11.02.2009
Citroën relance la DS
Concept-car et voiture-pensée.
Deleuze dresse le plan d’immanence où sont créés les concepts, et moi j’habite la place de la contingence à partir de laquelle on écrit : la place à laquelle tout revient et de laquelle je retourne éternellement à bord de mon concept-car.
Il ne s’agit pas d’un concept qui est créé et posé et qui n’a plus alors qu’à consister, mais d’un concept que l’on conduit.
(Serais-je un personnage conceptuel, tel le cogito de Descartes, mais dans ce cas un personnage qui n’existerait que par sa différence interne, par le vide au bord duquel il est sans cesse arrêté et par l’arête du dé qui le relance sans cesse, un personnage dont le concept serait taillé à sa seule mesure, ne produisant que lui comme objet, ne conduisant que lui comme pensée, ne transmettant que lui comme nom et comme signe, comme hôte du marché ?)
Blanchot habite Place des Pensées et moi j’habite Place du marché.
Le concept-car, ce concept qui conduit, a même conduit la DS au-delà de son dessin, puisqu’il s’est aujourd’hui transmis aux seules lettres « DS » ; si bien qu’avec la nouvelle DS, Citroën ne cherche pas à faire revivre cela que la DS était, pure nostalgie, mais à réaffirmer ce qu’elle signifie.
Le sens étant événement et devenir, on ne chercherait ainsi à faire retourner de la DS que ce qui devient, en elle, et non pas ce qui est, en elle, en un mot, à faire retourner la création et non pas la créature, c’est-à-dire que la nouvelle DS ne sera pas une reproduction, une réplique, une copie, mais véritablement une répétition.
Elle est éternelle, c’est une déesse. Or, ce n’est pas une essence (divine, platonique, statique) que l’on veut invoquer et convoquer ici ; c’est, au contraire, seulement son retour. C’est seulement son marché, sa place, que l’on veut traverser de nouveau, tout en se faisant traverser par le passage du sens de la place.
Ainsi, après avoir longtemps écrit que la DS me faisait revenir à la Place du marché, c’est à la place en tant que telle, à sa propre place, que je dirai que la DS revient aujourd’hui. « Elle revient au même » (et non pas à l’identique) ; c’est elle-même qui devient une place. Le retour de la DS est bien celui de la relance et du réarmement du virtuel ; il est la relance, non pas du coup de dés suivant, mais de cela qui, dans le lancer unique du dé « pour toutes les fois », fait que l’on retourne sans cesse, éternellement, de cela qui nous inscrit dans la nécessité de la place et dans la traversée de son sens et que Hallward avait appelé une nécessité fatale.
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Par cette relance de la DS – et ce qui est ici incroyable, c’est que l’homonymie des termes soit complète ; surtout qu’en y regardant de près, il s’agit de bien plus qu’une homonymie ou même qu’une synonymie (qui supposerait un parallèle de sens) : il s’agit d’univocité, du passage du même sens ; car en disant que « Citroën relance la DS », comme le consacre la formule que tout le monde semble aujourd’hui extraire sur Google, on ne dit rien d’autre que : « Citroën relance les dés » –, par cette relance de la DS, cela devient presque une conséquence directe de ce qui avait été écrit (à savoir que la DS est un vent de signes qui ne souffle et ne transmet que le sens sur l’autoroute, et dépasse en cela toutes les voitures « arrêtées » dans le temps) que la DS me revienne aujourd’hui, sous une autre forme peut-être, mais dans le même sens, démontrant ainsi, rien que parce que j’avais absolument, authentiquement, créativement, « joué avec la DS » et que je m’étais fait traverser moi-même par le « coup de dés », rien que parce que je m’étais fait « jeter » moi-même par les dés, démontrant ainsi que, en écrivant, tout ce qu’on désire finit par avoir lieu.
Ce qui avait alors été écrit l’avait été tellement, écrit, dans le sens de la DS ; il avait été tellement conduit par la DS, la DS jouant véritablement son rôle de voiture-pensée et de médium de l’écriture, que cela même qui avait été écrit devait revenir de la même façon que reviendrait la DS et que la DS, en étant aujourd’hui relancée par Citroën, devait réaliser en premier, non pas la DS qui n’aura jamais été quant à elle, pour être éternelle, une simple possibilité qui se réaliserait, mais cela même qui avait été écrit ; la « prédiction » répétant ainsi doublement le sens (et non pas l’essence), redisant, cette fois par le passage de la DS elle-même et non plus de l’écriture, que cela qui passe dans la DS et, dans le même temps, dans l’écriture et qui, pour cela, éternellement retourne, cela, c’est le sens de la DS et le sens de ce qui avait été écrit et prédit, qui était que la DS n’était plus qu’un sens, justement, et, parmi tous, celui qui me faisait revenir à ma place, à mon endroit, à cette place à partir de laquelle on écrit toujours et qui se trouve aujourd’hui enrichie, redoublée, confortée, transmise sur place, véhiculée, littéralement déplacée (comme un véritable « dé-place »), par la DS devenue elle-même une place à laquelle on revient.
