27.01.2009
La fente
Si je n’enchaîne pas tout de suite l’écriture à la fente, dès que je m’installe à ma place, à cette table, je me fais doubler par la dette et je perds la place. Je perds le sens de l’éternel retour.
C’est donc une question de temps : je perds l’avantage de la course. En me doublant, la dette me transforme à la fois en l’individu impossible d’un double vertigineux et en un coureur qui doit se précipiter, quitte à ce que ce soit dans le vide et l’abysse, pour rattraper la tête de la course.
La tête de la course est coupée du coureur ; il doit sauter, et non plus courir, pour la rattraper, chose impossible. Comment le corps de la course peut-il en rattraper tout seul la tête ? La tête de la course se sépare et devient impossible à rattraper, en même temps que la catégorie entière du possible se divise et se constitue : les têtes sont coupées et tombent, ne l’oublions pas, lorsqu’elles débordent de possibilités qu’elles n’ont pas réussi à convertir en écriture, c’est-à-dire à retourner.
L’attente est la mauvaise attente ; c’est celle de la tête qui gonfle à l’aller, la bulle donc, et de l’événement tranchant, qui tranche la tête au retour. Sauf que cet événement ne vient pas, car l’attente, évidemment, est infinie. L’événement ne vient pas, c’est-à-dire qu’il ne retourne pas (éternellement). Il ne vient pas en notre compagnie. Il vient au hasard, trancher, tuer, à la différence de l’événement toujours jaillissant de la différentiation et de l’écriture qui l’accompagne ; l’écriture qui créé pour l’événement sa compagnie.
Le sujet se complète et se détache et prend la tête de la course : je ne peux plus rattraper. La course devient un fossé infranchissable, une dette impossible à rembourser. Je n’aurai pas réussi à créer la place à partir de laquelle écrire toujours : je me serai laissé prendre et distraire par l’aller, par la mauvaise attente qui peut attendre indéfiniment puisqu’elle ne laisse pas le temps passer – elle n’a pas réussi à se connecter au virtuel, à la différence interne – et qu’elle tâche de remonter le temps.
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Il faut enchaîner tout de suite l’écriture à la table, et cela veut dire l’enchaîner dans l’espace et dans le temps. Je l’enchaîne à la matière, à l’endroit exact où la table se différentie, où elle est entaillée, où elle provoque en moi le saut interne qui me fait jeter à l’arrière dans le monde ; je l’enchaîne à l’endroit exact où elle m’arrête et qui devient inéchangeable, irremplaçable, unique, en tant que lieu de l’échange et en tant que place de l’éternel retour ; et à la fois je l’enchaîne au sens de la table, à ce que la table a à me dire : comme si je devinais (devenais) la matière, le contenu, comme si la table devenait l’outil et que, celle-ci s’exprimant en premier, j’enchaînais aussitôt mon écriture à ce qu’elle viendrait de dire.
C’est le sens de la fente, à la surface de cette table (et donc dans sa matière). Elle me situe, elle m’appelle, elle me tend et m’attend. Il y a là un premier échange. Au lieu d’attendre la césure de l’événement impossible, au lieu d’être tendue au-dessus de l’abysse, cette attente du remboursement impossible – cette tension de la dette – devient, par le recyclage de l’éternel retour, la tension superficielle qui ne connaît plus les enchaînements de la cause et de l’effet ou l’attente infinie, et qui ne connaît plus, à la place, que la vitesse infinie de transmission de l’événement à la surface.
Je suis attendu à cette table, non pas par la chaîne de la dette (par le lien, par l’obligation) mais par l’enchaînement de la matière qui est devenue place et compagnie. Je suis attendu comme celui qui arrive (comme j’avais été attendu jadis par les ruines), non pas comme l’événement impossible, mais comme le contingent, non pas comme la convergence de la face, mais comme la divergence du troisième homme qui vient croiser le chemin, qui vient couper la place au sens de l’intersection, la place où se tenaient pétrifiés, ruinés, le débiteur et le créditeur.
La matière est ici marquée à mon nom ; elle devient unique : il me faut cette table. Déjà que c’était là ma place, et je ne prêtais pas alors attention à l’haeccéité de la table qui s’y trouvait. Qu’apporte donc de plus la table : de plus que la surface et le support ? Que demander de plus à une table, si ce qui la distingue à mes yeux n’est même plus une matière particulière ou une position particulière (hauteur, orientation), mais un défaut de matière (la fente) et une ligne sans dimension, sans incidence aucune sur l’ordre de la causalité ordinaire que la table serait censée mettre en branle, que ce soit celui de la causalité mécanique où on ne demande à la table qu’un support statique, une force de réaction de son plan pour pousser le cahier qui s’appuie sur elle, ou celui de la causalité psychologique où la hauteur de la table, sa dimension, peut-être même son poids et sa matière, sa texture, sa couleur, pourraient être les déclencheurs de l’écriture ?
