24.02.2009
La fente (III)
Je retrouve la table n°1 aux 2 M, celle qui est légèrement surélevée et dont le plan de travail est légèrement incliné, celle dont le bois est traversé par une fente sur la largeur, qui est devenue pour moi le sillon de l’écriture, la ligne gravée sous la matière que j’imprime moi-même et devenue ainsi l’écho de ma propre ligne.
L’écho n’est pas que la répétition vide du mot : il est la répétition du mot par le vide, l’appel qui est comme un rappel – car on retourne éternellement du vide – qui dit à l’écrivain que si lui sait occuper l’endroit à partir duquel il écrit, l’écho est l’envers de cet endroit, le lieu d’où ce qu’il écrit revient à lui. L’écho est la mesure de l’espace où écrire, son « cri » peut-on dire, l’appel du vide qui est comme l’exclamation de reconnaissance de l’écrivain, un signe de familiarité : un mot d’accueil de la part de l’espace.
Cette fente dans le bois, dans cette matière de la table qui donne à la matière subjective que je couvre de mon écriture toute son épaisseur, qui lui donne son support et même sa racine – car le papier provient du bois : dans l’un et l’autre, les mêmes fentes, les mêmes interstices et les mêmes craquements –, cette fente est l’écho de ma propre ligne, parce qu’elle est vide et qu’elle se creuse, parce qu’elle s’entaille et qu’elle recule dans le bois ; alors que la mienne est la ligne à remplir.
La fente répond à ma ligne comme l’écho ; elle redistribue le sens de mes lignes : elle, la case vide encore plus vide que le cahier qui est arrivé à manquer sur le champ de ruines et qui m’avait alors redistribué dans la géographie, dans l’espace du livre qu’il a fallu alors emporter de là en une pièce. Elle est plus vide parce qu’elle est plus creuse.
Le vide du cahier était le premier rappel ; mais il résonnait alors dans un espace un peu trop vertical, comme si l’écriture devait encore couler de source et s’épancher dans ce cahier. Il a fallu que ce vide premier du cahier découvre un autre vide : celui qui a eu lieu sur le champ de ruines, où l’appel du vide des ruines, cette absolue nécessité d’écrire sur les ruines, a alors plaqué le cahier et la nécessité de ma matière subjective à même le sol, venant se substituer au cahier à tous les sens du terme. Le vide des ruines se substituait d’autant plus au cahier que celui-ci est arrivé à manquer, et l’appel du vide est alors venu coucher dans l’immanence la relation qui restait encore transcendante entre le vide et l’écriture.
Car c’est sur ce cahier que j’écris et je devais alors écrire sur elles. Je ne pouvais écrire que sur ce cahier – une impossibilité qui est l’autre face d’une nécessité – et à cela elles répondaient en me pressant d’écrire, en me disant que je ne pourrais pas ne pas écrire puisqu’elles ne me laisseraient pas partir avant que je n’eusse écrit.
Le vide des ruines (celui qui me pressait d’écrire sur elles en vertu de leur vide) est venu m’attacher au lieu ; il est venu rendre le lieu d’écrire, qui est d’ordinaire celui du cahier, beaucoup plus situé, comme si l’absorption de mon écriture par le lieu se traduisait en la disparition de plus en plus complète du contenu et en la persistance du seul lieu, de la seule nécessité, du « là » de l’écriture ; le champ de ruines étant ainsi devenu un immense cahier qui n’était plus transportable, qui venait couper court à mes voyages, en m’arrêtant et me répétant que c’était là qu’il fallait écrire absolument ; comme si le champ de ruines était devenu l’occasion absolue d’écrire, tellement absolue qu’elle avait perdu tout sujet qui pourrait encore la rendre facultative ou relative.
* * * * *
Et c’est maintenant le vide de la fente de la table des 2 M qui me vient après le vide du champ de ruines et qui vient me rappeler au lieu premier de mon écriture qui est absolu parce qu’il est premier, ce lieu premier du coin de la salle des 2 M. Et c’est alors comme si, après avoir écrit sur le cahier, et sous le cahier, à même le champ de ruines, à même l’appel absolu du vide de l’écriture qui se traduisait par le lieu le plus vide et qui, pour cela, me pressait d’autant mieux d’écrire (qui me pressait à tel point que le cahier y a manqué, que l’impératif d’écrire n’en fut que plus puissant, et que cela prit la direction du retrait dans l’hôtel et du retirement du livre), c’est alors comme si, après avoir découvert, sous le cahier, la croix de l’histoire (le point vide et absolu du processus historique de l’écriture) qui a donné la nécessité du livre, je retournais maintenant à ma place, aux 2 M, à la permutation des tables près, et que, y retournant après avoir traversé le plan du cahier jusqu’au plan du dessous, celui de la ruine de l’écriture, celui du lieu de la différentiation, celui de l’embranchement vers le virtuel (là où commence la réponse à la question : Qu’appelle-t-on écrire et pourquoi écrit-on ?), celui qui soude l’écrivain à l’immanence du plan et qui ne lui laisse plus le choix ni du sujet ni du lieu (qui ne lui laisse plus aucun espace, aucune hauteur, aucun transcendant ou articuler un choix), le plan qui ne lui laisse plus que la presse de la ruine, qui ne lui laisse plus que la nécessité d’aborder la question de l’écriture en lui ayant retiré, par le vide et par la ruine, par le principe de différentiation de la ligne de défense du marché, cette ligne de l’écriture qui est la case vide qui n’écrit pas, tout moyen de l’aborder par le sujet ou même par la matière subjective, c’est comme si, retournant à ma place après la traversée de ces deux plans successifs, je ne me retrouvais maintenant écrire ni sur le cahier, ni sous le cahier (sur le champ de ruines et l’immanence du plan), ni sur la table, mais dans la table.
Qu’il est insoutenable et impossible, le contact enfin établi avec ce plan, juste au-dessous du plan du cahier ! Le contact avec l’interstice entre le cahier et le lieu, avec le plan mobile qui me laisse croire que je peux écrire où je veux, sur le sujet que je veux, à condition d’y transporter le cahier, et qui, parce que j’aurai établi avec lui ce contact et que j’aurai posé sa question, forcément se videra, forcément me répondra par un son creux, forcément me répondra en me renvoyant le support qui me permettra d’articuler sa question et qui est le support du champ de ruines, c’est-à-dire l’immanence même ! Qu’il est terrible ce niveau zéro de l’écriture où l’écrivain devient lui-même un vide qui peut résonner avec le vide et écrire sur n’importe quel sujet, sauf qu’en se recueillant enfin sur ce plan, celui où se recueillent les ruisseaux du sens censé couler au niveau au-dessus, l’écrivain n’a plus tous les sujets mais aucun sujet, ou plutôt le non sujet ; il n’a plus que l’impératif de rester – drôle d’habitation – et seulement le lieu d’écrire.
Cette fente, ce sillon creux qui traversait le plan de la table et qu’il m’a fallu cette fois absolument retrouver pour regagner mon lieu, était ainsi devenue ma marque distinctive dans l’espace où écrire, celle à travers laquelle je devais absolument couler, celle qui faisait écho à ma ligne, celle dont la matière est vide (c’est une fente) et d’autant plus vide, pour l’écriture, qu’elle se situe à mille lieues des sujets de l’écriture et de son contenu. Que pourrait avoir à dire l’écrivain (quel être dans ce qu’il dit), et que pourrait avoir à écrire l’écriture, sur la fente qui traverse le bois de la table sur laquelle il écrit ?