Je constate avec quelle vitesse j’écris sur la DS tout ce que je viens d’écrire. À cela rien d’étonnant, si j’écris justement sur le véhicule qui est le plus adapté à transmettre le passage de ce que j’écris : sur le concept-car qui est le plus adapté à mon écriture. Car il se produit alors littéralement un redoublement de vitesse, deux moteurs plutôt qu’un : la DS en tant que voiture-pensée qui me transportait normalement à la surface, qui me faisait revenir à la place, et la DS elle-même devenue la place de l’éternel retour, elle-même aujourd’hui relancée et répétée ; la DS devenant ainsi mon bimoteur.
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Je joue et j’écris aujourd’hui avec une « double DS » (double dés).
Et d’ailleurs cette DS, on ne l’a pas encore vue – car Citroën a un véritable problème : celui de savoir, non pas relancer la DS, mais jouer de la répétition, et je veux dire par là qu’il devra, cette fois, discerner le sens même de la répétition, en profiter.
Tout le monde en parle : les deux lettres magiques ont fait leur effet. Avant le passage de la DS (et le passage de son dessin), son sens est déjà passé, le monde entier a rejoué cela que ça signifierait que Citroën relançât la DS. Car ce sens, comme je le dis et je le répète, n’est jamais mort ; ces lettres ne sont jamais mortes ; « l’émotion est intacte » ; le sens est entier comme on dit que le mystère est entier. Le dé lancé « pour toutes les fois » est toujours lancé, vertigineux : il suffit qu’on s’en fasse traverser et qu’on s’en fasse jeter à nouveau pour réactiver l’événement de la DS. Ainsi le fin mot, la formule, serait-elle que Citroën rejoue l’événement de la DS et non pas son avènement.
Personne n’a vu la DS mais le film de l’événement de la DS est repassé devant les yeux de tout le monde. Nous avons tous revécu l’événement de 1955, le moment du dévoilement suspendu avant que nous réalisions le dessin que sera la DS. En un mot, nous avons tous revécu la contingence de la DS, son miracle, sachant que, de même que Pierre Ménard était contraint par la seule forme possible qui était celle du Quichotte, nous sommes aujourd’hui également contraints par la référence de cela dont nous revivons l’événement, à savoir la seule forme possible de la DS. Il est difficile, en effet, de revivre après coup l’événement de la DS sans y associer aussitôt l’image de la DS.
En somme, Citroën a à moitié réussi son coup, sachant que la DS a plus été un événement qu’un dessin particulier, plus une signification et un passage de sens qu’un véhicule qui passerait et qui deviendrait passé. Citroën a déjà profité de ce « dépassement » du dessin spécifique de la DS par son événement. Dans cette course du temps, Citroën a donc réussi, dans la première impulsion de la première annonce, à se régler à la vitesse (infinie) de l’événement qui dépassait le dessin et à se saisir momentanément de celui-là : à le rejouer à nouveau.
Infiniment brièvement, Citroën s’est ressaisi de la pointe de l’écriture, peut-on dire. Mais Citroën n’est pas à Pierre Ménard. Il ne s’agit pas ici de réfléchir seulement sur l’œuvre et sur la création et d’affirmer que le temps de l’œuvre n’a rien à voir avec le temps chronologique. Car cela laisse concrètement une voiture sur le pavé. Si la DS peut toujours avoir le même sens et que ce sens est vraiment indéfini, c’est-à-dire qu’il devient, indéfiniment ; si les mots du Quichotte peuvent toujours avoir le même sens – un devenir indéfini, là aussi – et que ce sens n’est pas, pour les mots, différent de la matière même des mots (cette matière concrète mais non solide, qui fait qu’une réécriture ne sera jamais une copie), le matériau solide de la DS n’a plus, quant à lui, le même sens.