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Qu’exprime donc cette fente, ce défaut de matière, cet incident qui est tout à fait déconnecté et impassible, dans l’ordre et dans l’enchaînement des choses qui feraient que l’on désire écrire à cette table, en ce lieu, et même sur cette table ? Par quelle préposition introduire le complément circonstanciel de lieu qui devient, pour mon écriture, beaucoup plus qu’un « complément déplaçable », comme on l’apprend à l’école à ma fille, mais une nécessité irremplaçable, inamovible, une urgence ? Si je dis : « Je veux écrire à cette table », toute autre table qui serait disposée au même endroit, de la même façon, à la même hauteur, pourrait remplir cet office. Si je dis : « Je veux écrire sur cette table », toute autre table qui aurait le même poids, qui opposerait au regard et au mouvement de celui qui écrit la même couleur, la même texture et la même inertie, pourrait faire l’affaire. Pour bien dire que c’est cette table, ainsi marquée par la fente, et aucune autre qu’il me faut, je ne trouve d’autre préposition pour introduire son complément, sa circonstance unique, que de dire : « Je veux écrire dans cette table, dans sa matière même. »
Ainsi cette table serait-elle pour moi bien plus qu’un complément circonstanciel de lieu (écrire à cette table, à cette place, enchaîné à elle), ou de temps (écrire sans attendre, en enchaînant aussitôt avec ce que cette table aurait à dire, à exprimer, à marquer, c’est-à-dire à retourner absolument en ce lieu, à ce moment) ; ainsi serait-elle bien plus qu’un complément de manière (comment j’écris, à quelle vitesse, dans quelle attitude, avec quel style et avec quelle calligraphie). Elle serait un complément de matière : et par là je ne voudrais pas dire que sa matière apporterait un complément à celle de mon écriture mais que, en écrivant dans cette table, je me trouverais noué à une circonstance qui dépasserait le lieu, le temps et la manière, ou qui les sommerait tous les trois ; que j’écrirais proprement dans l’enchaînement direct de l’événement et du sens de la matière de la table ; que j’y aurais pénétré à ce stade pré-individuel ou c’est la matière elle-même qui perçoit et qui informe les choses.
Ni complément de lieu, ni de temps, ni de manière, ni même d’objet (la matière de la table ne vient pas complémenter et remplir ce que j’écris), écrire dans la table serait peut-être le complément de sujet, c’est-à-dire son lieu, son temps, sa manière et sa matière : sa nécessité. C’est moi qui deviens matière une fois que je me déclare dans celle de cette table (comme une maladie, comme une bataille, comme une crise). Je suis de la table (voilà mon complément de sujet).
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Je m’enchaîne à la table, disais-je, par le complément de matière, par la matière dégagée de son poids, de ce qu’elle signifie et représente d’habitude, la matière dégagée du sujet complet, détaché, qui m’échappe et qui me dépasse (ce qu’elle est d’habitude), ne laissant entre lui et moi qu’une dette, un remboursement, un temps impossible et un fossé infranchissable (combien irréversible est pour nous la matière ! comme elle est trop tard !). Je m’enchaîne par la matière devenue une circonstance, un milieu qui me prend en son sein et ne m’exclut pas : qui m’incorpore.
Je m’enchaîne intensivement à cette matière, par un complément et une circonstance qui précèdent la formation de la matière, et même le commencement de l’espace métrique et de la chronologie. Mon complément de matière est le premier complément, celui de la première localisation, de la première individuation, du premier enchaînement donc, qui précède l’idée que le temps, le lieu et la manière aient jamais pu agir comme complément. C’est le complément d’avant la brisure de symétrie qui a engendré (morphogenèse) le temps, l’espace et la manière comme d’éventuels compléments.
La table est marquée à mon nom par sa fente ; c’est elle qu’il me faut ; je m’enchaîne à elle par l’irremplaçabilité de la compagnie, par l’enchaînement au sol et au temps que signifie la compagnie, par la croix que projette violemment, irréversiblement, au sol la naissance de la compagnie par suite à la conversion. J’entre dans la compagnie de la table ; elle m’incorpore, elle me fournit bien plus que la circonstance du lieu, du temps, ou de la manière. Elle me fournit la circonstance de la matière. Mais je dois aussitôt enchaîner mon processus d’écriture avec ce que la table vient de dire : enchaîner tout de suite, sans attendre, dès l’instant où je m’appuie sur elle.
J’enchaîne mon écriture avec son processus, parce que de toute façon il n’y a rien à attendre : cette fente est le lieu d’un retournement ; elle est une compagnie. La face réfléchissante du miroir s’est déjà brisée. La surface de l’écriture (l’arête, la fente à travers laquelle le monde me souffle son inspiration : à travers la matière de la table, donc) a déjà pris le dessus. Il n’y a rien à attendre parce que la compagnie de la table, cette entrée dans sa matière, a déjà créé l’irremplaçable lieu de l’éternel retour. Si je me saisis de l’éternel retour de cette table, sans me soucier de l’aller, sans prendre le temps, sans perdre le temps de l’aller, alors je dois écrire sans attendre, je dois enchaîner.
