20.02.2009
La fente (II)
J’ai fait mon tour, cette semaine, en dehors des 2 M : mais était-ce un tour dans les possibilités alternatives offertes ? Suis-je allé comparer les 2 M aux autres lieux, d’une manière quantitative, mesurer le volume des autres salles, ou leur lumière, ou leur bruit, et jusqu’à la taille et le degré de confort des tables et des chaises ? Aurais-je pu alors simplement changer d’endroit et oublier ainsi que les 2 M n’est pas un endroit pour moi mais un envers, un lieu d’écriture et d’échange qu’on ne peut, pour cette raison, échanger contre aucun autre ? Ai-je oublié les marques que j’ai laissées dans ce lieu et celles qu’il a laissées sur moi ?
Les 2 M n’appartient plus, à mes yeux, au domaine du possible et du facultatif, mais il est devenu mon milieu, celui qui m’enveloppe complètement et qui me laisse justement commencer au milieu (alors qu’il aurait fallu tout recommencer depuis le début, au Flore). Je ne m’explique pas autrement -- en tout cas pas sans répéter mon attachement à ce lieu qui est devenu tellement complet et tellement total qu’il ne laisse même pas une altitude où le transcendant pourrait s’articuler pour me laisser choisir -- que, une fois revenu aux 2 M, c’est à une permutation sans lumière et sans espace que je me sois prêté, c’est une surface encore plus stricte que j’aie cherchée à rejoindre, celle de la table même sur laquelle j’ai pris l’habitude d’écrire, qui porte le numéro un, celle qui est un peu plus élevée que les autres et dont le plan est légèrement incliné comme un écritoire, dont la surface est traversée par une fente qui est devenue pour moi le point aléatoire, la case vide qui redistribue toute mon écriture, et que, ne retrouvant pas ma table à ma place, je me sois aussitôt attaché à regrouper les éléments de la combinaison qui me fait écrire et qui est le chiffre de mon « coffre à merveille », à savoir ma place, celle au coin, et ma table, qui n’y était pas forcément asservie et enchaînée – cette permutation me le démontrait justement – et qu’il m’a fallu alors (dans un jeu de permutation de celle-ci et d’autres tables où je n’avais, comme dans certains puzzles, qu’une seule case vide où je pouvais pousser, et de laquelle je pouvais alternativement retirer, une table à la fois de façon à mettre en mouvement l’ensemble) identifier, entraîner, et faire revenir à ma place.
Cette permutation de tables matinale aux 2 M était ainsi la meilleure preuve et la meilleure conclusion de l’inanité de ma recherche extérieure, celle qui avait eu pour but de substituer les 2 M par un autre café. Elle en était la preuve de l’inanité, car elle se substituait à cette substitution. Sans remettre des conclusions verbales à ceux qui les attendaient (aux amis qui voulaient savoir si j’avais trouvé un meilleur endroit pour écrire que les 2 M), sans rien conclure moi-même dans ma propre conception, rien qu’en revenant habiter cette salle, rien qu’en revenant m’y poster et y re-dresser mon plan de travail, ne le dépassant toutefois d’aucune tête qui aurait reconnu les lieux et prononcé leur habitation, pour ne pas dire mon habitude, au nom de quelque transcendance, mais m’y recouchant plutôt de la manière immanente qui revenait à m’occuper, à même le terrain, sur le plan même de la salle, de la permutation des tables, rien qu’en retournant de la sorte, je donnais la meilleure preuve matérielle de mon incorporation dans ce lieu, de l’attachement à lui de mon activité et de mon être, à travers un médium qui n’était plus celui, extérieur, de la recognition et de la substitution des lieux dans l’espace des choix possibles, mais le médium du bois, de la matière même qui constituait les tables qui constituaient ce café.
Peut-on mieux pénétrer la matière d’un café et son milieu ?
23:17 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : matière, transcendance
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