16.03.2009

Spéculation à une seule face

Je suis dans l’idée que la contingence est à une seule face et non pas à plusieurs branches, comme nous le fait penser sa confusion avec la possibilité. La contingence est univoque ; elle n’a qu’un seul sens qui ne fait que nous retourner (lui-même, éternel retour), et c’est pourquoi elle retourne et inverse typiquement les formules ou les arbres qui ont emprunté (c’est le mot) le sens rétrograde de la possibilité. C’est pourquoi elle retourne dans l’échange. Et pourtant, elle n’est pas présente ; elle n’est pas pleine : une chose est là, alors qu’elle aurait pu ne pas être là et ne pas nécessairement être ainsi.

La contingence est plus simple que l’être plein et nécessaire. L’être plein suppose un aller-retour, un espace de manœuvre, une chambre spacieuse (room) où le cercle de la nécessité et de la recognition a pu s’enfermer ; tandis que la contingence est une fuite. À travers elle, se vide tout ce qui est plein. En érigeant à la même hauteur que la contingence une notion corrélative comme celle de l’échange (ce qui laisse comprendre pourquoi contingence et échange sont intimement liés et pourquoi c’est le marché qui est en charge de la transmission), on pourrait ainsi affirmer, avec Baudrillard, que la nécessité n’est que la tentative d’échanger la face unique et inéchangeable de la contingence, de l’arrimer et de l’arraisonner et de la colmater de l’autre côté, une tentative d’arrêter le monde ou de le ralentir par son image, justement ce qui s’appelle « spéculation » ; tandis que la contingence se définirait justement par l’impossibilité de l’échange.

Ainsi la spéculation serait-elle nécessairement à deux faces : celle qui devait rester unique et celle du miroir qui nous sert en premier lieu à réaliser que la première est une face et que doit, pour cette raison, s’ouvrir l’espace où elle pourrait être réfléchie. Par contraste, la spéculation factuale de Meillassoux se présente comme une spéculation à une seule face. Et c’est pourquoi j’avais tout de suite compris qu’elle était de la sur-face, s’il faut appeler ainsi la variété de l’espace censée à la fois réfléchir et surcoder la face (donner une place à la spéculation) et à la fois se maintenir dans l’immanence. L’échange serait ainsi la catégorie suprême, celle dont l’alternance entre ouverture et fermeture, entre échange ou impossibilité de l’échange, gouvernerait l’avènement de la nécessité ou de la contingence.

* * * * *

Il faut réellement comprendre que les choses puissent être contingentes avant qu’elles ne puissent être (et que c’est l’existence qui soit la chose dérivée et l’accident, et non pas, comme on aurait tendance à le penser, la contingence), il faut pouvoir opérer ce changement de variables et rejoindre ainsi la ligne et l’ontologie de l’événement avant celle de l’être, pour accepter l’idée que la contingence n’est pas pleine et présente, qu’elle est constituée essentiellement d’une différence, et malgré cela, qu’elle n’est pas incomplète, une branche impaire à laquelle il manquerait une branche paire, en un mot, qu’elle n’est pas une différence par analogie.

La spéculation métaphysique a toujours cherché à « doubler » la contingence, à la représenter comme les deux branches séparées de l’arbre des possibilités, afin de pouvoir revenir (car c’était cela le but) à la valeur présente et à la façon dont le présent, le spot, pourra « regarder » et « réfléchir » (to mirror) la contingence. La possibilité n’est que l’extension de la différence intensive de la contingence dans l’espace (room) que se réserve nécessairement la pensée dogmatique ; tandis que le prix, le marché, est la traduction immédiate de la contingence sans cet aller-retour, sans revenir en arrière.

La contingence est première. Il faut applaudir ce que fait Meillassoux et la poser avant toute chose. Mais si l’on fait ça, on ne pourra plus la soumettre au régime rétrograde de la possibilité. Elle réclamera alors la mathématique de prix (mathematics of price).