La fiction borgésienne d’un créateur qui fabriquerait la DS avec les moyens et les conceptions de notre époque ne peut pas ne pas être polluée par la « résistance des matériaux », je veux dire par là, par leur « évolution indépendante ». Elle ne peut pas ignorer la remarque simple selon laquelle, si la même DS devait sortir de la chaîne de fabrication d’aujourd’hui, cela serait risible et un peu trop gros que le créateur utilisât encore les mêmes matériaux. En effet, ceux-ci auront évidemment évolué. Une langue n’évolue pas de la même façon qu’une voiture.
Partie intégrante de la conception de la voiture est la nature même, qui évolue donc, du matériau qui la constitue. Un nouveau matériau peut inspirer le dessin de nouvelles voitures, les rendant concevables et même possibles, réalisables. Un nouveau matériau peut même révolutionner la conception entière des voitures, sans parler du concept entier d’automobile. Et de reproduire ainsi le miracle de la DS, qui était alors tellement adapté au matériau de son époque et même qui en était en partie constitué, en utilisant aujourd’hui le même matériau qu’à l’époque, reviendrait justement à rater le miracle ; si bien que le malheur sera précisément que, s’il faut vraiment reproduire le miracle de la DS avec les matériaux d’aujourd’hui, il ne restera plus alors que le dessin de la DS à garder, et l’on ne pourra pas ainsi, du premier coup d’œil, ne pas confondre la DS avec une simple réplique moderne du modèle original, une nostalgie, un vulgaire remake, c’est-à-dire le mauvais Quichotte que Pierre Ménard n’a pas voulu, précisément, écrire ; tandis que partie intégrante de l’idée de la langue, ou du sentiment de la langue, est que son matériau puisse ne pas évoluer, qu’un créateur puisse s’approprier les mots exacts d’un autre, le texte n’étant jamais une entité qui surcode les mots qui le composent textuellement.
L’évolution, le devenir de la langue, est à même la langue, à même le devenir impossible de ses mots ; car les mots, en tant que matériels, en tant que matériau, ne sont rien d’autre que leur sens. Ils sont donc, peut-on dire, cela qui devient indéfiniment en vertu de ce qui reste et qui est mort, en vertu de ce qui est ruine et de ce qui presse d’écrire, en vertu de l’être-là et du reste-là de la ruine de la langue, qui est une habitation et qui, en tant que telle, ne doit pas quitter sa place mais doit toujours nous faire retourner sur place.
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Citroën a donc réussi son coup à moitié. Tout le monde a « sauté sur place » (justement) avec l’annonce de la relance de la DS, qui a eu l’effet d’une bombe. Mais tout le monde attend aujourd’hui la retombée. Tout le monde a bien encaissé le dépassement du dessin par l’événement ; mais il est difficile de ne pas penser qu’il va s’agir maintenant de la DS que tout le monde connaît. Comment Citroën peut-il ne pas retomber dans l’histoire ?
Or, Citroën joue de la répétition. Ce qui avait caractérisé l’événement de la DS en 1955, bien avant le dévoilement de sa forme et du dessin proprement dit, c’était la façon dont Citroën avait orchestré l’événement, multipliant les fausses informations afin d’aménager la vraie surprise, faisant circuler les fausses rumeurs et les spéculations les plus folles, n’hésitant même pas à se faire dérober des planches de dessin et à faire photographier le prototype, pendant ses essais secrets, par des reporters clandestins, afin que le public se fasse une idée incomplète, fausse donc, du miracle qui allait se dévoiler, mais, pour cela, suffisante pour faire attendre le miracle, c’est-à-dire une idée déjà suffisante de la révolution conceptuelle que la voiture sera, suffisante pour polariser absolument tout le monde le jour du dévoilement et pour que la surprise soit alors totale et même plus : surprenant la surprise, le jour où l’on verra que le véhicule est à la fois tellement différent (de la différence externe) et tellement le même (de la différence interne), tellement le même que celui qu’on attendait – celui dont on attendait qu’il nous surprît – qu’il nous surprendra alors encore plus, qu’il ira encore plus loin, en un mot, que le véhicule aura mis la main, dans la surprise, sur cela qui crée la surprise, sur le « soi » même de la différence.
Citroën joue de la répétition. Quelles fausses rumeurs faire circuler aujourd’hui, comment nous surprendre, comment surprendre la surprise ? D’abord, en désamorçant la première bombe, en arrêtant la première surprise exactement dans le sens où il faudrait l’arrêter et qui revient à annoncer aussitôt que la nouvelle DS sera très différente de la DS d’avant, qu’elle n’aura vraiment rien à voir avec cette dernière, qu’elle n’en sera en aucune manière une reprise nostalgique, ne le partageant en rien avec les reprises qu’on a vu déjà passer, celles de la VW Beetle, de la Mini, et de la Fiat 500.