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La table, dans laquelle j’écris, ce complément de matière, cette circonstance d’avant le lieu, le temps et la manière, est la place de mon écriture, la place de marché, celle qu’il faudrait inventer si elle n’existait pas, rien que pour créer cet extrême opposé de l’identité et de la ressemblance (l’opposé de la possibilité, de l’analogie, de la contradiction, de la représentation) qui est la différence interne qui ne se conjugue qu’au temps de l’éternel retour (quel est le mode de ce temps : subjonctif, indicatif, impératif ?).
Rien que pour créer la place qui va remplacer l’abysse de la dette au lendemain de la conversion, rien que pour créer la contingence qui enchaîne – la fente, l’arête – à la place de l’attente qui lie et qui oblige, rien que pour créer l’attente de l’autre, de la compagnie, l’attente qui vient de la tension superficielle et qui se définit par elle et non pas l’attente qui vient de la tension de la profondeur (celle de l’abysse, celle de l’événement impossible à rejoindre, celle des deux moitiés séparées de la face, impossibles à re-joindre), rien que pour cela, il faudrait inventer la place du marché ; rien que pour donner tout son sens à la conversion, et tout son sens, qui est un seul sens, à l’être qui s’en dégage : le marché.
C’est cette place que je perds si je ne m’enchaîne pas aussitôt à cette table, dans l’espace et dans le temps, si je n’écris pas à cette table (lieu), sur cette table (manière), aussitôt dans la table (temps et matière). C’est-à-dire que je perds mon poste.
La grande idée, c’est que le marché est le lieu du virtuel, là où se déclare la dimension créatrice du temps, celle d’avant la brisure de symétrie qui a engendré le temps métrique que nous connaissons. Et que le marché est cela parce que sa place est celle de l’éternel retour, en raison de la manière dont j’ai déduit matériellement l’actif contingent de la conversion de la dette.
Et pourquoi le marché serait-il ce lieu de retournement, cette nécessité de répéter dans la différence et de réaffirmer le coup de dés qui a été lancé « pour toutes les fois » ? Parce qu’il est une place, parce qu’il est né en même temps que la compagnie, que la compagnie est l’actif contingent où la bipolarité de la dette est convertie en la duplicité de l’écriture de l’actif contingent (où le devoir a été transformé en pouvoir), et que cette compagnie ne peut alors prendre son départ, son lieu d’être, que de la place de l’éternel retour : elle ne peut se différentier et commencer son temps (cette pure différence) qu’en passant par l’autre, par le troisième homme, c’est-à-dire en devenant la place de marché ou le troisième homme va désormais passer, qui ne devait rien au premier ou au deuxième, qui n’est même pas issu de leur couple vertigineux et qui, en n’en étant pas issu, devient justement le premier signe de la fin de ce couple et de son remplacement par la compagnie (c’est-à-dire qu’il est engendré par ce couple, non pas au sens de la fusion ou de la chute, car ce couple est stérile, mais au sens de sa conversion).
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Ainsi le temps doit-il la dimension qui l’engendre à la place, à cette définition première de la place qui est plus générale, plus originelle que l’endroit, parce qu’elle combine un envers ; qui surpasse la localisation, l’espace cardinal, et n’est place qu’en tant qu’elle est place de marché. Peu importe que la place de marché soit quelque part (elle n’est nulle part ; elle n’a pas lieu dans un espace partitionné où il y a des parts, et encore moins quelque part) ; le marché a lieu avant la place : il détermine sa propre place. Il crée sa propre place, agora, simplement parce que trois individus s’y rencontrent, ou plutôt, parce que la tension, encore héritée de la dette et de l’abysse, doit absolument être coupée (c’est-à-dire détendue, libérée) par une troisième incidence, par le mouvement de celui qui arrive et qu’on n’attend pas en état de tension, mais qu’on est prêt à rencontrer.
Au lieu de couper la tête de la dette, on coupe la tension par une incidente : par celui qui arrive et qui s’en mêle (la mêlée), par le troisième homme qui devient l’autre partenaire de la compagnie : tout autre partenaire (où « tout autre » signifie quelque partenaire que ce soit, et le tout autre du couple, cela qui est radicalement différent du couple vertigineux de la dette et qui est le marché, et qui est le dehors).
Ainsi, à R. M. qui me demande : « Où publier ? », et si j’interprète la maison d’édition désormais comme le comment de l’équité et de l’entreprise risquée, je réponds : « Sur place ! Quel autre lieu ? » Il se trouve que je le reçois sur la place, la place de marché aujourd’hui devenue celle de l’échange, celle de la conversion. C’est en ce jeudi 11 décembre que j’accomplis enfin le destin de la place, et qu’elle peut commencer.
