéter le mot « pensée » (ce qui serait, sinon, déjà une réflexion et un ralentissement), c’est d’échanger avec lui, c’est de se placer dans sa place et dans son marché, de se faire traverser soi-même par le trait unique de l’impossibilité, c’est-à-dire de l’absolue contingence et de l’inéchangeabilité, de ce qu’il pense. De reculer pour répondre ou pour imaginer répondre : « Voici ce qu’il pense », c’est, à mon avis, concevoir la possibilité que cela fût pensé, et c’est donc confondre la pensée avec une possibilité.
La pensée sans la possibilité ne dispose ainsi ni du temps pour le temps ni du temps pour le contenu (puisqu’elle est encore plus rapide). Et j’ai alors envie de dire qu’elle ne pourra se développer que « sur place », dans la place, comme un échange matériel, et que c’est pour cette raison que la pensée sans la possibilité est l’autre nom de l’écriture.
* * * * *
L’écriture n’est certainement pas la transcription de la pensée. Car elle est plus rapide : elle vient avant ; elle perce avant que la pensée ne pense. Encore une fois, c’est Pierre Ménard, avec sa manière un peu forcée d’annihiler la dimension temporelle de ce qu’il pense – car cela n’a aucun sens de dire qu’il prévoit ce qu’il écrit, ou qu’il le projette, étant donné que cela est déjà écrit ; cela n’a même pas de sens, et serait même dérisoire, de dire qu’il se souvient de ce qu’il écrit –, qui nous démontre pourquoi il ne reste à cette pensée sans possibilité et sans temps que la place de l’écriture, et pourquoi la nouvelle de Borges ne prend tout son sens qu’en vertu de la différence de l’écriture, de cela que l’écriture apporte en plus et qu’on penserait nul si on s’en tenait à la seule conception de la pensée possible, et qui devient absolument tout lorsqu’on comprend que l’écriture est alors tout ce qui reste.
De même, Pierre Ménard ne pense rien, ou plutôt, la question de ce qu’il pense n’a aucun sens. Car de deux choses l’une : soit ce qu’il pense n’a rien à voir avec le Quichotte, et cela qu’il a pensé, il l’aura pensé pour lui, dans un processus privé dont on ne sait pas dire et dont on n’est pas placé pour dire comment cela a pu le mener au Quichotte – mais enfin, on imagine cela de l’extérieur, comme deux récipients qui ont forcément dû être remplis de quelque chose, si le dernier, qui a fini par donner le Quichotte, a d’abord été rempli du contenu du premier ; mais alors dans ce cas, cela qu’il a pu penser, qui n’a donc rien à voir avec le Quichotte, au fond n’existerait pas, car c’est le Quichotte qui occupe toute la place de la nouvelle et celle-ci n’est orientée que pour lui et par lui (c’est là, aussi, sa spécificité) ; soit Pierre Ménard n’a pensé que le Quichotte, mais alors dans ce cas, cela serait nul également, puisque le Quichotte est déjà pensé.
Comme pensée sans possibilité, la pensée de Pierre Ménard est également sans contenu, ou plutôt, la question pour elle ne peut pas être celle du contenu. Cela nous indique que la trace de ces pensées sans possibilité – si, à défaut de penser ce qu’elles sont, nous devons au moins dire où elles sont –, cela qui reste d’elles, ne pourra l’être qu’à l’état de ruine et d’immanence et de processus géographique : un processus sur place, dont l’autre nom est l’écriture. L’écriture et le dépliement de la pensée (dans ce médium où la pensée peut avancer sans plus jamais rencontrer de possibilité), et c’est pourquoi elle lui enlève et lui soustrait toute notion de contenu.
* * * * *
Pour résumer, si l’univocité de la contingence m’impose de penser sans la possibilité (à une pensée sans possibilité), et que le marché semble offrir un médium idéal pour « conduire » cette contingence pour la raison qu’on peut l’y « prévoir » sans l’intermédiaire de la prévision et de la possibilité (c’est la matière du marché et de ce qui s’y transmet qui le permettent), et si je dois généraliser ce processus de gains sans possibilité à l’histoire, alors il ne restera à la pensée que je semble devoir obtenir, la pensée sans possibilité, sans dimension temporelle et sans contenu, que l’écriture.
J’aurai ainsi déduit l’écriture simplement à partir de l’absolu de la contingence et de l’adaptation de toute pensée future au langage de cette dernière (ou plutôt, à la correction que son langage impose au nôtre, notamment dans la suppression des possibilités).
La pensée absolue, c’est donc l’écriture. Je rappelle que ce qui accroche ici l’écriture, cela dont elle est en définitive déduite, n’est pas un plein mais un vide, non pas une transcendance mais une immanence, non pas une médiation mais une différence, à savoir que l’écriture persiste une fois qu’on a supprimé la possibilité, le temps et le contenu, qu’elle garde un processus une fois que celui de la possibilité et du « remplissement » (réalisation) a été supprimé, et qui est le processus de place, l’échange matériel. Non pas qu’on prenne du temps pour écrire ou que cela prenne une pensée et un contenu (it takes content to write), mais c’est que, pour écrire, il faut, avant tout et après tout (car le temps est ici immatériel), prendre de la place. Ce n’est pas accessoirement, mais radicalement, que l’écriture se négocie et se conclut avec la page.
09:48 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : marché, écriture, pierre ménard, philosophie
Commentaires
J'élis & lis Elie, L.I. : répétition & différence à l'infini...
L'écriture va plus vite que l'Idée, la pensée ....
Ce qui m'attire dans tous ces textes... sans doute cette démarche complètement originale, unique, mais pas seulement,
cette capacité de renouvellement étonnante, qui me fascine, l'absence de négociation dans cette démarche...la contingence
Je ressens, j'avoue, un léger sentiment de folie, de vertige, en te lisant, en marchant sur le fil de tes mots, en parcourant les surfaces du dé et ses arêtes, au bord du vide (de la réalisation ...oui plutôt !).
Oui, en te lisant, je ressens l'encre qui s'ancre sur la page, la pression du stylo sur le papier & les mots qui s'impriment sur ces carnets. En quelque sorte, l'électricité qui font ces textes.
Un signe pour Elie & ses insignes textes
J'aime beaucoup l'insigne de ta fabrique (cette photo de dé)
Un cygne.... pour N.Taleb
& signe Carole
Ecrit par : fata morgana | 28.03.2009
Ecrire un commentaire