Car il faut bien « transmettre » la contingence ; il faut bien la traiter, la matérialiser d’une certaine façon ; il faut bien la « réaliser » – je n’ose pas dire qu’il faut « la faire être ». Peut-être devrais-je dire qu’il faut « l’écrire », ou plutôt, « s’inscrire dans sa couche ». Je n’ose pas dire qu’il faut « l’échanger », car alors on « échangerait l’échange ». L’idée est peut-être ici que le marché sera le transmetteur de la contingence qui justement ne l’échangera pas, pour la raison qu’il aura internalisé l’échange.

* * * * *

Le seul médium de la contingence est le marché, pour la raison qu’il est un mode d’évaluation qui ne passe pas par la possibilité et qu’il est né dans le même mouvement de conversion que la contingence. J’avais tout de suite saisi que la spéculation de Meillassoux n’était pas encore assez « écrite », qu’elle n’avait pas trouvé son milieu, son médium, la place où elle pouvait exprimer son risque et se poursuivre, s’enchaîner, se valoriser. En un mot, Meillassoux n’avait pas encore trouvé sa mathématique, ses nombres, ses prix. De la même façon que la contingence trouve dans la possibilité, sous la lumière de la pensée dogmatique, sa mauvaise traduction (une traduction qui a pu faire carrière, mais qui ne tient plus le coup dès qu’elle est rapprochée du centre et du point aléatoire, dès qu’elle est soumise à un milieu, comme le marché, où la contingence est inscrite dans la surface), elle trouvera dans le prix sa bonne traduction. Il restera à généraliser la notion de prix en pensant que le marché offre justement le cas particulier, le cas unique, où tout se traduit de toute façon en nombres.

Que serait le milieu, le médium de transmission de la contingence, dans le cas général ? Un processus de différentiation qui ne s’inscrirait pas dans la possibilité et qui permettrait de conduire (comme un courant) la spéculation factuale ? Si l’arbre des possibilités est la façon d’appréhender par la pensée représentationnelle la différence de la contingence (mais qui commet, par là même, le contresens de l’équivocité, celui consistant à échanger la contingence contre une représentation fixe qui tombera forcément en-deçà d’elle et qui laissera échapper quelque chose de la contingence, pour ne pas dire sa totalité), par quel intermédiaire, par quel processus matériel, par quelle technologie (sachant que la technologie doit elle-même fournir une critique et un substitut à la notion même d’intermédiaire et de médiation), appréhender la différence univoque de la contingence?

Comment capter la contingence, se transmettre à sa vitesse, l’accompagner, vivre avec elle, elle qui n’a qu’une seule face (ce qui veut dire que l’espace de la vie commune ne pourra qu’être réduit à la surface), elle qui n’a qu’un seul sens (ce qui veut dire que la vie en commun ne pourra pas prendre la figure d’un cercle d’échange), autrement qu’en s’échangeant soi-même complètement avec elle : ce que j’appelle « avoir internalisé » l’échange ; la notion d’intermédiaire, et même d’espace de jeu et d’échange où pourrait opérer la médiation, se trouvant ainsi elle-même recouchée à l’intérieur du processus?

La pensée ne peut pas s’arrêter, marquer une pause, ouvrir l’espace où elle appréhenderait la contingence, sans que la contingence ne lui échappe ; et ainsi la bonne manière sera-t-elle de ne pas s’arrêter, de se transmettre justement soi-même, de créer une série qui sera en phase avec la contingence, à travers le canal de communication infinie, celui d’Aion et du virtuel, une série dont la propre contingence couvrira celle de la première série.

