24.02.2009

La fente (III)

Je retrouve la table n°1 aux 2 M, celle qui est légèrement surélevée et dont le plan de travail est légèrement incliné, celle dont le bois est traversé par une fente sur la largeur, qui est devenue pour moi le sillon de l’écriture, la ligne gravée sous la matière que j’imprime moi-même et devenue ainsi l’écho de ma propre ligne.

L’écho n’est pas que la répétition vide du mot : il est la répétition du mot par le vide, l’appel qui est comme un rappel – car on retourne éternellement du vide – qui dit à l’écrivain que si lui sait occuper l’endroit à partir duquel il écrit, l’écho est l’envers de cet endroit, le lieu d’où ce qu’il écrit revient à lui. L’écho est la mesure de l’espace où écrire, son « cri » peut-on dire, l’appel du vide qui est comme l’exclamation de reconnaissance de l’écrivain, un signe de familiarité : un mot d’accueil de la part de l’espace.

Cette fente dans le bois, dans cette matière de la table qui donne à la matière subjective que je couvre de mon écriture toute son épaisseur, qui lui donne son support et même sa racine – car le papier provient du bois : dans l’un et l’autre, les mêmes fentes, les mêmes interstices et les mêmes craquements –, cette fente est l’écho de ma propre ligne, parce qu’elle est vide et qu’elle se creuse, parce qu’elle s’entaille et qu’elle recule dans le bois ; alors que la mienne est la ligne à remplir.

La fente répond à ma ligne comme l’écho ; elle redistribue le sens de mes lignes : elle, la case vide encore plus vide que le cahier qui est arrivé à manquer sur le champ de ruines et qui m’avait alors redistribué dans la géographie, dans l’espace du livre qu’il a fallu alors emporter de là en une pièce. Elle est plus vide parce qu’elle est plus creuse.

Le vide du cahier était le premier rappel ; mais il résonnait alors dans un espace un peu trop vertical, comme si l’écriture devait encore couler de source et s’épancher dans ce cahier. Il a fallu que ce vide premier du cahier découvre un autre vide : celui qui a eu lieu sur le champ de ruines, où l’appel du vide des ruines, cette absolue nécessité d’écrire sur les ruines, a alors plaqué le cahier et la nécessité de ma matière subjective à même le sol, venant se substituer au cahier à tous les sens du terme. Le vide des ruines se substituait d’autant plus au cahier que celui-ci est arrivé à manquer, et l’appel du vide est alors venu coucher dans l’immanence la relation qui restait encore transcendante entre le vide et l’écriture.

Car c’est sur ce cahier que j’écris et je devais alors écrire sur elles. Je ne pouvais écrire que sur ce cahier – une impossibilité qui est l’autre face d’une nécessité – et à cela elles répondaient en me pressant d’écrire, en me disant que je ne pourrais pas ne pas écrire puisqu’elles ne me laisseraient pas partir avant que je n’eusse écrit.

Le vide des ruines (celui qui me pressait d’écrire sur elles en vertu de leur vide) est venu m’attacher au lieu ; il est venu rendre le lieu d’écrire, qui est d’ordinaire celui du cahier, beaucoup plus situé, comme si l’absorption de mon écriture par le lieu se traduisait en la disparition de plus en plus complète du contenu et en la persistance du seul lieu, de la seule nécessité, du « là » de l’écriture ; le champ de ruines étant ainsi devenu un immense cahier qui n’était plus transportable, qui venait couper court à mes voyages, en m’arrêtant et me répétant que c’était là qu’il fallait écrire absolument ; comme si le champ de ruines était devenu l’occasion absolue d’écrire, tellement absolue qu’elle avait perdu tout sujet qui pourrait encore la rendre facultative ou relative.

* * * * *

Et c’est maintenant le vide de la fente de la table des 2 M qui me vient après le vide du champ de ruines et qui vient me rappeler au lieu premier de mon écriture qui est absolu parce qu’il est premier, ce lieu premier du coin de la salle des 2 M. Et c’est alors comme si, après avoir écrit sur le cahier, et sous le cahier, à même le champ de ruines, à même l’appel absolu du vide de l’écriture qui se traduisait par le lieu le plus vide et qui, pour cela, me pressait d’autant mieux d’écrire (qui me pressait à tel point que le cahier y a manqué, que l’impératif d’écrire n’en fut que plus puissant, et que cela prit la direction du retrait dans l’hôtel et du retirement du livre), c’est alors comme si, après avoir découvert, sous le cahier, la croix de l’histoire (le point vide et absolu du processus historique de l’écriture) qui a donné la nécessité du livre, je retournais maintenant à ma place, aux 2 M, à la permutation des tables près, et que, y retournant après avoir traversé le plan du cahier jusqu’au plan du dessous, celui de la ruine de l’écriture, celui du lieu de la différentiation, celui de l’embranchement vers le virtuel (là où commence la réponse à la question : Qu’appelle-t-on écrire et pourquoi écrit-on ?), celui qui soude l’écrivain à l’immanence du plan et qui ne lui laisse plus le choix ni du sujet ni du lieu (qui ne lui laisse plus aucun espace, aucune hauteur, aucun transcendant ou articuler un choix), le plan qui ne lui laisse plus que la presse de la ruine, qui ne lui laisse plus que la nécessité d’aborder la question de l’écriture en lui ayant retiré, par le vide et par la ruine, par le principe de différentiation de la ligne de défense du marché, cette ligne de l’écriture qui est la case vide qui n’écrit pas, tout moyen de l’aborder par le sujet ou même par la matière subjective, c’est comme si, retournant à ma place après la traversée de ces deux plans successifs, je ne me retrouvais maintenant écrire ni sur le cahier, ni sous le cahier (sur le champ de ruines et l’immanence du plan), ni sur la table, mais dans la table.