Et c’était alors comme si l’acte mystérieux d’écrire dans la table trouvait son expression en cela que l’écriture coulait désormais à moi depuis la fente de la table et qu’à mesure que j’écrivais, ce flot de mon écriture n’était pas constitué d’une ligne qui coulerait sur la page d’on ne sait quelle source en altitude et quel sujet transcendant et élevé, mais d’une exsudation qui me viendrait de l’autre côté de la surface, de l’épaisseur même du bois, de ce vide – comme diraient Joubert et Blanchot – qui se trouverait dans la matière, d’une matière qui ne serait plus celle du sujet ni celle de la matière subjective sur laquelle j’appuierais pour écrire, mais celle de la simple corrélation – or, le vide et la corrélation sont une seule et même chose – qui ferait que j’aurais besoin de la compagnie de cette fente et de la relation avec elle, que j’aurais besoin de la relation à travers elle et non pas avec elle (car elle est une fente et pour aller vers elle, à sa relation, je ne peux que la traverser), que j’aurais besoin de l’avoir sous les yeux pour écrire ou même pour reconnaître mon écriture, pour me sentir chez moi avant d’écrire, pour avoir sur la pointe de l’écriture tous les éléments, ceux qui viennent du vide et ceux qui viennent de la matière. (Mais pouvais-je encore dire, à ce stade, que la fente était jetée-là dans un plan qui pouvait tomber sous mon regard ? Pouvait-elle être là, elle qu’il me fallait, elle qui me reliait, elle qui évoluait désormais dans un autre domaine et sur un tout autre plan ?)
* * * * *
Quelles vagues, quels flots, venaient-ils à mois à travers cette fente ? Quel autre attachement avec le lieu d’écrire ai-je mis à jour là ? Quelle absolue matérialité de l’écriture ai-je découverte ? Car c’était alors la question du bien-être de mon corps et de celui de mon écriture. Ce n’est pas que la ruine me pressât ici d’écrire. Le vide était plus grand. Car le vide, ici, ou plutôt la fente, ne faisait que désigner mon propre lieu, ma propre nécessité : ce qu’il me fallait absolument. Comment désigner cette nécessité de localiser la fente de la table auprès de moi, en relation avec moi, autrement que par la catégorie de l’espace cardinal et de la relation métrique ? De dire que la matière de mon écriture coulait de cette fente est absurde, car quelle matière pourrait-elle couler du bois de la table ? Comment décrire la propriété absolue, que je réclamais, de cette table, autrement que par un long processus (celui de l’écriture, peut-être) qui s’arrêterait net au moment où il serait comblé, et c’est le moment où j’aurais enfin déplacé cette table jusqu’au coin de la salle et l’aurais remise à sa place ?
Le besoin impérieux d’une bouche pour la matière, d’une bouche pour souffler contre le vide de mon cahier, le besoin d’une fente, dans la matière de la table, qui ne prononce rien de plus que la nécessité d’une recomposition (ou d’une obsession) : la remise à sa place de cette table et d’aucune autre, ce besoin est-il autre chose, encore une fois, que la manière de poser une croix sur le processus temporel de l’écriture et de répéter que je ne sais quelle suite donner à l’écriture, que ce n’est plus la suite qui m’intéresse mais son lieu absolu, le lieu où elle peut s’arrêter absolument, bien sûr, et auquel tout revient ?
Quelle maladie, quelle paralysie de l’écriture que celle où je réclame cette table ? Comment retrouver et reproduire la sensation du désir impérieux de cette table, la sensation de propriété et d’appropriation assouvie que j’ai eue au moment de la replacer ? Il me semble qu’il n’y a rien de plus vide à vouloir exprimer cela, et pourtant qu’il n’y a rien de plus important. Comment expliquer aux autres que c’est vraiment là où s’arrête l’écriture ? Comment, de cet arrêt, obtenir une répétition, une relance ?
Dans mon repliement total, c’est comme si je disais qu’à partir de ce nœud de l’écriture, de cette table et de sa matière fendue, et qu’au lieu d’aller vers la transformation du bois en table, puis en papier, puis en cahier, rempli de la matière de l’écriture, puis en livre que j’irai multiplier dans le but que de lecteurs viennent acheter cette matière, ou au pire, si personne ne l’achetait, que ce soit moi qui m’en tirerai avec la matière d’un livre, c’est comme si je disais que je me « tirais » dans le sens absolument opposé, celui où j’ai tiré la table jusqu’à moi, celui où, pour clôturer mon écriture et me satisfaire de cette matière qui n’appartiendra jamais qu’à moi et dont je serai toujours le seul à pouvoir la reconnaître et à désirer finir avec elle, c’est moi qui achèterais cette table ; toute mon expérience de l’écriture, tout mon âge (cette matière également fendue) de l’écriture, se soldant ainsi dans le retour à la matière d’origine, où, au lieu que ce ne soit le public sans personnalité qui emporterait le livre, cette matière la plus transformée, ce serait l’écrivain qui s’en tirerait et s’en retirerait, qui battrait en retraite en emportant la table ; toute cette expérience et cette histoire de l’écriture n’ayant en définitive servi qu’à l’attacher à sa table (au sens plus fort que sentimental, comme s’il y avait pris effectivement racine), et où le processus de sens que décrit Massumi serait inversé, de sorte que ce ne serait plus le livre qui emporterait tout et referait tout circuler à la fin, mais que l’on opérerait un retour au point de départ de Massumi, celui du rabot qui travaille le plan du bois, celui de l’outil qui attaque la matière primitive qui est à l’origine et du livre et de la posture de l’écrivain, en un mot, à ce premier vide au cœur de l’attaque de la série de l’outil dans la série de la table (Deleuze), et dont la fente qui me retient, à laquelle je reviens, est le rappel absolu, c’est-à-dire qu’elle est la marque du vide, de la pointe de l’écriture, et de tout ce qui m’enchaîne.
L’autre matière à convertir – car je plonge désormais réellement à ce niveau – est le réel lui-même. Aujourd’hui je n’envisage plus la conversion comme un processus de différentiation, mais comme un processus d’ordre supérieur (au commencement, il y a la conversion) où c’est le réel qui serait à convertir, de sorte que la part d’actions, issue de cette conversion, ne pourra qu’être cette forme de réel converti qui sera alors nécessairement la contingence.
En fait, suivant Meillassoux, je cherche à déduire du système lui-même, à travers la conversion de la matière exacte qui précède, à savoir le crédit et l’état de la métaphysique, la nécessité de la contingence et de l’actif contingent, et donc la nécessité du marché. Mon guide aujourd’hui est que le crédit est une sorte de réel, que la conversion conserve le réel (elle conserve son ordre de différentiation) et que le réel converti (sachant l’opération de conversion et la différentiation du réel d’avant : hyperinflation ? mort ? abysse ?) ne pourra plus alors que se différentier de la façon qui me convient.
12:00 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, deleuze
20.02.2009
La fente (II)
J’ai fait mon tour, cette semaine, en dehors des 2 M : mais était-ce un tour dans les possibilités alternatives offertes ? Suis-je allé comparer les 2 M aux autres lieux, d’une manière quantitative, mesurer le volume des autres salles, ou leur lumière, ou leur bruit, et jusqu’à la taille et le degré de confort des tables et des chaises ? Aurais-je pu alors simplement changer d’endroit et oublier ainsi que les 2 M n’est pas un endroit pour moi mais un envers, un lieu d’écriture et d’échange qu’on ne peut, pour cette raison, échanger contre aucun autre ? Ai-je oublié les marques que j’ai laissées dans ce lieu et celles qu’il a laissées sur moi ?
Les 2 M n’appartient plus, à mes yeux, au domaine du possible et du facultatif, mais il est devenu mon milieu, celui qui m’enveloppe complètement et qui me laisse justement commencer au milieu (alors qu’il aurait fallu tout recommencer depuis le début, au Flore). Je ne m’explique pas autrement -- en tout cas pas sans répéter mon attachement à ce lieu qui est devenu tellement complet et tellement total qu’il ne laisse même pas une altitude où le transcendant pourrait s’articuler pour me laisser choisir -- que, une fois revenu aux 2 M, c’est à une permutation sans lumière et sans espace que je me sois prêté, c’est une surface encore plus stricte que j’aie cherchée à rejoindre, celle de la table même sur laquelle j’ai pris l’habitude d’écrire, qui porte le numéro un, celle qui est un peu plus élevée que les autres et dont le plan est légèrement incliné comme un écritoire, dont la surface est traversée par une fente qui est devenue pour moi le point aléatoire, la case vide qui redistribue toute mon écriture, et que, ne retrouvant pas ma table à ma place, je me sois aussitôt attaché à regrouper les éléments de la combinaison qui me fait écrire et qui est le chiffre de mon « coffre à merveille », à savoir ma place, celle au coin, et ma table, qui n’y était pas forcément asservie et enchaînée – cette permutation me le démontrait justement – et qu’il m’a fallu alors (dans un jeu de permutation de celle-ci et d’autres tables où je n’avais, comme dans certains puzzles, qu’une seule case vide où je pouvais pousser, et de laquelle je pouvais alternativement retirer, une table à la fois de façon à mettre en mouvement l’ensemble) identifier, entraîner, et faire revenir à ma place.