L’entreprise risquée de l’écriture, qui n’a plus rien à voir avec la face, la dette ou la couverture, peut commencer là. Le pit sur lequel je voulais écrire – et j’ai déjà écrit – mille pages doit devenir maintenant, suite à ma propre conversion, ou plutôt reconversion, cette place de marché, le lieu de création de la nouvelle compagnie qui sera l’outil de sortie de la crise.
14:45 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : marché, crise, écriture, virtuel
23.01.2009
Le processus géographique
Aller en Australie, en une seule fois, en un seul voyage, en un seul sens, comme processus géographique du Black Swan (ou du marché). Non pas que le marché ou l’événement aient lieu en Australie, mais c’est plutôt qu’il s’agit de faire un livre de ce marché, que ce livre ne peut pas être un traité théorique mais un récit d’aventures, que l’aventure suppose le voyage et la géographie, et que c’est le livre qui doit être le voyage et non pas raconter le voyage comme si l’aventure se confondait de nouveau avec un processus temporel.
Le livre n’a qu’un sens ; il ne se lit qu’une fois (en dépit de son infinie fracture/facture/fabrique et de son infinitésimale différentiation et répétition) ; il n’est qu’un seul déplacement. Et c’est pourquoi il ne doit pas se passer dans le lieu du marché, ou faire passer l’histoire du marché, mais être lui-même le passage du marché, c’est-à-dire de son sens. Si le marché est la case vide qui manque à sa place, le point aléatoire de la redistribution perpétuelle, alors on peut penser que ce processus ne peut que se décrire dans le temps et que le récit consiste à se calquer sur l’irruption, à attendre que l’événement ait lieu pour porter son empreinte à l’endroit où il a lieu. Mais si le livre devait lui-même être l’événement ? Si le livre, dans son infini recul et dans son infinie préparation/armement (car il est clair qu’il compte des pages et que celles-ci doivent se suivre) ne devait que nous transporter sur le lieu de l’événement : non pas l’endroit de l’événement, mais son envers, son virtuel, ce qui le pousse littéralement et le produit, son « il a lieu » et non pas son « lieu » ?
Comme le marché est la case vide dans le jeu de répétition et de réarmement, et si le livre du marché doit être, en une fois, le récit du périple géographique, il faut que dans cette seule fois le livre se passe à l’extérieur du cahier. Si le cahier, que le voyage transporte et dont le livre n’est que le récit du transfert jusqu’à moi, vide, a été requis sur le lieu d’écriture par l’impératif de l’écriture, par la nécessité d’écrire non pas quelque chose en particulier mais d’écrire sur ce site et sur ce lieu de l’écriture, non pas d’écrire sur le site mais d’être en plan avec lui, de mèche avec lui (la mèche pour percer un mur ou une colonne), d’écrire comme la connexion à son marché, à sa fabrique, à son écriture et aux recouvrements/découvrements de son immanence, une nécessité d’écrire qui ne se décrit donc elle-même que comme la circulation et le réarmement d’une case vide, mais une nécessité tellement pressante qu’elle semble émaner d’un plein, il faut que le livre soit la couverture (au sens presque médiatique) et la reliure de ce double dépêchement et empêchement vides, celui du cahier vide sur un lieu où le sujet de l’écriture est lui-même vide et n’est que la circulation d’une case vide.
Il faut que le livre soit la capture (l’extraction, le ramassement, la collecte) de la raison pour laquelle il manqué cette pièce, ce cahier vide, à l’auteur qui s’est trouvé, sans principe transcendant ni monument, mis en présence de cette ruine, à même la connexion avec son immanence, et qui s’est trouvé alors dans l’absolue nécessité d’écrire ; qui s’est trouvé là simplement pour capturer lui-même et s’imprimer lui-même avec le signe de cette circulation vide. Il faut que le livre en soit la capture, c’est-à-dire qu’il faut qu’il se passe lui-même comme le récit de cette capture, qu’il en soit le résultat, qu’il en soit lui-même l’événement, le sens du passage. Et comme il s’agit d’une capture instantanée que le livre ne peut livrer que dans un seul sens, cela voudra dire que le livre sera une inversion.
La géographie du marché sera livrée exactement dans le recul et l’armement de la phrase qui dit : « Du récit du dépêchement de ce cahier vide en ce lieu de circulation du vide, un cahier dépêché afin que s’établissent là-bas, à même le plan d’immanence, à même l’immersion dans la vague de recouvrement de la ruine par la ruine, la connexion avec cette circulation et le nœud de cette circulation, il y a matière à faire un livre. » Car le livre dira ce qu’il faut recueillir (recueil) et relier (reliure) dans le dépêchement de ce cahier au motif doublement vide.