Ainsi Citroën traverse-t-il le mur du sens de la DS. Un double bang retentit. Après la première déflagration et la première annonce, la deuxième vient nous prévenir que le déplacement est maintenant super-sémantique, que c’est bien la vitesse du déplacement du sens de la DS que Citroën capture là au-delà de celle du dessin.
On s’attend alors à tout, alors qu’on ne s’attend réellement qu’à une seule chose. On s’attend à découvrir le dessin si différent de la DS, la différence externe donc, mais dans son for intérieur, on ne peut pas ne pas doublement attendre la différence interne, la suite de la création absolue, c’est-à-dire qu’on se demande maintenant – et qu’on n’attend plus que la réponse à cela – en quoi cette nouvelle DS méritera d’être appelée DS, si ce n’est par la décision arbitraire, et qui nous aura alors simplement, mécaniquement, extérieurement, surpris, de Citroën, de reprendre pour cette nouvelle voiture le sigle de « DS » afin de nous surprendre au début, de nous surprendre seulement le premier jour.
À ce stade, peut-on dire, la surprise est totale. On s’attend à tout, c’est-à-dire qu’on attend d’apprendre cette nouvelle forme, cette nouvelle voiture qui sera à reconnaître avant qu’on la connaisse et devant laquelle on pourra répéter désormais l’exclamation typique: « Tiens, une DS ! », toute la relance de Citroën revenant, à ce stade, à redonner un objet, un modèle, à la théorie de cette exclamation.
Ce n’est pas la voiture qui circule, mais de nouveau la pensée, et même plus, dans la pensée, de nouveau l’expression : « Tiens, une DS ! », quitte à s’adapter, pour cela, au nouveau dessin, quitte à le découvrir et à l’accepter. Car si on nous dit, si le créateur nous dit : « Voici la DS ; voici ce que ces lettres nomment aujourd’hui ; voici le véhicule où leur sens doit de nouveau passer », nous serons prêts à le croire ; la création, qui n’est que la nécessité de la contingence, c’est-à-dire la nécessité de rejouer, revenant précisément, pour le créateur, à inventer, à affirmer, cela qui, de l’ancienne DS, voudra dire exactement la même chose dans la nouvelle.
Quand deux lettres, comme celle de la DS, ont cette force d’expression, tous les coups sont permis. C’est le sens qui crée ici son véhicule. Il n’y a rien que le dessin de la nouvelle DS devra nécessairement avoir en commun avec l’ancien. Si Citroën veut relancer le dé, autant qu’il le fasse jusqu’au bout, jusqu’à la réaffirmation de la contingence et la nécessité même de celle-ci, et de la même façon qu’il a imposé la DS la première fois, autant qu’il impose la seconde. Justement la deuxième version ne suit pas la première, justement le concept a circulé, justement la voiture est automobile. Le sens de son passage n’est pas celui de la langue ou de l’œuvre, mais de la technologie. Les deux véhicules ne se suivent pas dans le temps. Le deuxième conduit la DS, relance les dés, au même titre que le précédent. À nous de conduire la DS, non seulement sur le territoire français, mais sur le territoire de la première DS.
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Je n’ose alors espérer l’impensable, à savoir que Citroën, qui joue de la répétition (au-delà de jouer simplement la répétition), et après qu’il aura affirmé le sens de la DS et imposé le deuxième véhicule simplement par la force d’expression du concept, après qu’il l’aura affirmé une première fois par le miracle du concept-DS, c’est-à-dire par son événement qui n’est pas premier ou deuxième mais qui est toujours, qui est à une seule face, en tant que tel inéchangeable et absolument contingent, et une deuxième fois, par la contingence du deuxième véhicule qui pourra être n’importe quoi à condition qu’on l’appelle DS, je n’ose espérer que Citroën, après qu’il aura affirmé que la DS prenait sens au-delà de la reprise et de la nostalgie, et pour preuve, cette capacité de refaire passer le sens du concept à travers n’importe quel dessin et n’importe quel véhicule, je n’ose espérer que Citroën, justement, parce qu’on ne s’y attend plus, parce que c’est la surprise qui sera ici surprise, dévoilera, à la place (et par place, je veux bien dire : à l’endroit où ça arrive, au nom absolu de la contingence et non pas de la nécessité) de ce deuxième véhicule qui peut être n’importe quoi et pourquoi pas le même qu’avant, justement, la même éternelle, improbable, impossible, incroyable DS !