Cette permutation de tables matinale aux 2 M était ainsi la meilleure preuve et la meilleure conclusion de l’inanité de ma recherche extérieure, celle qui avait eu pour but de substituer les 2 M par un autre café. Elle en était la preuve de l’inanité, car elle se substituait à cette substitution. Sans remettre des conclusions verbales à ceux qui les attendaient (aux amis qui voulaient savoir si j’avais trouvé un meilleur endroit pour écrire que les 2 M), sans rien conclure moi-même dans ma propre conception, rien qu’en revenant habiter cette salle, rien qu’en revenant m’y poster et y re-dresser mon plan de travail, ne le dépassant toutefois d’aucune tête qui aurait reconnu les lieux et prononcé leur habitation, pour ne pas dire mon habitude, au nom de quelque transcendance, mais m’y recouchant plutôt de la manière immanente qui revenait à m’occuper, à même le terrain, sur le plan même de la salle, de la permutation des tables, rien qu’en retournant de la sorte, je donnais la meilleure preuve matérielle de mon incorporation dans ce lieu, de l’attachement à lui de mon activité et de mon être, à travers un médium qui n’était plus celui, extérieur, de la recognition et de la substitution des lieux dans l’espace des choix possibles, mais le médium du bois, de la matière même qui constituait les tables qui constituaient ce café.
Peut-on mieux pénétrer la matière d’un café et son milieu ?
23:17 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : matière, transcendance
11.02.2009
Citroën relance la DS
Concept-car et voiture-pensée.
Deleuze dresse le plan d’immanence où sont créés les concepts, et moi j’habite la place de la contingence à partir de laquelle on écrit : la place à laquelle tout revient et de laquelle je retourne éternellement à bord de mon concept-car.
Il ne s’agit pas d’un concept qui est créé et posé et qui n’a plus alors qu’à consister, mais d’un concept que l’on conduit.
(Serais-je un personnage conceptuel, tel le cogito de Descartes, mais dans ce cas un personnage qui n’existerait que par sa différence interne, par le vide au bord duquel il est sans cesse arrêté et par l’arête du dé qui le relance sans cesse, un personnage dont le concept serait taillé à sa seule mesure, ne produisant que lui comme objet, ne conduisant que lui comme pensée, ne transmettant que lui comme nom et comme signe, comme hôte du marché ?)
Blanchot habite Place des Pensées et moi j’habite Place du marché.
Le concept-car, ce concept qui conduit, a même conduit la DS au-delà de son dessin, puisqu’il s’est aujourd’hui transmis aux seules lettres « DS » ; si bien qu’avec la nouvelle DS, Citroën ne cherche pas à faire revivre cela que la DS était, pure nostalgie, mais à réaffirmer ce qu’elle signifie.
Le sens étant événement et devenir, on ne chercherait ainsi à faire retourner de la DS que ce qui devient, en elle, et non pas ce qui est, en elle, en un mot, à faire retourner la création et non pas la créature, c’est-à-dire que la nouvelle DS ne sera pas une reproduction, une réplique, une copie, mais véritablement une répétition.
Elle est éternelle, c’est une déesse. Or, ce n’est pas une essence (divine, platonique, statique) que l’on veut invoquer et convoquer ici ; c’est, au contraire, seulement son retour. C’est seulement son marché, sa place, que l’on veut traverser de nouveau, tout en se faisant traverser par le passage du sens de la place.
Ainsi, après avoir longtemps écrit que la DS me faisait revenir à la Place du marché, c’est à la place en tant que telle, à sa propre place, que je dirai que la DS revient aujourd’hui. « Elle revient au même » (et non pas à l’identique) ; c’est elle-même qui devient une place. Le retour de la DS est bien celui de la relance et du réarmement du virtuel ; il est la relance, non pas du coup de dés suivant, mais de cela qui, dans le lancer unique du dé « pour toutes les fois », fait que l’on retourne sans cesse, éternellement, de cela qui nous inscrit dans la nécessité de la place et dans la traversée de son sens et que Hallward avait appelé une nécessité fatale.
* * * * *
Par cette relance de la DS – et ce qui est ici incroyable, c’est que l’homonymie des termes soit complète ; surtout qu’en y regardant de près, il s’agit de bien plus qu’une homonymie ou même qu’une synonymie (qui supposerait un parallèle de sens) : il s’agit d’univocité, du passage du même sens ; car en disant que « Citroën relance la DS », comme le consacre la formule que tout le monde semble aujourd’hui extraire sur Google, on ne dit rien d’autre que : « Citroën relance les dés » –, par cette relance de la DS, cela devient presque une conséquence directe de ce qui avait été écrit (à savoir que la DS est un vent de signes qui ne souffle et ne transmet que le sens sur l’autoroute, et dépasse en cela toutes les voitures « arrêtées » dans le temps) que la DS me revienne aujourd’hui, sous une autre forme peut-être, mais dans le même sens, démontrant ainsi, rien que parce que j’avais absolument, authentiquement, créativement, « joué avec la DS » et que je m’étais fait traverser moi-même par le « coup de dés », rien que parce que je m’étais fait « jeter » moi-même par les dés, démontrant ainsi que, en écrivant, tout ce qu’on désire finit par avoir lieu.
Ce qui avait alors été écrit l’avait été tellement, écrit, dans le sens de la DS ; il avait été tellement conduit par la DS, la DS jouant véritablement son rôle de voiture-pensée et de médium de l’écriture, que cela même qui avait été écrit devait revenir de la même façon que reviendrait la DS et que la DS, en étant aujourd’hui relancée par Citroën, devait réaliser en premier, non pas la DS qui n’aura jamais été quant à elle, pour être éternelle, une simple possibilité qui se réaliserait, mais cela même qui avait été écrit ; la « prédiction » répétant ainsi doublement le sens (et non pas l’essence), redisant, cette fois par le passage de la DS elle-même et non plus de l’écriture, que cela qui passe dans la DS et, dans le même temps, dans l’écriture et qui, pour cela, éternellement retourne, cela, c’est le sens de la DS et le sens de ce qui avait été écrit et prédit, qui était que la DS n’était plus qu’un sens, justement, et, parmi tous, celui qui me faisait revenir à ma place, à mon endroit, à cette place à partir de laquelle on écrit toujours et qui se trouve aujourd’hui enrichie, redoublée, confortée, transmise sur place, véhiculée, littéralement déplacée (comme un véritable « dé-place »), par la DS devenue elle-même une place à laquelle on revient.
Je constate avec quelle vitesse j’écris sur la DS tout ce que je viens d’écrire. À cela rien d’étonnant, si j’écris justement sur le véhicule qui est le plus adapté à transmettre le passage de ce que j’écris : sur le concept-car qui est le plus adapté à mon écriture. Car il se produit alors littéralement un redoublement de vitesse, deux moteurs plutôt qu’un : la DS en tant que voiture-pensée qui me transportait normalement à la surface, qui me faisait revenir à la place, et la DS elle-même devenue la place de l’éternel retour, elle-même aujourd’hui relancée et répétée ; la DS devenant ainsi mon bimoteur.
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Je joue et j’écris aujourd’hui avec une « double DS » (double dés).