* * * * *

La façon dont le processus de prix crée la surface de transmission où l’on pourra « suivre » la contingence et même la « prévoir », la « traiter » (to process it) (tous ces termes deviennent équivalents dans cette direction qui est transversale au temps chronologique) revient à fournir d’abord à l’écrivain des prétextes de réplication et de possibilité (ce qui s’appelle la fiction). La partie active de son écriture s’attache alors à la production de fictions. Il simule la contingence ; il la décompose momentanément en arbre de possibilités. Il en produit le prix par réplication. Il se raconte et se narre l’événement dans un contexte de possibilité. Il laisse jouer sa pensée. Il la projette en avant, pendant que se joue à l’arrière la part passive, celle de l’échange internalisé, celle où il réalise qu’il a produit un prix qui est de cette surface-là et qui doit alors « ondoyer » avec elle, et que, pour la raison qu’il s’est soi-même inscrit et échangé avec la matière de la contingence grâce à la fente et au complément de matière, grâce à la table d’écriture qui l’enchaîne en ce lieu et qui lui offre à la fois une face réfléchissante et une surface traversée de fente et de matière, une surface qui comporte un accroc où il peut s’accrocher et se retourner, une surface qui est brisée par la matière (et ainsi, c’est la surface qui serait brisée par la matière à l’endroit de la fente, et non pas la matière qui serait brisée par la fente), il peut maintenant, justement, inverser la formule de la pensée et inverser le modèle, poser la question de la stratégie de couverture indéterminée (alors que sa détermination était censée être le fondement) et justement dégager la pointe de l’écriture, par et à travers cet effort ; tout ce dispositif n’ayant été prévu, peut-on penser, que pour produire ce retournement et cette invagination, ce dégagement de la pointe désormais tenue par l’écrivain et livrée entièrement à la contingence.

Il s’agira par la suite de généraliser ce mécanisme à la contingence générale et absolue, en se souvenant que, dans le marché, tout est à la fois plus simple et plus confus parce que tout s’exprime en nombres. Il faut généraliser, tout en rendant plus courtes et plus directes mes inférences. Obtenir le prix comme médiation immanente et sans intermédiaire de la contingence, comme « échange de la contingence inéchangeable », rien qu’en vertu du caractère intrinsèquement échangé du prix (échange internalisé).

* * * * *

La contingence est nécessaire, mais il faut la traiter (pourquoi ?) et cette forme de traitement est l’échange, le prix, cette chose qui reste à définir et qui matérialise le médium dans le même temps que nous nous éloignons de la métaphysique et de l’abysse. La pensée de l’être est abyssale ; elle a la structure d’une dette avec une date d’expiration. Car le processus de réflexion doit s’arrêter ; c’est une convergence qu’il recherche. Ainsi la pensée de l’être court-elle un risque de faillite ; son cercle danse autour d’un abysse : soit nous rendons au monde la face qu’il nous a prêtée et nous remboursons notre dette (Baudrillard), soit nous nous enfermons dans un cercle où le monde attendra indéfiniment.

Il a fallu inventer une spéculation qui ne s’arrête pas, et qui se différentie sans cesse. Comment faire jouer la conversion avant la contingence, de façon à obtenir la contingence (même philosophique, même celle de Meillassoux) comme une compagnie (joint stock company) : comme la pensée qui se mettrait « en compagnie » (de qui ? du futur ?) alors qu’elle n’était qu’une dette envers l’absolu ? La compagnie est également univoque et ne présente qu’une seule face. Elle est censée croître et diverger, et non pas converger.

Il faut également appliquer mes autres découvertes, à savoir que la contingence, si elle remplace et re-place l’être (si elle transforme la dette et se substitue à elle), crée, justement, à la place, la place. Si la contingence est ce qui arrive, il faut bien que cela arrive quelque part.

L’être n’avait pas de place. Comme il n’était qu’une dette, une convergence, il n’avait que le temps, la maturité de la dette. La pensée du commencement de la pensée, Heidegger et la topologie de l’être (dont mon premier réflexe a été de penser qu’il s’agirait là de la place du marché), tout cela serait-il un début de conversion chez Heidegger, et donc un acheminement vers la place de la contingence ? Comme la contingence n’a qu’une seule face (là où la dette était un échange, une convergence), il faut bien que cette face revienne (elle reviendra éternellement). Ainsi la place serait-elle l’endroit où cela revient.

Le temps serait-il la nécessité, et la place le site, le lieu de la contingence ? Dans « être-là », l’« être » serait la part nécessaire, convergente, qui remplit la dette, et le « là », ou ailleurs, serait la part de la contingence.

Ecrire un commentaire