La géographie est livrée, le livre est le résultat du voyage dans le marché, parce qu’on rapportera, de ce lieu et de ce voyage, en un mot, de cette géographie, justement un livre qui rapportera le voyage. Le livre devient pour moi synonyme de géographie (il y a des livres d’histoire et il y a des livres de géographie). Et en ce sens, le livre n’est pas le cahier. On peut se demander ce qu’est le cahier. Le cahier est le plan qu’il a fallu glisser au-dessous de cette circulation, dans la matière et dans les lignes mêmes de ces ruines (dans cette circulation du vide), afin que cette circulation, qui est forcément bloquée et enchaînée au plan d’immanence, s’y imprime. Le cahier vide est la pièce qui crée l’événement : ce qui manque, ce qui va être dépêché. Le cahier crée la ligne. C’est de la nécessité, qui est l’immanence même, d’écrire dans ces ruines et de l’impossibilité tout aussi immanente d’écrire sur autre chose que ce cahier qu’est né le besoin impératif de le dépêcher et de l’acheminer. C’est sur ce cahier, en effet, que sont écrites ces choses ; elles « sortent » de lui et ressortissent de lui, avant de sortir du lieu. C’est le cahier qui inspire cette écriture et qui la produit. L’écriture ne remplit rien quand elle remplit ce cahier. Elle ne le remplit pas ; elle le plie et le replie ; elle le travaille et le complique. Le cahier fait partie de la matière plastique que l’écrivain pétrit et manipule et plie et replie pour produire cette forme finie de l’écriture.
C’est le cahier qui noue ici l’histoire (le processus de l’écriture qui est le processus de l’histoire) et la géographie (ce site et les marques, les strates, de ce site ; ce qui s’y est passé et qui y est marqué ; la géographie comme l’empreinte de ces passages et de ces différentiations ; la géographie comme le coup d’œil instantané à la carte de géographie, qui explique pourquoi cela doit se passer ainsi et le cahier être requis et aussitôt dépêché en ce lieu).
C’est le cahier qui est le signe, l’épreuve, l’empreinte, je dirai même, la marque, de cette nécessité intérieure qui n’a d’autre nom (d’où la nécessité) que l’immanence. C’est le cahier qui devient le point de connexion le plus urgent, le plus pressant, mais également le plus vide, de cette fabrique et de ce marché. (C’est-à-dire qu’il n’est pressé contre aucune paroi ni par aucun contenu ; il est pressant à l’envers et non pas à l’endroit ; il s’agit bien là de cette nécessité de l’écriture postérieure, de la nécessité de penser par après.)
Le cahier devient le point du marché, la précipitation, le dépêchement, ce qu’il faut précipiter et dépêcher en ce lieu, ce qui manque, ce qu’il faut aussitôt glisser à l’endroit de ce lieu (ce qui veut dire qu’on matérialise également un envers) pour qu’il en porte la marque de l’immanence. Quant au livre, il est ce qu’on rapporte et ce qu’on inverse là. Il est ce qui couvre et ce qui relie cela. Il est comme l’écriture extérieure du cahier, l’écriture extérieure de la nécessité intérieure. Il écrit autre chose que ce qui s’écrira sur le cahier ; il écrit tout à fait autre chose. Mais il écrit indirectement ce que le cahier écrit, puisque l’on peut alors se contenter du livre et du récit de cette aventure. On peut même se contenter du concept et du nœud du livre (pas encore son contenu). On peut se contenter de comprendre, ou plutôt d’intuiter, de saisir et non pas de contenir (comprendre), la raison pour laquelle, dans ce récit du cahier vide et manquant, il y avait matière à faire un livre. Car cela est le nœud exact de toute l’aventure : le point où toutes les questions et toutes les lignes se nouent.
On peut se contenter d’écrire le livre ou de se saisir du nœud de son écriture avant d’écrire le cahier. On peut même se dispenser d’écrire celui-là, en fin de compte. Ce qui veut dire que c’est le livre ici qui pousse et qui produit le cahier. Le cahier peut rester vide, il peut rester justement égal à ce qu’il signifie, à son manque justement, et le livre ne s’en écrire pas moins. Le livre devient lui-même l’événement, comme arrêté au bord de ce cahier vide, et qui noue lui-même l’événement, qui décide l’événement (puisqu’il justifie la matière d’un livre), si bien que le cahier est nommé et décidé après le livre : c’est le livre qui l’écrit.
Le livre aura ainsi été ce que je rapporte et ce que j’extrais de cette aventure : il est la nécessité, l’écriture extérieure. Il est l’inversion, ce qui reste dans la main, ce qui reste à faire. Il n’aura pas été le résultat d’un processus mais d’un seul voyage, d’un seul trajet, d’un seul mouvement de recul et d’extraction et d’inversion issu de cet endroit où le cahier, qui est arrivé à manquer, est parvenu à concentrer toute l’écriture et toute la ruine comme processus historiques. (Le cahier les a concentrées : c’est-à-dire qu’il les a remplacées ; il les a éliminées.) Et ainsi, le livre ne sera sorti (les livres sortent, en effet) de ce lieu que comme un processus géographique.