Et d’ailleurs cette DS, on ne l’a pas encore vue – car Citroën a un véritable problème : celui de savoir, non pas relancer la DS, mais jouer de la répétition, et je veux dire par là qu’il devra, cette fois, discerner le sens même de la répétition, en profiter.
Tout le monde en parle : les deux lettres magiques ont fait leur effet. Avant le passage de la DS (et le passage de son dessin), son sens est déjà passé, le monde entier a rejoué cela que ça signifierait que Citroën relançât la DS. Car ce sens, comme je le dis et je le répète, n’est jamais mort ; ces lettres ne sont jamais mortes ; « l’émotion est intacte » ; le sens est entier comme on dit que le mystère est entier. Le dé lancé « pour toutes les fois » est toujours lancé, vertigineux : il suffit qu’on s’en fasse traverser et qu’on s’en fasse jeter à nouveau pour réactiver l’événement de la DS. Ainsi le fin mot, la formule, serait-elle que Citroën rejoue l’événement de la DS et non pas son avènement.
Personne n’a vu la DS mais le film de l’événement de la DS est repassé devant les yeux de tout le monde. Nous avons tous revécu l’événement de 1955, le moment du dévoilement suspendu avant que nous réalisions le dessin que sera la DS. En un mot, nous avons tous revécu la contingence de la DS, son miracle, sachant que, de même que Pierre Ménard était contraint par la seule forme possible qui était celle du Quichotte, nous sommes aujourd’hui également contraints par la référence de cela dont nous revivons l’événement, à savoir la seule forme possible de la DS. Il est difficile, en effet, de revivre après coup l’événement de la DS sans y associer aussitôt l’image de la DS.
En somme, Citroën a à moitié réussi son coup, sachant que la DS a plus été un événement qu’un dessin particulier, plus une signification et un passage de sens qu’un véhicule qui passerait et qui deviendrait passé. Citroën a déjà profité de ce « dépassement » du dessin spécifique de la DS par son événement. Dans cette course du temps, Citroën a donc réussi, dans la première impulsion de la première annonce, à se régler à la vitesse (infinie) de l’événement qui dépassait le dessin et à se saisir momentanément de celui-là : à le rejouer à nouveau.
Infiniment brièvement, Citroën s’est ressaisi de la pointe de l’écriture, peut-on dire. Mais Citroën n’est pas à Pierre Ménard. Il ne s’agit pas ici de réfléchir seulement sur l’œuvre et sur la création et d’affirmer que le temps de l’œuvre n’a rien à voir avec le temps chronologique. Car cela laisse concrètement une voiture sur le pavé. Si la DS peut toujours avoir le même sens et que ce sens est vraiment indéfini, c’est-à-dire qu’il devient, indéfiniment ; si les mots du Quichotte peuvent toujours avoir le même sens – un devenir indéfini, là aussi – et que ce sens n’est pas, pour les mots, différent de la matière même des mots (cette matière concrète mais non solide, qui fait qu’une réécriture ne sera jamais une copie), le matériau solide de la DS n’a plus, quant à lui, le même sens.
La fiction borgésienne d’un créateur qui fabriquerait la DS avec les moyens et les conceptions de notre époque ne peut pas ne pas être polluée par la « résistance des matériaux », je veux dire par là, par leur « évolution indépendante ». Elle ne peut pas ignorer la remarque simple selon laquelle, si la même DS devait sortir de la chaîne de fabrication d’aujourd’hui, cela serait risible et un peu trop gros que le créateur utilisât encore les mêmes matériaux. En effet, ceux-ci auront évidemment évolué. Une langue n’évolue pas de la même façon qu’une voiture.
Partie intégrante de la conception de la voiture est la nature même, qui évolue donc, du matériau qui la constitue. Un nouveau matériau peut inspirer le dessin de nouvelles voitures, les rendant concevables et même possibles, réalisables. Un nouveau matériau peut même révolutionner la conception entière des voitures, sans parler du concept entier d’automobile. Et de reproduire ainsi le miracle de la DS, qui était alors tellement adapté au matériau de son époque et même qui en était en partie constitué, en utilisant aujourd’hui le même matériau qu’à l’époque, reviendrait justement à rater le miracle ; si bien que le malheur sera précisément que, s’il faut vraiment reproduire le miracle de la DS avec les matériaux d’aujourd’hui, il ne restera plus alors que le dessin de la DS à garder, et l’on ne pourra pas ainsi, du premier coup d’œil, ne pas confondre la DS avec une simple réplique moderne du modèle original, une nostalgie, un vulgaire remake, c’est-à-dire le mauvais Quichotte que Pierre Ménard n’a pas voulu, précisément, écrire ; tandis que partie intégrante de l’idée de la langue, ou du sentiment de la langue, est que son matériau puisse ne pas évoluer, qu’un créateur puisse s’approprier les mots exacts d’un autre, le texte n’étant jamais une entité qui surcode les mots qui le composent textuellement.
L’évolution, le devenir de la langue, est à même la langue, à même le devenir impossible de ses mots ; car les mots, en tant que matériels, en tant que matériau, ne sont rien d’autre que leur sens. Ils sont donc, peut-on dire, cela qui devient indéfiniment en vertu de ce qui reste et qui est mort, en vertu de ce qui est ruine et de ce qui presse d’écrire, en vertu de l’être-là et du reste-là de la ruine de la langue, qui est une habitation et qui, en tant que telle, ne doit pas quitter sa place mais doit toujours nous faire retourner sur place.
* * * * *
Citroën a donc réussi son coup à moitié. Tout le monde a « sauté sur place » (justement) avec l’annonce de la relance de la DS, qui a eu l’effet d’une bombe. Mais tout le monde attend aujourd’hui la retombée. Tout le monde a bien encaissé le dépassement du dessin par l’événement ; mais il est difficile de ne pas penser qu’il va s’agir maintenant de la DS que tout le monde connaît. Comment Citroën peut-il ne pas retomber dans l’histoire ?
Or, Citroën joue de la répétition. Ce qui avait caractérisé l’événement de la DS en 1955, bien avant le dévoilement de sa forme et du dessin proprement dit, c’était la façon dont Citroën avait orchestré l’événement, multipliant les fausses informations afin d’aménager la vraie surprise, faisant circuler les fausses rumeurs et les spéculations les plus folles, n’hésitant même pas à se faire dérober des planches de dessin et à faire photographier le prototype, pendant ses essais secrets, par des reporters clandestins, afin que le public se fasse une idée incomplète, fausse donc, du miracle qui allait se dévoiler, mais, pour cela, suffisante pour faire attendre le miracle, c’est-à-dire une idée déjà suffisante de la révolution conceptuelle que la voiture sera, suffisante pour polariser absolument tout le monde le jour du dévoilement et pour que la surprise soit alors totale et même plus : surprenant la surprise, le jour où l’on verra que le véhicule est à la fois tellement différent (de la différence externe) et tellement le même (de la différence interne), tellement le même que celui qu’on attendait – celui dont on attendait qu’il nous surprît – qu’il nous surprendra alors encore plus, qu’il ira encore plus loin, en un mot, que le véhicule aura mis la main, dans la surprise, sur cela qui crée la surprise, sur le « soi » même de la différence.
Citroën joue de la répétition. Quelles fausses rumeurs faire circuler aujourd’hui, comment nous surprendre, comment surprendre la surprise ? D’abord, en désamorçant la première bombe, en arrêtant la première surprise exactement dans le sens où il faudrait l’arrêter et qui revient à annoncer aussitôt que la nouvelle DS sera très différente de la DS d’avant, qu’elle n’aura vraiment rien à voir avec cette dernière, qu’elle n’en sera en aucune manière une reprise nostalgique, ne le partageant en rien avec les reprises qu’on a vu déjà passer, celles de la VW Beetle, de la Mini, et de la Fiat 500.
Ainsi Citroën traverse-t-il le mur du sens de la DS. Un double bang retentit. Après la première déflagration et la première annonce, la deuxième vient nous prévenir que le déplacement est maintenant super-sémantique, que c’est bien la vitesse du déplacement du sens de la DS que Citroën capture là au-delà de celle du dessin.