Qu’il est insoutenable et impossible, le contact enfin établi avec ce plan, juste au-dessous du plan du cahier ! Le contact avec l’interstice entre le cahier et le lieu, avec le plan mobile qui me laisse croire que je peux écrire où je veux, sur le sujet que je veux, à condition d’y transporter le cahier, et qui, parce que j’aurai établi avec lui ce contact et que j’aurai posé sa question, forcément se videra, forcément me répondra par un son creux, forcément me répondra en me renvoyant le support qui me permettra d’articuler sa question et qui est le support du champ de ruines, c’est-à-dire l’immanence même ! Qu’il est terrible ce niveau zéro de l’écriture où l’écrivain devient lui-même un vide qui peut résonner avec le vide et écrire sur n’importe quel sujet, sauf qu’en se recueillant enfin sur ce plan, celui où se recueillent les ruisseaux du sens censé couler au niveau au-dessus, l’écrivain n’a plus tous les sujets mais aucun sujet, ou plutôt le non sujet ; il n’a plus que l’impératif de rester – drôle d’habitation – et seulement le lieu d’écrire.

Cette fente, ce sillon creux qui traversait le plan de la table et qu’il m’a fallu cette fois absolument retrouver pour regagner mon lieu, était ainsi devenue ma marque distinctive dans l’espace où écrire, celle à travers laquelle je devais absolument couler, celle qui faisait écho à ma ligne, celle dont la matière est vide (c’est une fente) et d’autant plus vide, pour l’écriture, qu’elle se situe à mille lieues des sujets de l’écriture et de son contenu. Que pourrait avoir à dire l’écrivain (quel être dans ce qu’il dit), et que pourrait avoir à écrire l’écriture, sur la fente qui traverse le bois de la table sur laquelle il écrit ?

Et c’était alors comme si l’acte mystérieux d’écrire dans la table trouvait son expression en cela que l’écriture coulait désormais à moi depuis la fente de la table et qu’à mesure que j’écrivais, ce flot de mon écriture n’était pas constitué d’une ligne qui coulerait sur la page d’on ne sait quelle source en altitude et quel sujet transcendant et élevé, mais d’une exsudation qui me viendrait de l’autre côté de la surface, de l’épaisseur même du bois, de ce vide – comme diraient Joubert et Blanchot – qui se trouverait dans la matière, d’une matière qui ne serait plus celle du sujet ni celle de la matière subjective sur laquelle j’appuierais pour écrire, mais celle de la simple corrélation – or, le vide et la corrélation sont une seule et même chose – qui ferait que j’aurais besoin de la compagnie de cette fente et de la relation avec elle, que j’aurais besoin de la relation à travers elle et non pas avec elle (car elle est une fente et pour aller vers elle, à sa relation, je ne peux que la traverser), que j’aurais besoin de l’avoir sous les yeux pour écrire ou même pour reconnaître mon écriture, pour me sentir chez moi avant d’écrire, pour avoir sur la pointe de l’écriture tous les éléments, ceux qui viennent du vide et ceux qui viennent de la matière. (Mais pouvais-je encore dire, à ce stade, que la fente était jetée-là dans un plan qui pouvait tomber sous mon regard ? Pouvait-elle être là, elle qu’il me fallait, elle qui me reliait, elle qui évoluait désormais dans un autre domaine et sur un tout autre plan ?)