Comme le processus historique du virtuel est résumé et recouvert par le point de connexion du cahier, lequel, parce qu’il est arrivé à manquer, aura rendu ce processus plus pressant, aura créé l’événement de l’événement, aura justement croisé la direction de la géographie avec la direction de l’histoire, engageant ainsi la carte entière du pays et des routes avec la strate de l’immanence et le dépôt de la ruine (la déposition de la ruine, son témoignage, sa sortie hors de la boîte : la dépose de ce contenu-là), alors le livre qui vient après, le livre qui vient écrire cela de l’extérieur, n’aura plus que la direction de la géographie pour étendre son processus. Si bien que le livre dont la matière est là, le livre que j’écris après cela (tout comme le livre que j’écris et que je rapporte du trajet géographique de ce qui m’aura manqué, à Sydney, en présence de l’immanence du marché, pour glisser l’épreuve sous l’immanence et recevoir sa marque et son empreinte) sera le livre de la géographie de l’événement et du marché, et non pas le livre de leur processus historique.
Après l’histoire et l’écriture comme processus de l’histoire, c’est la géographie comme récit d’aventures et comme livre de géographie qui m’anime (un livre qu’on rapporte, un livre qu’on extrait d’un seul voyage, en un seul sens, dans un seul et même mouvement de recul et de récit à partir du « non-lieu » et du « non sens » de l’événement, à partir du « non-lieu » et du « manque à sa place » de ce cahier qu’il a fallu dépêcher et dont toute la nécessité de l’écriture se résume par l’urgence de son dépêchement, ce cahier qui résumait et qui faisait le point sur le marché, ce cahier qui faisait, en un mot, le point du marché). C’est justement la période où je suis sorti de la boîte et du livre.
Je suis sorti de la boîte, et cela veut dire que je ne cherche plus à courir le monde avec ma boîte ou à le couvrir avec mon système. Je ne fais plus le tour du monde et des possibilités. Je ne cherche plus à systématiser mon produit et à reproduire, indifféremment, en tout point de l’orbite, le même geste de sortir le produit de la boîte et de ne communiquer qu’un contenu. Je suis sorti de la boîte et de la créature actuelle, et cela veut dire que je suis aujourd’hui également connecté au virtuel : que s’il ne sort aucune implémentation actuelle de mes voyages ou de ces lieux où aurait pu se nouer le marché et s’enchaîner la fabrique, au moins il en sortira un chapitre ; que si je n’avance pas sur le terrain et que je n’étends pas la gamme éparse de mes possibilités, au moins je reculerai dans le virtuel, au lieu où se noue et s’extrait le chapitre.
Et je suis sorti du livre, au sens où le livre n’est pas devenu lui-même le processus de fabrication de remplacement. Je ne cherche pas plus à faire régner le système de la boîte qu’à étendre et amplifier le contenu du livre. Le livre ne contient rien, il ne renferme rien ; il n’est lui-même qu’un mouvement d’inversion et de sortie : la marque d’un lieu, le résumé d’un processus devenu géographique (c’est cela, devenir, pour un processus). C’est-à-dire que je ne raconte pas ce qui m’arrive, dans le livre : actualité ou non actualité, implémentation, avancement ou retrait ; mais c’est le livre qui s’impose lui-même comme matière, dans ce mouvement de recul, comme lorsque, à force de vouloir écrire sur le marché et de réclamer ce cahier, ce feuillet, qui manquait si cruellement à sa place, devant l’urgence de ce point de connexion, l’urgence de ce support (cahier de charges) pour l’implémentation du modèle du marché, c’est soudain la couverture et la reliure d’un livre que je me suis trouvé avoir entre les mains et qu’il m’est alors apparu que le livre, parce qu’il était susceptible d’être « reçu » dans un mouvement de recul et qu’il n’était pas tenu d’être continuellement perçu comme un processus positif de fabrication, pouvait recevoir la matière inverse du marché, pouvait le contenir inversement, et devenir lui-même le livre de marché. Ce que, dans un dépliement naturel, dans un mouvement de ma pensée qui s’est naturellement dépliée à l’extérieur et non pas qui s’est imaginée dans une boîte, il est naturellement devenu, dans une connexion immédiate, plan à plan, avec le marché.
Une double inversion et un double dépliement, ici : non pas faire la théorie du marché, non pas faire le récit du marché, mais devenir la marque extérieure, l’écriture extérieure, du processus géographique dont le seul et unique mouvement de recul rapporte la matière et le nœud de ce qui a manqué/marqué là-bas. Il faut un voyage, il faut toucher la géographie après avoir mis le point et la croix sur l’histoire, pour que le marché, ce lieu de l’événement, ce site de la situation envenimée, se transforme en livre de cette manière qui garde intacte la continuité et la tension de la surface. C’est-à-dire que le livre est avant tout un dépliant. Il sort de là ; il se dégage de là : il y a donc une géographie.