On s’attend alors à tout, alors qu’on ne s’attend réellement qu’à une seule chose. On s’attend à découvrir le dessin si différent de la DS, la différence externe donc, mais dans son for intérieur, on ne peut pas ne pas doublement attendre la différence interne, la suite de la création absolue, c’est-à-dire qu’on se demande maintenant – et qu’on n’attend plus que la réponse à cela – en quoi cette nouvelle DS méritera d’être appelée DS, si ce n’est par la décision arbitraire, et qui nous aura alors simplement, mécaniquement, extérieurement, surpris, de Citroën, de reprendre pour cette nouvelle voiture le sigle de « DS » afin de nous surprendre au début, de nous surprendre seulement le premier jour.
À ce stade, peut-on dire, la surprise est totale. On s’attend à tout, c’est-à-dire qu’on attend d’apprendre cette nouvelle forme, cette nouvelle voiture qui sera à reconnaître avant qu’on la connaisse et devant laquelle on pourra répéter désormais l’exclamation typique: « Tiens, une DS ! », toute la relance de Citroën revenant, à ce stade, à redonner un objet, un modèle, à la théorie de cette exclamation.
Ce n’est pas la voiture qui circule, mais de nouveau la pensée, et même plus, dans la pensée, de nouveau l’expression : « Tiens, une DS ! », quitte à s’adapter, pour cela, au nouveau dessin, quitte à le découvrir et à l’accepter. Car si on nous dit, si le créateur nous dit : « Voici la DS ; voici ce que ces lettres nomment aujourd’hui ; voici le véhicule où leur sens doit de nouveau passer », nous serons prêts à le croire ; la création, qui n’est que la nécessité de la contingence, c’est-à-dire la nécessité de rejouer, revenant précisément, pour le créateur, à inventer, à affirmer, cela qui, de l’ancienne DS, voudra dire exactement la même chose dans la nouvelle.
Quand deux lettres, comme celle de la DS, ont cette force d’expression, tous les coups sont permis. C’est le sens qui crée ici son véhicule. Il n’y a rien que le dessin de la nouvelle DS devra nécessairement avoir en commun avec l’ancien. Si Citroën veut relancer le dé, autant qu’il le fasse jusqu’au bout, jusqu’à la réaffirmation de la contingence et la nécessité même de celle-ci, et de la même façon qu’il a imposé la DS la première fois, autant qu’il impose la seconde. Justement la deuxième version ne suit pas la première, justement le concept a circulé, justement la voiture est automobile. Le sens de son passage n’est pas celui de la langue ou de l’œuvre, mais de la technologie. Les deux véhicules ne se suivent pas dans le temps. Le deuxième conduit la DS, relance les dés, au même titre que le précédent. À nous de conduire la DS, non seulement sur le territoire français, mais sur le territoire de la première DS.
* * * * *
Je n’ose alors espérer l’impensable, à savoir que Citroën, qui joue de la répétition (au-delà de jouer simplement la répétition), et après qu’il aura affirmé le sens de la DS et imposé le deuxième véhicule simplement par la force d’expression du concept, après qu’il l’aura affirmé une première fois par le miracle du concept-DS, c’est-à-dire par son événement qui n’est pas premier ou deuxième mais qui est toujours, qui est à une seule face, en tant que tel inéchangeable et absolument contingent, et une deuxième fois, par la contingence du deuxième véhicule qui pourra être n’importe quoi à condition qu’on l’appelle DS, je n’ose espérer que Citroën, après qu’il aura affirmé que la DS prenait sens au-delà de la reprise et de la nostalgie, et pour preuve, cette capacité de refaire passer le sens du concept à travers n’importe quel dessin et n’importe quel véhicule, je n’ose espérer que Citroën, justement, parce qu’on ne s’y attend plus, parce que c’est la surprise qui sera ici surprise, dévoilera, à la place (et par place, je veux bien dire : à l’endroit où ça arrive, au nom absolu de la contingence et non pas de la nécessité) de ce deuxième véhicule qui peut être n’importe quoi et pourquoi pas le même qu’avant, justement, la même éternelle, improbable, impossible, incroyable DS !
Ce ne serait ainsi, ici, ni plus ni moins que la reprise de l’argument de Meillassoux selon lequel, par la double nécessité d’une contingence, les morts pourront ressusciter.
Ce retour à la DS aura pour avantage d’avoir contourné la nostalgie, car nous sommes déjà passés par là. Notre première surprise est déjà passée, celle où l’on s’attendait à la reprise, plus ou moins identique, plus ou moins chargée des mêmes rappels, du premier dessin, et qui n’aurait été alors qu’une réplique. Nous avons bien compris que c’était le concept, l’événement, qui devait se répéter et non pas l’objet. Or, franchement, ce concept peut-il avoir un autre objet ? La DS n’est-elle pas ce qu’elle est, son concept n’est-il pas ce qu’il devient, pour la seule raison qu’elle est la DS et non pas une autre voiture ?
Citroën joue de la répétition, et non pas seulement la répétition. C’est-à-dire que là où le premier événement du dévoilement avait consisté à faire circuler une fausse rumeur, un prototype non ressemblant, avant de révéler la DS, aujourd’hui la procédure de répétition consistera à faire circuler très vite, infiniment vite, à la vitesse d’une explosion, le véritable dessein, celui de l’unique DS que tout le monde a en tête, et aussitôt, au nom de la différence cette fois interne et non pas externe (car tandis que le dessin qui avait circulé en 1955 était simplement un faux dessin, un dessin simplement extérieurement différent de celui de la DS ; tandis que le faux, le simulacre, se jouait, en 1955, dans l’alternative extensive des dessins possibles, aujourd’hui le faux est déjà inscrit dans l’axe du temps ; aujourd’hui, le faux réside dans la réplique nostalgique et la façon dont la DS serait une fausse DS aujourd’hui consiste à ce qu’elle n’en soit seulement que la réplique nostalgique, la simple reprise), au nom du processus de différentiation et non pas de ressemblance, la procédure de répétition consistera à aussitôt dévoiler le même dessin qui ne sera pas alors une réplique.
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Mais que sera alors, vraiment, le nouveau véhicule ? S’il ne peut être le même à cause de la « résistance des matériaux », et qu’il ne peut être la réplique nostalgique à cause de la « conductibilité du concept », et qu’il ne peut pas ne pas être le même parce qu’il est unique, peut-être sera-t-il simplement impossible : tout entier à écrire et non pas à réaliser ; l’idée étant que c’est la répétition, de laquelle Citroën joue, qui rendra l’impossible possible.
C’est le jeu dans la répétition, c’est la petite, infime variation qui consiste à faire circuler comme fausse image, avant le dévoilement véritable, la vraie image de la DS, en comptant cette fois sur l’espace du temps comme domaine de variation et sur la fausse idée de la réplique nostalgique, qui fera, cette fois, lorsque la DS sera enfin dévoilée et qu’elle sera véritablement la même, que l’on reconnaîtra que c’est la même. Non pas qu’elle soit, ce jour-là, extérieurement différente et que le passage du sens de la DS nous impose de le redonner à l’identique à ce nouveau véhicule, non pas qu’elle soit une réplique et que l’on reconnaisse qu’elle est misérablement la même dans une tentative désespérée de rattrapage et de sauvetage du sens, mais c’est qu’on reconnaîtra qu’elle est la même, ce jour-là, avant de voir quelle est la même, qu’on reconnaîtra que c’est la même, non pas parce qu’elle sera la même (j’ai en effet épuisé, dans ce sens-là, positif, toutes les variations du sens du « même » : toutes les différentes façons dont la DS pouvait être la même), mais malgré qu’elle sera la même.
La répétition, la relance de la DS, sera ici sa résistance et son impossibilité ; elle ne sera pas sa délivrance, sa livraison, sa capitulation, sa défaite. En résistant contre l’idée du même, au nom de la différence et de la variation qui a déjà joué dans la répétition, cette DS que l’on voit et qui est la même (cela ne fait aucun doute) sera ainsi proprement ressuscitée, et non pas relancée.