Ce ne serait ainsi, ici, ni plus ni moins que la reprise de l’argument de Meillassoux selon lequel, par la double nécessité d’une contingence, les morts pourront ressusciter.
Ce retour à la DS aura pour avantage d’avoir contourné la nostalgie, car nous sommes déjà passés par là. Notre première surprise est déjà passée, celle où l’on s’attendait à la reprise, plus ou moins identique, plus ou moins chargée des mêmes rappels, du premier dessin, et qui n’aurait été alors qu’une réplique. Nous avons bien compris que c’était le concept, l’événement, qui devait se répéter et non pas l’objet. Or, franchement, ce concept peut-il avoir un autre objet ? La DS n’est-elle pas ce qu’elle est, son concept n’est-il pas ce qu’il devient, pour la seule raison qu’elle est la DS et non pas une autre voiture ?
Citroën joue de la répétition, et non pas seulement la répétition. C’est-à-dire que là où le premier événement du dévoilement avait consisté à faire circuler une fausse rumeur, un prototype non ressemblant, avant de révéler la DS, aujourd’hui la procédure de répétition consistera à faire circuler très vite, infiniment vite, à la vitesse d’une explosion, le véritable dessein, celui de l’unique DS que tout le monde a en tête, et aussitôt, au nom de la différence cette fois interne et non pas externe (car tandis que le dessin qui avait circulé en 1955 était simplement un faux dessin, un dessin simplement extérieurement différent de celui de la DS ; tandis que le faux, le simulacre, se jouait, en 1955, dans l’alternative extensive des dessins possibles, aujourd’hui le faux est déjà inscrit dans l’axe du temps ; aujourd’hui, le faux réside dans la réplique nostalgique et la façon dont la DS serait une fausse DS aujourd’hui consiste à ce qu’elle n’en soit seulement que la réplique nostalgique, la simple reprise), au nom du processus de différentiation et non pas de ressemblance, la procédure de répétition consistera à aussitôt dévoiler le même dessin qui ne sera pas alors une réplique.
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Mais que sera alors, vraiment, le nouveau véhicule ? S’il ne peut être le même à cause de la « résistance des matériaux », et qu’il ne peut être la réplique nostalgique à cause de la « conductibilité du concept », et qu’il ne peut pas ne pas être le même parce qu’il est unique, peut-être sera-t-il simplement impossible : tout entier à écrire et non pas à réaliser ; l’idée étant que c’est la répétition, de laquelle Citroën joue, qui rendra l’impossible possible.
C’est le jeu dans la répétition, c’est la petite, infime variation qui consiste à faire circuler comme fausse image, avant le dévoilement véritable, la vraie image de la DS, en comptant cette fois sur l’espace du temps comme domaine de variation et sur la fausse idée de la réplique nostalgique, qui fera, cette fois, lorsque la DS sera enfin dévoilée et qu’elle sera véritablement la même, que l’on reconnaîtra que c’est la même. Non pas qu’elle soit, ce jour-là, extérieurement différente et que le passage du sens de la DS nous impose de le redonner à l’identique à ce nouveau véhicule, non pas qu’elle soit une réplique et que l’on reconnaisse qu’elle est misérablement la même dans une tentative désespérée de rattrapage et de sauvetage du sens, mais c’est qu’on reconnaîtra qu’elle est la même, ce jour-là, avant de voir quelle est la même, qu’on reconnaîtra que c’est la même, non pas parce qu’elle sera la même (j’ai en effet épuisé, dans ce sens-là, positif, toutes les variations du sens du « même » : toutes les différentes façons dont la DS pouvait être la même), mais malgré qu’elle sera la même.
La répétition, la relance de la DS, sera ici sa résistance et son impossibilité ; elle ne sera pas sa délivrance, sa livraison, sa capitulation, sa défaite. En résistant contre l’idée du même, au nom de la différence et de la variation qui a déjà joué dans la répétition, cette DS que l’on voit et qui est la même (cela ne fait aucun doute) sera ainsi proprement ressuscitée, et non pas relancée.
