11.03.2009
L'échange impossible
Je poursuis l’idée que la contingence n’a qu’une face et qu’elle est inéchangeable. Dans une de ses nouvelles, Borges parle du disque à une seule face. Non pas que l’autre face soit invisible, mais c’est qu’elle n’existe pas ; et donc le disque, qui a le choix de présenter l’une ou l’autre face, a la capacité, s’il arrivait à tomber sur la face « néant », de disparaître tout à fait.
Où l’on voit que la contingence, qui est comme ce disque et qui peut, elle aussi (elle qui peut tout et qui est une capacité pure), présenter la face d’existence ou d’annihilation, traverse les probabilités plutôt qu’elle ne s’y soumet et les coupe comme une diagonale. Ce n’est pas que son jeu se limite à une oscillation entre « pile » ou « face », dans un oscillateur ou un pendule ou un temps périodique dont les extrémités seraient parfaitement tirées et répertoriées ; ce n’est pas que la contingence « joue » dans une pièce close ou dans une « salle de jeux ». Son jeu est plus grave (comme la matière), car elle porte atteinte à l’existence même, qu’elle peut abolir, selon la face présentée.
Elle est inéchangeable comme l’explique Baudrillard sans la nommer*, parce qu’elle admet l’inexistence comme autre face, parce qu’elle s’appuie sur le néant et que c’est sur le néant (sur cette « matière subjective », sur ce support qui est sans doute le plus résistant et le plus dur de tous pour la raison qu’il ne peut que pousser dans un seul sens), qu’elle trace la ligne de l’existence du monde et de toutes choses.
Elle est inéchangeable parce que, si on devait l’échanger, on l’interromprait et on la retournerait, chose impossible, ou alors qui se paierait de la disparition du monde. Elle est inéchangeable parce que l’échange suppose un cadre et une « salle », la mise en présence de l’esprit et de la matière, du concept et de l’objet, de la pensée et de l’être, et que la contingence est fondue dans la « matière » de l’existence (je veux dire, du verbe « exister »).
Si le contact « statique » entre la chose et le néant peut s’appeler « événement », ce point de concours, ce pivot du disque à une seule face, mais que le sens de ce contact, qui est la seule chose matérielle en fin de compte et la seule chose marquante, ne peut s’appeler que « contingence » – car ce contact n’existe pas en lui-même comme étant le pivot entre l’existence et l’inexistence, et donc il ne peut qu’être parcouru à la façon d’un contact électrique ; ce contact n’est pas : il ne peut que devenir –, si, pour exister, les choses, le monde, s’appuient sur le néant et que le sens de ce parcours, le sens de l’écriture qui dit cette « pression » et cette « impression » des choses sur le néant, a pour nom « contingence », alors c’est la contingence qui sera la pression de l’existence, c’est la contingence qui poussera l’existence (elle n’en fournira pas le support ou le cadre, mais la matière même) ; alors la contingence ne pourra ni se détacher de l’existence, ni se détacher dans la pensée ou dans le discours ; elle ne pourra pas se détacher de son sens unique pour être échangée, reflétée, réfléchie, conçue.
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La contingence dit que les choses existent sans raison ; et donc qu’elles existent d’un seul coup, et donc que leur existence n’a qu’un seul sens. Les choses existent, on n’y peut rien, c’est déjà trop tard. On ne peut le dire, ni le formuler ni le comprendre, ni le simuler, ni le contourner, ni le permuter, ni le faire varier pour en « extraire » une racine, un « invariant », une raison, un principe, une quelconque symétrie, c’est-à-dire un être (la symétrie est le propre du miroir, de la pensée, de la spéculation et donc de l’être métaphysique). On ne peut que le répéter. Où la répétition ne viendra pas rajouter une copie, une image, un reflet, une réflexion, une réplication, à cette absolue univocité et monotonie de l’existence des choses, mais simplement en re-parcourir le sens.
La répétition empruntera le véhicule de l’éternel retour – comme il ne s’agit pas ici d’un cycle de pensée ou d’un cercle de compréhension, comme il ne s’agit pas d’un échange ou d’une réflexion, le seul mouvement possible est en effet celui du sens, c’est-à-dire un éternel retour – pour redire, depuis le point de départ de l’existence des choses, de nouveau la même chose, c’est-à-dire qu’elle dira autre chose (car on répète ici) mais non pas une autre chose (car toutes les choses sont déjà dites ; aucune ne peut retourner ; seul leur devenir peut retourner), et ainsi la répétition le redira une infinité de fois si elle redit une fois. Cette répétition de l’existence absolument univoque des choses (de cette existence sans voix, sans chœur, sans représentation, sans théâtralisation) a alors pour nom « contingence ».