Il faut que je continue à tout lire au nom de la conversion et de l’inversion. De même que je ne réussissais pas à dire la Place par l’expression saillante et par la description positive et qu’il m’a fallu le secours de l’abstraction, d’une expression qui revienne sur elle-même, d’une construction qui ne saurait s’appuyer que sur le vide et qui s’élèverait par la propre variation de sa hauteur, de même qu’il m’a fallu l’entrée de l’éditeur sur la place pour commencer à écrire, non plus l’improbable, mais l’impubliable, de même, il a fallu que la DS revienne à son concept d’une manière ou d’une autre, qu’elle revienne pour aucune autre raison que celle de venir avant tout, à la faveur de ce deuxième passage, dans ma propre écriture ; il a fallu qu’elle soit rappelée à moi, cette fois, réellement par le monde extérieur, par Citroën qui se serait mis à l’écoute de mes idées, qui m’aurait lu, qui m’aurait rejoint sur place, retournant la DS à sa place et à la mienne ; il a fallu ce retour et ce redoublement par l’événement extérieur et par les médias, par le côté public et évident de la DS (le contraire de mon langage privé et de mon écriture interne), pour que le sens de la DS se différentie, pour qu’il soit fécondé de nouveau et qu’il me traverse alors, une fois pour toutes, à la fois sur la place, dans l’écrit, sur la page, et dans la DS elle-même. Car c’est elle qui revient !
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09.02.2009
Le serment d'Obama (II)
Obama, le président du retournement et non pas du changement. (Le retournement vient de l’intérieur : cela suppose un point de retournement, une phrase où tout se joue, tandis que le changement est déjà une mesure extérieure, une décomposition par phases). Obama, le président de la différence interne, de la fracture qui s’abîme à l’intérieur du serment.
Le président n’a d’autre identité, peut-on dire, que son serment ; c’est là qu’il devient président – encore faut-il, dans le serment, insister sur le devenir plutôt que sur l’être : « président », il le sera, tandis que « président », il le devient, par le serment –, c’est à partir de ce moment qu’Obama abandonne ce qu’il était, Obama, et devient le président des Etats-Unis, ce serment qui n’a qu’un sens, celui-là, étant l’habit de président, le pouvoir qu’il vient vêtir et qu’il vient investir.
Ce serment ne peut que passer : il ne peut rien s’y passer ; il ne fait que transmettre, il ne peut être transformé. Il est bien plus qu’un événement, il est un commencement (et comme tout commencement authentique, celui-là est à la fois nécessaire et contingent). Il ne sert qu’à fonder le futur président : il n’a pas d’autre sens. Il n’a de sens que parce qu’il reprend intégralement, obsessionnellement, absolument, tout le passé, sans variation possible. Il n’a de sens que parce que c’est là la phrase que tous les présidents passés ont prononcée.
Or, Obama a trouvé le moyen d’introduire l’intervalle, l’attente, la variation, le risque, dans ce serment dont le futur et le passé sont les mêmes, dont le commencement et la fin ne sont que le commencement. Au lieu de faire la différence par la suite, Obama l’a faite tout de suite au lieu même de son serment, à l’endroit même où il prenait son identité de président. Voici une différence qui vient prendre la place de l’identité, c’est-à-dire que l’identité préalable par rapport à laquelle on aurait pu juger que cette différence était différente s’est elle-même enlevée.
Obama n’a rien changé ; il n’avait rien à changer avant de faire la différence : il est intervenu dans cela même qui l’investissait et qui le faisait devenir président.
L’intervenir a devancé le devenir, ou plutôt s’en est mêlé (intervention du président). Intervenir dans ce qui est, cela est bien faible, tandis qu’intervenir dans ce qui devient est sans doute la forme suprême de l’intervention, car on ne vient pas s’interposer là dans n’importe quel processus, mais précisément dans celui qui fait devenir. Et l’intervention se mêle d’autant plus parfaitement au devenir qu’intervenir dans le devenir c’est encore devenir : c’est même faire intervenir le devenir dans le devenir, c’est faire devenir le devenir ; le devenir d’Obama, cette différence interne qu’il a jetée au sein même du passage du sens, étant ainsi déjà, en soi, un devenir à la puissance infinie, ce qui, pour l’homme qui est censé devenir là homme le plus puissant, devient ainsi, avant la lettre, le devenir par excellence, c’est-à-dire la meilleure façon de le devenir. Ainsi Obama est-il doublement président. Ainsi devient-il le président en intervenant dans son propre devenir, avant de devenir président.
* * * * *
Obama est intervenu directement (en tant que président, déjà ?) dans cela qui le faisait devenir. Il a remplacé l’identité du serment par la fracture infinie du devenir ; il a su investir à sa place la différence interne. Et cette différence (cette intervention du président), qui aura ainsi perdu son serment, cela qui la rendait présidentielle, ne pouvait plus alors retrouver son serment, son sens, son « soi », son investiture, que dans la répétition. En introduisant le risque, la variation, dans ce qui n’était censé qu’avoir un seul sens, Obama a renvoyé le « soi » de son serment dans l’infinité de la répétition.
On lui a fait répéter son serment, le jour suivant. Or, ce serment n’a de sens que dans la mesure où il répète mot pour mot le serment que tous les présidents, avant Obama, ont prononcé. Ce n’est pas une copie du serment que se transmettent les présidents : c’est le même serment, c’est le même président qui se répète. Le serment est déjà en soi une répétition ; il n’a pas d’autre sens.
Or, le deuxième serment d’Obama, celui qu’on lui a fait répéter, ne l’a été, répété, que dans la mesure où le premier n’a pas exactement répété les mots des mêmes présidents mais y a introduit le risque. Ainsi le deuxième serment d’Obama ne fait-il que répéter le premier serment d’Obama (et encore, en le corrigeant) et non pas ceux des premiers présidents. Il n’était censé être que la répétition des premiers, c’est cela qui faisait son sens et qui était tout son sens, et voici que ce sens se trouve perturbé, infecté, par la trace du premier serment d’Obama, puisqu’il le répète. Ainsi Obama n’a-t-il pas tout à fait, non plus, prêté serment la deuxième fois. Il a encore fait autre chose puisque ce serment, qui ne devait avoir lieu que pour répéter celui des autres présidents, n’avait lieu, avant tout, que pour reprendre (corriger) celui du même président.
On peut objecter qu’Obama n’était pas président au moment du deuxième serment, puisqu’il ne l’était pas devenu suite au premier, et qu’ainsi, il ne répétait pas le premier mais bien, absolument, celui du président des États-Unis. Il n’empêche que le deuxième serment n’aurait pas eu lieu sans le premier et que, selon cette logique de la non-présidence d’Obama, ce n’est pas le président qui sera intervenu dans son propre serment, mais un homme qui ne l’était pas encore ; la meilleure intervention d’Obama étant ainsi de faire intervenir un homme, et non pas un président, dans cela qui fait devenir président.
Le deuxième serment d’Obama n’est donc pas encore, tout à fait, celui du président, non pas en raison, cette fois, d’une défaillance technique, d’une interversion des termes, de son détail intérieur, mais bien du passage de son sens, à quoi il était destiné. On répète le serment, non pas à cause du président ou des présidents, mais bien, cette fois, à cause de l’homme qui ne l’est pas encore, président, à cause de l’histoire dernière d’Obama dont le dernier fait notable est qu’il aura interverti l’ordre des termes du premier serment.
Pour la raison que le deuxième serment n’est pas encore un serment (et s’il ne l’est pas, ce n’est pas, je le rappelle, à cause des mots qu’il était censé répéter et qu’il n’aurait pas bien répétés, mais à cause de cela qu’il répète, qui est le premier serment d’Obama et non pas celui, absolu, des premiers présidents), il faut encore le répéter. Ainsi Obama démontre-t-il que lorsque la différence est introduite, non pas à côté de l’identité mais dans son cœur, à sa place, dans cela qui fonde plus que l’identité ici, dans cela qui vient avant l’identité, dans cela qui fait le président, dans cette auto-proclamation qui le lie au passé des précédents dans la mesure où elle « prend sa vie » et la lie par serment c’est-à-dire qu’elle lie son futur entier, lorsque la différence est introduite dans le serment, Obama démontre-t-il que le serment n’a plus de sens et n’a plus de « soi » sauf à être infiniment répété.