Le livre sort et se déplie : cela veut dire qu’il ne se referme pas et qu’il ne contient pas. Il se dresse comme le contrefort d’un manque, comme le processus lancé dans sa propre géographie, l’envers qui se constitue à son propre endroit, pendant que s’engagent la géographie et l’histoire dans leur marque et dans le voyage de ce cahier vide vers eux. A Sydney, je me suis trouvé également mis en présence d’un champ d’immanence : un champ de ruines et d’arêtes aux multiples brisures ; je me suis trouvé au point où il fallait absolument écrire sur mon support habituel, l’outil que j’ai passé tout ce temps à aiguiser et à polir, et écrire absolument en ce lieu, sur ce site absolu de rencontre et de recouvrement des vagues de l’immanence.
14:39 Publié dans Barton Fink | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : virtuel, processus, écriture, black swan, immanence
19.01.2009
Passe d'armes
Le virtuel est ce qui remonte armer l’actuel (dans un mouvement de recul doublé d’un chargement de projectile), et cela me fait penser à l’infini virtuel dans lequel remontent les armes que mon meilleur ami et moi avons transférées.
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Ces armes ont une histoire, certes. On pourrait retrouver le moment où chacune est venue se joindre, pour nous, au flot de la réalité. Mais elles n’ont pas de passé, puisqu’elles sont éternelles et qu’elles ne s’usent pas. Au contraire, la préoccupation constante est de savoir quel avenir leur préparer, comment les cacher, comment organiser les plis et les replis de la vie autour d’elles pour qu’elles apparaissent le moins possible.
Partie intégrante de la réalité des armes est cette façon dont elles affleurent à la surface de la vie (bien réelles, donc, et pressantes de réalité à la surface de la vie) en s’arrêtant toutefois juste avant le moment de la percer.
Comme étant réelles et devant fuir l’actualité à tout prix, les armes se destinent au virtuel et s’étendent vers le virtuel, en arrière. Leur passé vient de là. Dans leur fixité et leur permanence, elles n’arrêtent pas de différentier la façon dont l’actualité aurait pu être pour les avoir quand même.
Elles ne servent à rien ; elles sont trop près de la surface (où elles sont cachées à tout prix) pour ne pas s’engager dans une autre négociation et une autre redistribution que celles de l’actualité. Elles laissent imaginer, peut-être même écrire, l’espace d’où elles proviennent. De même qu’un double parcours est requis pour associer l’action du virtuel à l’actuel (ce double mouvement armant ainsi l’actuel), de même les armes, inutiles, réelles et tendues, ne sont là que pour assurer ce passage aller-retour, cette redistribution.
* * * * *
La ligne de survol recule dans le virtuel. Elle y accomplit cette partie immémoriale du double parcours de l’intuition (Badiou sur Deleuze) pour armer l’actuel.
Cette ligne n’est parcourue par aucune entité physique, par aucun objet de science, par aucun point de référence, mais par la localité et l’endroit de la variation. Elle est parcoure par la variation et le dépliement même des volumes et des surfaces qui constituent les concepts ; et c’est pourquoi ces « mouvements » non physiques, non ontologiques, mais purement topologiques, ces mouvements de variation du lieu de l’être qui ne peuvent, pour cette raison, être mesurés dans aucun espace quantitatif où les variables se seraient infiniment ralenties, ces mouvements du déplacement de l’endroit, de l’être-là, du lieu d’être, et qui, parce qu’ils poussent et transmettent l’endroit, méritent à double titre d’être appelés « mouvements à l’envers », ont lieu à vitesse infinie : un lieu en soi déjà trop extrême pour qu’on puisse encore parler d’« avoir lieu ».
L’être se dit toujours en un seul sens, mais comme il est fait pour rencontrer la différence et la contingence, comme la contingence est absolue (et apparaît même, dans la dérivation factuale de Meillassoux, comme l’antécédent absolu de l’être) et que cette série de rencontres ne doit surtout pas se dire dans l’espace métrique des possibilités – car alors il ne s’agirait que d’abstraction et on n’aurait rien fait –, comme cette série ne peut laisser ni choix ni interstice (l’abstraction, c’est essentiellement laisser un choix) et qu’elle ne doit rien abandonner de la compacité et de la tension de la surface ; comme cette série de rencontres, cette suite de différentiations, doit avoir lieu, au contraire, dans l’unicité de la tension de la surface et dans l’univocité de l’être, alors on doit toujours, à partir d’une différentiation de plus en plus riche et évoluée, à partir d’une surface de plus en plus remplie d’arêtes et d’une ligne de plus en plus brisée (fractale), en revenir au même point, si bien que le sens dans lequel l’être se dit est toujours le même, cette ligne-là est toujours la même, mais c’est le recul (hors temps) vers le virtuel qui est éternellement recommencé. Voilà l’éternel retour.