Il faut que je continue à tout lire au nom de la conversion et de l’inversion. De même que je ne réussissais pas à dire la Place par l’expression saillante et par la description positive et qu’il m’a fallu le secours de l’abstraction, d’une expression qui revienne sur elle-même, d’une construction qui ne saurait s’appuyer que sur le vide et qui s’élèverait par la propre variation de sa hauteur, de même qu’il m’a fallu l’entrée de l’éditeur sur la place pour commencer à écrire, non plus l’improbable, mais l’impubliable, de même, il a fallu que la DS revienne à son concept d’une manière ou d’une autre, qu’elle revienne pour aucune autre raison que celle de venir avant tout, à la faveur de ce deuxième passage, dans ma propre écriture ; il a fallu qu’elle soit rappelée à moi, cette fois, réellement par le monde extérieur, par Citroën qui se serait mis à l’écoute de mes idées, qui m’aurait lu, qui m’aurait rejoint sur place, retournant la DS à sa place et à la mienne ; il a fallu ce retour et ce redoublement par l’événement extérieur et par les médias, par le côté public et évident de la DS (le contraire de mon langage privé et de mon écriture interne), pour que le sens de la DS se différentie, pour qu’il soit fécondé de nouveau et qu’il me traverse alors, une fois pour toutes, à la fois sur la place, dans l’écrit, sur la page, et dans la DS elle-même. Car c’est elle qui revient !
10:17 Publié dans DS Citroën | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : citroën ds, deleuze, différence, répétition
Commentaires
L'idée est jubilatoire. Mais est ce finalement une bonne ID de relancer la DS ? une idée en suspension...pour l'instant.
N'est-ce pas à dessein, pour déjouer le destin & rejouer le dessin ... jouer du rêve, du fantasme, créer (non pas une inspiration) mais une respiration en pleine crise ...
Cette attente, l'atteinte du rêve sont-elles possibles ? L'atteinte du pays où l'on n'arrive jamais ....
La DS a su créer & assouvir l'ID, le désir de liberté, des voyages, le fantasme d'une déesse qui s'offre à son conducteur. Ce dernier va-t-il retrouver ses courbes, ses contours, sa souplesse, ... tout ce qui faisait que la DS était déesse.
Ne va-t-il pas guetter la faille.... de cette voiture ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ? La réalité sera-t-elle à la hauteur du désir renaissant?
J'ai du mal à imaginer la DS autrement qu'originale car justement, elle ne peut être qu'elle-même ; et pas une autre, pas une réplique, ni une soeur, ni même un clone.
Le risque de déception - & de "deception" aussi - est fort, ...tant la barre est haute, tant l'attente du retour de la défunte/dé-feinte DS immortelle sont grandes ?
N'est ce pas une feinte, un maquillage, à dessein, pour jouer un tour à la crise, jouer la reprise sur une réplique, déjouer la crise via une superbe réplique, revivre les années fastes & relancer l'ID de la voiture, via la déesse immortelle, retourner, inverser la tendance ?
Ce coup de dés, un coup de maître ou un coup truqué ?
Oui, la DS était une superbe ID, car vraiment novatrice, une création, un chef d'oeuvre, un coup de maître. Cette idée de la DS est arrivée au bon moment - et là, loin de moi, l'idée de mode, la DS est hors du temps-, elle participait de cette révolution, de cette nouvelle vague, cette nouvelle frontière. La DS était tellement en phase avec son temps qu'elle a fait corps avec lui, s'est statufiée, est devenue icône, intemporelle....
En voulant la relancer, en jouant avec elle comme avec une arme, en l'utilisant comme une (dernière) cartouche, (oui, dans un certain sens), Citroën ne risque-t-il pas d'abîmer, d'endommager la DS ?
Ecrit par : fata morgana | 11.02.2009
Oui, je suis bien votre raisonnement. J'ai peine à croire que la DS annoncée par le constructeur serait la réplique de l'ancienne DS. C'est forcément une répétition avec un projet technologique de puissance égale à celle qui a ébloui les conducteurs des années 50 et suivantes. L'étonnant c'est que nul ne sait ce qui se cache derrière l'annonce. Comme nous sommes dans un monde de communication, on ne peut pas prendre au pied de la lettre l'information livrée à l'état brut. Sans aucune donnée contingente afin de formuler du sens. Il suffit de délivrer une proposition, au sens grammatical du terme, "Citroën va relancer la DS" pour générer des propositions superposées de sens et d'émotion. Car l'impact émotionnel est puissant dans cette seule proposition. Mais revenant à la lecture de votre texte, j'aurais envie de vous interroger sur le glissement possible et éventuel de la répétition à la résurrection.
Ecrit par : Chantal V. | 16.02.2009
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