* * * * *

Quelles vagues, quels flots, venaient-ils à mois à travers cette fente ? Quel autre attachement avec le lieu d’écrire ai-je mis à jour là ? Quelle absolue matérialité de l’écriture ai-je découverte ? Car c’était alors la question du bien-être de mon corps et de celui de mon écriture. Ce n’est pas que la ruine me pressât ici d’écrire. Le vide était plus grand. Car le vide, ici, ou plutôt la fente, ne faisait que désigner mon propre lieu, ma propre nécessité : ce qu’il me fallait absolument. Comment désigner cette nécessité de localiser la fente de la table auprès de moi, en relation avec moi, autrement que par la catégorie de l’espace cardinal et de la relation métrique ? De dire que la matière de mon écriture coulait de cette fente est absurde, car quelle matière pourrait-elle couler du bois de la table ? Comment décrire la propriété absolue, que je réclamais, de cette table, autrement que par un long processus (celui de l’écriture, peut-être) qui s’arrêterait net au moment où il serait comblé, et c’est le moment où j’aurais enfin déplacé cette table jusqu’au coin de la salle et l’aurais remise à sa place ?

Le besoin impérieux d’une bouche pour la matière, d’une bouche pour souffler contre le vide de mon cahier, le besoin d’une fente, dans la matière de la table, qui ne prononce rien de plus que la nécessité d’une recomposition (ou d’une obsession) : la remise à sa place de cette table et d’aucune autre, ce besoin est-il autre chose, encore une fois, que la manière de poser une croix sur le processus temporel de l’écriture et de répéter que je ne sais quelle suite donner à l’écriture, que ce n’est plus la suite qui m’intéresse mais son lieu absolu, le lieu où elle peut s’arrêter absolument, bien sûr, et auquel tout revient ?

Quelle maladie, quelle paralysie de l’écriture que celle où je réclame cette table ? Comment retrouver et reproduire la sensation du désir impérieux de cette table, la sensation de propriété et d’appropriation assouvie que j’ai eue au moment de la replacer ? Il me semble qu’il n’y a rien de plus vide à vouloir exprimer cela, et pourtant qu’il n’y a rien de plus important. Comment expliquer aux autres que c’est vraiment là où s’arrête l’écriture ? Comment, de cet arrêt, obtenir une répétition, une relance ?

Dans mon repliement total, c’est comme si je disais qu’à partir de ce nœud de l’écriture, de cette table et de sa matière fendue, et qu’au lieu d’aller vers la transformation du bois en table, puis en papier, puis en cahier, rempli de la matière de l’écriture, puis en livre que j’irai multiplier dans le but que de lecteurs viennent acheter cette matière, ou au pire, si personne ne l’achetait, que ce soit moi qui m’en tirerai avec la matière d’un livre, c’est comme si je disais que je me « tirais » dans le sens absolument opposé, celui où j’ai tiré la table jusqu’à moi, celui où, pour clôturer mon écriture et me satisfaire de cette matière qui n’appartiendra jamais qu’à moi et dont je serai toujours le seul à pouvoir la reconnaître et à désirer finir avec elle, c’est moi qui achèterais cette table ; toute mon expérience de l’écriture, tout mon âge (cette matière également fendue) de l’écriture, se soldant ainsi dans le retour à la matière d’origine, où, au lieu que ce ne soit le public sans personnalité qui emporterait le livre, cette matière la plus transformée, ce serait l’écrivain qui s’en tirerait et s’en retirerait, qui battrait en retraite en emportant la table ; toute cette expérience et cette histoire de l’écriture n’ayant en définitive servi qu’à l’attacher à sa table (au sens plus fort que sentimental, comme s’il y avait pris effectivement racine), et où le processus de sens que décrit Massumi serait inversé, de sorte que ce ne serait plus le livre qui emporterait tout et referait tout circuler à la fin, mais que l’on opérerait un retour au point de départ de Massumi, celui du rabot qui travaille le plan du bois, celui de l’outil qui attaque la matière primitive qui est à l’origine et du livre et de la posture de l’écrivain, en un mot, à ce premier vide au cœur de l’attaque de la série de l’outil dans la série de la table (Deleuze), et dont la fente qui me retient, à laquelle je reviens, est le rappel absolu, c’est-à-dire qu’elle est la marque du vide, de la pointe de l’écriture, et de tout ce qui m’enchaîne.

L’autre matière à convertir – car je plonge désormais réellement à ce niveau – est le réel lui-même. Aujourd’hui je n’envisage plus la conversion comme un processus de différentiation, mais comme un processus d’ordre supérieur (au commencement, il y a la conversion) où c’est le réel qui serait à convertir, de sorte que la part d’actions, issue de cette conversion, ne pourra qu’être cette forme de réel converti qui sera alors nécessairement la contingence.

En fait, suivant Meillassoux, je cherche à déduire du système lui-même, à travers la conversion de la matière exacte qui précède, à savoir le crédit et l’état de la métaphysique, la nécessité de la contingence et de l’actif contingent, et donc la nécessité du marché. Mon guide aujourd’hui est que le crédit est une sorte de réel, que la conversion conserve le réel (elle conserve son ordre de différentiation) et que le réel converti (sachant l’opération de conversion et la différentiation du réel d’avant : hyperinflation ? mort ? abysse ?) ne pourra plus alors que se différentier de la façon qui me convient.

Ecrire un commentaire