Les choses existent d’un seul coup, sans raison qui vienne reprendre le coup, le mesurer ou l’interrompre ; et on aurait pu s’arrêter là si la pensée n’avait pas rendez-vous avec le sens des choses, elle dont le rendez-vous avec les choses ou leur existence est en revanche impossible (car à cela, elle n’aurait rien à ajouter), rendez-vous avec la pression des choses sur le néant.
Ainsi, la pensée doit se glisser dans l’unicité de ce seul coup qui fait exister les choses (non pas que ce coup soit la cause de cette existence – car de parler de « cause » reviendrait encore à échanger et à réfléchir –, mais ce « seul coup » est la circonstance de leur existence ; il est leur enveloppe, leur missive ; on dit que les choses existent d’un seul coup ; cela veut-il dire qu’elles existent de ce coup, par le fait de ce coup ?), et elle doit dire, pour la première fois, une chose dont l’économie est fort peu commune, inouïe ; elle doit dire une chose de plus sans rajouter une condition, affirmer un sens sans faire double sens et sans expliquer le sens (c’est-à-dire que le sens doit rester, justement, impliqué ; car celui qui explique le sens court alors un grand risque, celui de l’ambiguïté) ; elle doit se glisser dans le nombre unique de ce seul coup d’existence des choses, sans doubler le coup (car sinon, cela introduirait le hasard, l’erreur, la combinaison, le nombre, etc.) mais en le répétant, ne fût-ce que pour apercevoir, de l’autre côté de l’existence des choses, la possibilité qu’elles n’aient jamais existé.
Cette philosophie de la contingence, cette spéculation factuale à une seule face, doit donc faire usage d’une logique d’expression et d’une manière de dire à l’économie unique en son genre (sans doute, ce qui s’appelle « ontologie soustractive » ?), une économie plus originale, plus « archaïque », plus « profonde », plus vieille que l’économie de l’échange – étant donné qu’en matière de contingence, ou plutôt, « dans le sens » de la contingence, l’économie ne peut pas être celle de l’échange – et c’est l’économie de la substitution de l’écriture à la contingence.
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La contingence est inéchangeable, et c’est donc ni dans la représentation ni dans la possibilité qu’on peut la dire, mais dans un milieu conducteur de même nature qu’elle, un médium qui aura intégré l’échange dans sa particule élémentaire, à savoir le prix.
La contingence est inéchangeable ; elle ne peut être « redressée », soulevée par la pensée (qui soulèverait un lièvre) ; son sens est de s’imprimer sur le néant ; son sens est donc celui d’une écriture (elle-même différence, elle-même plus vieille que l’être ; c’est-à-dire que l’écriture est appropriée à la contingence ; elle coule dans cette couche intermédiaire entre néant et être). Et ainsi la contingence, à défaut d’être échangée, s’écrit-elle. Elle s’inscrit sur la face de l’actif contingent qui se substitue à elle.
Je ne dis pas que l’actif contingent représente la contingence, ou qu’il s’échange contre elle. C’est la matière de l’écriture qui est précisément à « travailler » dans ce sens-là, pour dire comment elle parviendra se substituer à la contingence sans l’échanger. Elle ne se placera pas en face de la contingence, comme dans une salle de marché, d’échange, de jeux ou de spectacle. Elle ne se superposera pas à la contingence ; mais la matière de l’écriture sera telle – c’est-à-dire qu’elle partagera avec la contingence la propriété d’être transversale à l’être et au néant ; en effet, l’écriture a déjà avec le temps et le nombre cette relation anormale, cette non-relation – qu’elle se laissera parcourir par la même matière, par la même veine que la contingence.
L’actif contingent se substitue à la contingence avant que rien ne soit dit. C’est la même opération qui, à la fois, dit la contingence dans un seul sens, le sens où les choses existent d’un seul coup, et à la fois écrit l’actif contingent comme substitut de la contingence. Et comme celui-ci est écrit, comme la contingence est désormais sur sa face et que les choses ne peuvent pas en rester là, l’actif contingent sera alors lui-même échangé. (Car la pensée, qui est donc intervenue entre-temps – à cela, on ne peut rien –, qui s’est retirée et qui s’est soustraite afin de ne rien ajouter, aura quand même créé une différence de pression, un tourbillon qui finira par emporter l’actif contingent dans une autre sorte de cercle que celui de la représentation, un cercle qui fera se retourner les choses au lieu de les faire simplement tourner.)