Le serment d’Obama est donc l’attente d’un serment, son infini devenir. Obama nous montre – voilà sa plus grande intervention, voilà le plus grand changement – comment on devient président et non pas comment on est président ; car il faut croire qu’il ne le sera jamais et qu’il le deviendra toujours. Il est l’avènement de la philosophie de Deleuze, ai-je dit, une ontologie de devenirs non pas d’êtres, et cette philosophie ne pouvait trouver de démonstration plus éclatante, puisque le devenir est ici suprême, la puissance est déjà infinie : c’est celui, c’est celle, du président, et le point, la phase, la phrase est celle de son serment.
09:37 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : obama, deleuze, contingence, crise
03.02.2009
Le serment d'Obama
Un nom s’impose pour commencer : Barack Obama, devenu l’homme le plus puissant mardi 20 janvier, non sans que l’ordre des mots ne lui ait, en tout premier lieu, résisté ; le serment d’investiture, ce mot-clé du président qui va lui ouvrir le monde et lui ouvrir l’histoire, ayant déjà trouvé, dès la première phrase, la brisure, l’intervalle, l’abysse, le silence, la pause, j’ai envie de dire, le risque et même l’inversion. Même là, dès la première émission de la ligne qui tire l’histoire et qui devrait couler avec la nécessité de l’histoire (dans quel espace immense, vide, à remplir, est donc émis le premier mot, le serment de l’homme qui est déjà, ou qui ne le sera qu’après l’avoir émis, le plus puissant du monde ?), le mot clair et inaugural qui commence la chose qui précède l’être (car il inaugure le pouvoir) et qui, pour cela, ne devrait être précédé par rien, même là, ce mot a déjà été signé, comme un signe, comme une croix et comme la signature qu’il portera, par la contingence.
Il n’y avait pas grand-chose dans cet espace inaugural à part l’immensité qui allait suivre, ce commencement du pouvoir (je me demande toujours à quoi cela peut ressembler) et simplement cette courte distance à franchir entre deux hommes, celui qui prenait le pouvoir et celui qui le lui faisait jurer, le lui donnant au nom de la puissance qui s’élevait et s’aiguisait et se retournait là pour se donner et qui s’appelle l’Amérique – cette puissance qui n’attend pas de président puisqu’elle est là de toute façon : elle attend plutôt dans l’espace, comme une technologie qu’il faudra peut-être traverser dans l’autre sens, comme une capacité (yes we can) –, il y avait cette courte distance entre le début du serment et sa fin, ce passage très court (35 mots), si court qu’on se demande s’il respire, cette épreuve qui ne pose pas problème, qui est déjà finie au nom de son commencement pour la raison qu’il n’importe en elle que le passage, cela qui va suivre, le pouvoir qu’elle va donner, le commencement qu’elle va être, elle qui vient avant le commencement et dont le commencement et la fin ne devraient comporter aucune matière et aucune fente qui traverserait la matière – ne devraient porter qu’un sens qui se transmettrait sans s’arrêter.
Et il a fallu que quelque chose se passe dans cette phrase qui n’était censée que passer : quelque chose, plus qu’un accident, plus qu’un aléa : le retournement absolu qui va nous faire changer, vis-à-vis du futur, de mesure (la place prenant le pas sur le temps, et la contingence sur la possibilité), non pas la roue de la chance qui tourne dans un cadran à numérotation fixe et qui aurait remplacé un mot par un autre, mais la phrase elle-même, qui n’a qu’un seul sens, l’écriture elle-même, qui commence ici et qui doit, pour cela, tout retourner en son nom, quelque chose s’est passé : la phrase elle-même qui s’ouvre et se retourne, qui se brise à l’intérieur, replaçant la contingence là où elle se trouve, dans l’ordre des mots et de l’écriture sacrée, dans la surface où passe le sens et qui concentre ici, à ce degré de puissance, tout à fait autre chose que la cause et l’effet : le domaine absolu du signe, l’ordre qui précède l’être et la métaphysique des états du monde et qui précède la représentation.
Il a fallu que s’ouvre une autre faille que celle qu’on aurait attendue, que frappe un autre arrêt que celui de la mort qu’on imaginait venir par balles ; il a fallu, en un mot, que Barack Obama s’arrête dans la phrase, dans la phase même du serment, et que la faille, l’intervalle, l’inversion qui allait caractériser son mandat (la remontée jusqu’à lui de la contingence matérielle, de ce désordre qui n’était pas le contraire de l’ordre mais qui venait avant), que tout cela vienne à lui beaucoup plus vite que prévu, que cela vienne en lui plutôt qu’à lui. Car il est lui-même le signe d’une inversion ; il est lui-même le signal du retournement du paradigme : le passage de la possibilité à la capacité – yes we can –, du possible au contingent ; il est lui-même le point de retournement, de commencement enfin, c’est-à-dire de serment de cette crise ; il est le nom de cette crise qui n’a d’autre nom que le contresens de la prévision et de l’attitude entière à avoir vis-à-vis du futur. J’espère qu’Obama se réussira et qu’il réussira son passage qui est une inversion, qu’il réalisera que sous son mandat ce n’est plus le possible qui compte mais ce qui arrive, la place, le marché, la surface où court le sens et qu’il ne faut plus quitter désormais, puisque c’est elle qui assure, si l’on soutient sa vitesse et que l’on continue à marcher sur la tête en écrivant, qu’en écrivant, ce qu’on désire finit par avoir lieu.
Il a fallu que la différence vienne de l’intérieur même du discours, qu’elle s’y imprime avant que ne s’étende l’espace ou le temps où on aurait constaté, de l’extérieur, que quelque chose s’est passé, qu’une balle a atteint le président, qu’on l’a abattu ; il a fallu que la différence passe dans le sens, une véritable différence interne, si bien que, de cet accident-là, de cette fracture-là, personne ne pourra relever Obama et le « sauver de lui-même », personne ne pourra intervenir dans ce court intervalle où il sera tombé, où il devait tomber et d’où il devait fatalement se relever tout seul s’il devait être président – sauf que, son mandat étant celui de l’inversion, il se sera creusé là, pour lui, une faille supplémentaire que ses prédécesseurs n’ont pas connue.
* * * * *
On aurait pu s’interposer contre une agression extérieure, intervenir si Obama était tombé sous les balles, en dévier la trajectoire, jouer à permuter les nombres de la roue externe de la chance, tandis que dans le chiffre secret du serment qui l’instituait, dans ce vide et dans cet intervalle qu’il appartenait à lui seul de traverser, personne ne viendrait à son aide, et la phrase se relèverait toute seule avec la fracture qui s’est produite en son sein, Obama n’ayant pas traversé, pour finir, une phrase fermée qui ne posait pas problème, mais une phrase/phase infinie, portant en elle la répétition infinie de l’abîme, une phrase, celle qui n’était qu’un passage instantané, mieux, inaugural, où on ne pouvait pas s’arrêter mais où Obama, lui, se serait arrêté (yes we can) et tombé et relevé mille fois, une phrase où il aurait déjà affronté l’imprévisible et l’inconcevable (car quelqu’un s’est-il arrêté pour considérer un instant ce qui a dû traverser la tête de cet homme qui se présentait pour devenir l’homme le plus puissant du monde – c’est-à-dire quel genre d’espace et de salle d’attente il a vu s’ouvrir devant ses yeux –, non pas avant qu’il le devienne, non pas après qu’il le serait devenu, mais pendant qu’il le devenait, dans cet intervalle qu’il lui fallait franchir à vitesse infinie, et qui n’a de sens que parce qu’on ne s’y arrête pas, puisqu’il est l’événement ; Obama ayant ainsi, lui le premier, au nom de cette inversion qui lui venait sans doute de beaucoup plus loin que la courte distance à laquelle se tenait le Chief Justice qui lui faisait prêter serment, qui lui venait de toute l’histoire de l’Amérique qu’il a voulu à juste titre poser à côté de lui, l’Amérique qui réalisait elle-même son inversion historique en la couleur de ce président et qui elle-même se retournait, non pas qu’elle se refusât à lui, mais plutôt, qui s’arrêtait en même temps que lui s’arrêtait, ouvrant pour lui, pour elle, la première fois, l’intervalle et l’arrêt et l’arête dans ce qui était jusque-là une ligne de transmission directe ; Obama ayant ainsi, lui le premier, lui qui peut, observé là une capacité, un volume inouï, qui venait s’ouvrir dans le sens même du serment, dans la phrase sacrée, le problème se posant ainsi pour la première fois, et dès le début de ce mandat, là où il ne devait pas se poser, c’est à dire exactement là où il devrait se poser ?).