La contingence est inéchangeable, et c’est pour cette raison que l’actif contingent, sur lequel elle est écrite, ne peut qu’être échangé, c’est-à-dire négocié dans un marché. Il y a là un conflit, une invention, une innovation, qui ne peut que se solder dans l’échange de l’actif contingent.
La contingence n’avait qu’une seule face ; elle ne pouvait être représentée ou réfléchie. Or, vont justement la suivre deux non-représentations. Dans un premier temps, elle s’écrira sur la face de l’actif contingent. Aucune représentation à cela, seulement une substitution. Et dans un deuxième temps, cet actif contingent, qui ne peut pas lui-même être évalué dans le théâtre clos des probabilités, ne pourra qu’être saisi par l’échange et mis en circulation dans un marché en vertu du tourbillon qui s’est créé.
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L’échange devrait même se définir ainsi : sachant l’inéchangeabilité de la contingence et l’impossibilité de la médiatiser d’aucune façon, mais sachant qu’il lui faut, de l’autre côté, un transmetteur, un véhicule, une circulation, une mathématique, alors elle s’imprime sur l’actif contingent – sachant que dans cet acte d’écriture, dans cette innovation de l’actif contingent, c’est déjà l’échange qui est inscrit et prévu.
Car l’actif contingent n’a d’autre place que l’échange. Sa matière, une fois qu’elle a pris sur elle l’écriture de la contingence, c’est-à-dire sa différence et son univocité, devient matière à échange. Elle n’aura plus d’autre sens et d’autre destination à partir de là. Ainsi le prix, qui en est issu, n’est-il pas un reflet, une évaluation, un résultat, mais une conversion, une transmutation, l’affirmation de tout cela. Le prix, c’est l’échange, bien sûr ; et il n’est prix qu’en tant que transmetteur de l’actif contingent qui a pris sur sa face l’inéchangeabilité de la contingence.
Dans mon Le Sourire de la chance, j’avais déjà compris cela. Je parlais alors du « fond d’indéterminisme absolu » et j’avais en tête le marché, que j’appelais alors échange, dans sa vertu première de donner un prix à tout actif contingent, ne le rendant jamais redondant ; également en tête la finesse de la mécanique quantique, qui dit également la contingence, c’est-à-dire le « seul coup » dont les choses existent.
Dans L’Écriture du risque de l’écriture, j’ai voulu mettre en circulation l’arrêt de la mécanique quantique justement. Je voulais la science humaine qui lui succédât (c’est-à-dire que je réclamais le retour, l’échange sans échange, le marché qui ferait marcher ce qui était arrêté et qui restait inéchangeable). Également j’étais monté, dans l’ascension de la face unique de la contingence, jusqu’au sommet où la question devenait celle de la métaphysique: « Pourquoi quelque chose existe plutôt que rien ? »
Si je devais m’arrêter un moment à la mécanique quantique, aujourd’hui je dirais que le vecteur d’onde n’est rien d’autre que l’expression de l’univocité de la contingence. Lorsqu’on en arrive à cette finesse des choses, à ce que les choses veulent dire juste au moment où de les définir et de les dire risque de ne plus les faire exister (ce stade où les mots « objet », « propriété », sont définis), il est normal qu’on atteigne la contingence, que j’appelais alors la performativité de l’expérimentateur et qui est que, sans raison, à l’extérieur de la théorie et de la représentation et de la prévision, il résoudra d’accomplir telle expérience plutôt qu’une autre, de révéler une onde plutôt qu’une particule, etc.
Le vecteur d’onde est également appuyé sur le néant (il se dit aussi dans un seul sens, à cause de cela : à moi de retrouver le néant qui s’y dissimule), et c’est pourquoi il ne se plie pas non plus à la probabilité ou à la représentation et génère l’interférence de probabilités si curieuse. Il faut que je fasse remonter cette logique de la contingence de son sens unique jusqu’au chiffre du vecteur d’onde. Car celui-ci exprime également un échange, l’écriture de la contingence, autrement que par l’impossible.
* Jean Baudrillard, L’Échange impossible (Paris: Éditions Galilée, 1999).
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