La phrase, la phase, la première que le président prononcera jamais, la phrase unique qu’il ne prononcera pour ce mandat qu’une fois et qui n’a pas au monde ou dans l’histoire son semblable, cette phrase de son serment et de sa future obligation de président, s’est trouvée ainsi, avec Obama, frappée (comme une médaille, comme une monnaie) d’une différence tellement interne, du retournement entier de l’histoire qui venait dire qu’en cet abîme où se trouvait arrêté Obama, en ce pit où il se tenait debout, en cette émergence, enfin, de la contingence absolue, du point de l’histoire où le dé absolu était jeté pour toutes les fois, venait éternellement retourner l’histoire, cette phrase s’est trouvée frappée d’une différence tellement interne qu’il a fallu la répéter, Obama étant ainsi le premier président à avoir prêté deux serments plutôt qu’un, le serment et la répétition du serment, lui le président de la différence qui venait montrer, lorsqu’elle devenait première et qu’elle ne présupposait plus l’identité, qui venait montrer, lorsqu’elle devenait interne, on ne peut plus intrinsèquement et directement et matériellement, que si elle se produisait en ce point de commencement absolu (et de quel commencement ne s’agissait-il pas ici, celui du mandat de l’homme le plus puissant du monde !), en ce commencement qui ne pouvait contenir tout ce qui allait suivre qu’au nom et que dans la mesure de l’éternel retour, elle ne pouvait alors qu’être doublée de la répétition ; la philosophie de Deleuze trouvant ainsi en Obama, au nom de je ne sais quel changement et quel nouveau plan d’immanence que venait apporter Obama, je ne sais quelle superbe confirmation.
* * * * *
Voilà Obama qui vient trouver pour nous la différence la plus interne, qui vient faire cette différence, non pas dans la période qui aurait précédé son devenir-président ou dans celle qui le suivrait (bien qu’il fût destiné à faire là une différence attendue, mesurable), mais dans l’instant même du passage ; voilà Obama qui vient s’arrêter là où il ne faut pas s’arrêter, qui trouve un creux là où n’est censée se passer qu’une transmission, qui vient attraper de la main la phrase même du serment et la retourner ; et le résultat en est que cette phrase ainsi fracturée ne pouvait pas commencer, toute seule, ce qu’elle devait commencer, le mandat du président, et qu’il fallait, pour cette raison, alors la répéter (ce qui ouvre avec d’autant plus d’intensité et d’insistance la question de ce que cette phrase, ainsi arrêtée et brisée, aura commencé, quel mandat elle aura inauguré, quel espace elle aura donné à contempler), Obama ayant dû prêter, en privé, un deuxième serment (et cela creuse automatiquement un débat dont on ne voulait sans doute pas : car laquelle des deux est la plus légitime, la phrase brisée qu’il a prononcée historiquement devant la foule qui créait l’événement en même temps que lui, ou la phrase sans heurt qu’il a répétée en privé ?).
La même logique du sens qui laisse craindre qu’Obama n’ait pas vraiment prêté serment s’il s’est trouvé ainsi arrêté dans la phrase qui n’est pas censée s’arrêter, s’il a déjà eu à découvrir, dans cette phrase la plus simple parmi toutes, la plus élémentaire, la plus possible de toutes, la plus nécessaire, celle qui inaugure un monde, celle qu’on ne soupçonne pas, celle qui est fondue dans la métaphysique, celle dont on pensait qu’elle inaugurerait son monde de l’extérieur, par l’identité et la réplication, et non pas de l’intérieur, par la différence, s’il a déjà eu à y découvrir toute la contingence, s’il a déjà eu à lutter, dès l’intérieur de la phrase, découvrant ainsi son intérieur, et ne le découvrant qu’au nom de la différence (car cette phrase de l’identité et de l’identification suprême n’avait pas d’intérieur : on ne pouvait pas l’habiter et la seule façon de l’habiter était d’en diverger, de s’en séparer, de ne pas devenir en elle, par elle, sans avoir creusé l’écart et fait advenir l’événement, l’arrêt), s’il a déjà eu à lutter contre la technologie de la phrase, n’étant pas encore président, l’homme le plus puissant, mais le devenant déjà, se trouvant ainsi bloqué dans l’espace, arrêté en plein milieu de la transmission du sens, n’étant rien à ce moment, lui-même un vide, lui-même un non-sens, ne sachant où aller dans cette phrase arrêtée qui ne peut aller que dans un sens, et devant alors lui-même la retourner, lui-même en inverser les moteurs, la refaire pénétrer dans l’histoire en en détournant la technologie dans un sens inattendu ; la même logique du sens qui laisse penser qu’Obama a fait autre chose que prêter serment en creusant et arrêtant la phrase du serment de la sorte, et qui a alors dicté qu’il re-prête serment, cette même logique du sens devrait nous laisser nous interroger sur cela qu’Obama a donc fait la première fois : qui était-il donc là, qu’a-t-il donc fait, qu’avons-nous vu, qu’a donc été l’événement ?
Dès la première phrase, dès le premier lien et la première attraction, dès la première chute qui était censée le faire tomber dans le fondement de sa présidence et de sa puissance sans aucun délai, dès la première certitude qui était plus qu’une certitude puisqu’elle était performative – c’est en prêtant serment que l’on devient président –, le risque s’est trouvé ainsi introduit dans le mandat d’Obama. Dès le début, dès la première frappe et la première sentence, on a aperçu le risque, on a vu courir le risque sur scène, le risque qu’Obama n’eût pas prêté serment et ne fût pas devenu président, en prononçant autre chose que la phrase attendue. Et ainsi la monnaie de ce président, son crédit, son serment, se trouve-t-elle dès le début frappée par le risque, par la nécessité de l’écriture et de l’interprétation (car c’est le marché, c’est-à-dire le temps, c’est-à-dire la machine abstraite, qui est le seul interprète), et se délie-t-elle de l’histoire et du passif, de l’obligation de l’histoire.
Quelque chose commence et s’ouvre avec Obama, et c’est justement l’espace de la contingence, la surface du marché (pour ceux qui ne l’auraient pas encore reconnue) ; c’est l’attardement et même l’arrêt à la surface, le changement de paradigme, l’abandon de la probabilité et de la possibilité, la disparition de l’identité et de l’attraction de sa face, qui ne laisse d’autre « identité », d’autre « soi », d’autre serment à la différence que la nécessité de répéter le serment ; car Obama, en prêtant serment dans la différence interne, dans un retournement total de l’identité (c’est-à-dire qu’il ne s’est pas trompé ; il n’a pas dévié d’un modèle établi ; la différence de son serment n’est pas externe ; au contraire, il a créé du nouveau jusqu’en plein cœur du moment le plus inaugural), se destine à prêter serment non pas une fois, mais une infinité de fois. Ce n’est pas une capacité (yes we can) qu’il découvre, mais la capacité de répéter : la capacité pour toutes les fois.
16:36 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : obama, deleuze, contingence, crise