C’est une série de mouvements d’armement de l’actuel qui a ainsi lieu dans le virtuel : une série dont il n’y a pas lieu de déterminer dans quel ordre, temporel ou spatial, elle-même se poursuit. Tout ce qu’on sait, dans cette philosophie de la différence, c’est que quelque chose doit toujours se fracturer et se briser (le processus de la contingence) et quelque chose doit toujours se « recharger » : pour être prêt à tirer dans le sens unique où se dit l’être ; et qu’ainsi, un certain espace de recul, un lieu interdit, une cache d’armes, fera que le projectile de l’être sera toujours chargé dans le magasin, et le trait prêt à partir.
Il faut un espace de recul où l’armement du bras de l’actuel par le virtuel puisse constamment avoir lieu. C’est un état permanent, mais qui n’est pourtant ni statique ni dynamique. C’est l’interstice propre à ces mouvements de répétition : le rideau de part et d’autre duquel ont lieu la dislocation puis le réengagement typiques du mouvement de la culasse. On parle aussi de fusil à répétition.
* * * * *
Les armes sont faites pour tuer, c’est-à-dire pour répéter. Encore les armes blanches ont-elles la propriété d’être portées très près du corps. Elles arment le bras de l’homme ; elles le prolongent. Elles rentrent dans leur fourreau, en attendant que la lame pénètre une chair étrangère. Elles sont l’extension du domaine de la cuisine et du traitement du gibier. Bien qu’elles tranchent et qu’elles découpent, elles participent de l’unité de l’organisme de l’homme : elles sont le stade préalable de la préparation de l’aliment, c’est-à-dire le stade préalable de l’ingestion. (La vie, l’expulsion du nouveau-né du ventre de la mère, avant tout le programme de découpage de chair pour l’alimentation de l’enfant et pour remplir son ventre, commence par un geste de découpage, par la lame qui tranche le cordon ombilical).
Quant aux armes à feu, ce sont des machines ; elles reculent hors du champ de l’actuel et de la tranche fine du présent (d’ailleurs le mouvement de recul est imprimé dans la notion même de leur usage). Elles reculent, donc, dans le virtuel, pour la raison qu’elles sont des machines (que des pièces diverses s’emboîtent et s’articulent en elles) mais qu’elles sont prêtes à tuer et qu’elles se disent tout entières dans le point très précis et très pointu de leur décharge et dans leur intention première.
C’est-à-dire qu’on ne remontera pas chercher le moment où elles ont été assemblées : l’endroit de leur assemblage, qui est donc l’envers de leur intention présente et de leur point précis, l’envers de leur point de précision (on parle d’armes de précision) et par là même, également, l’endroit de leur armement. C’est donc le virtuel : il s’efface devant la livraison du point essentiel de leur actualité, lequel fait, le plus souvent, l’actualité et crée même l’événement – car alors on dira qu’un anarchiste a tiré sur un archiduc, qu’un marginal illuminé a tiré sur un président, etc.
Ce n’est pas dans ce temps-ci, dans cette série-ci chronologique ou dans cette histoire-ci, qu’on entreprendra de visiter l’endroit de leur assemblage. A cause de cet assemblage et de ce mouvement de pièces usinées qui est le mouvement propre de l’armement (mais on aura compris que ce mouvement va s’étendre, chez moi, le plus possible vers l’arrière, si bien que tout l’assemblage et tout le concept assemblé et taillé de l’arme à feu vont bientôt s’appeler, chez moi, du nom de l’armement), à cause de ce virtuel qui restera caché, les armes à feu ont plus de choses à dissimuler sous la surface de l’événement (celle où elles livreront leur actualité) que les armes blanches qui sont blanches comme la page et qui ne sont pas chargées, quant à elles, du moteur de l’écriture qui écrit derrière la page.
Le nom de cache d’armes est plus approprié pour les armes à feu que pour les armes blanches. Il suffit de méditer pourquoi il en est ainsi pour ressusciter le virtuel qui est constitutif de leur assemblage ; pour comprendre que lorsqu’on découvre une cache d’armes, c’est virtuellement tout l’espace de l’assemblage, du mouvement de la culasse et de l’armement que l’on découvre. Ce n’est pas une actualité ou un événement que l’on marque ainsi à la surface, mais tout le réservoir, toute la richesse, tout le gisement de virtualités qui se cache derrière l’événement et qui le produit potentiellement.
C’est pourquoi la découverte d’une cache d’armes fait potentiellement bien plus sensation qu’un événement sensationnel. Car en même temps que l’événement ponctuel de la découverte, c’est tout un espace qu’on vient de pénétrer, où il nous appartient désormais d’arrêter l’événement. Car en saisissant ces armes, on les prive à jamais de leur actualité et de leur livraison (on parle d’une livraison d’armes). Dieu sait quelle série d’événements, quelle nappe entière, quelle révolution future, quel soulèvement possible, on pénètre proprement lorsqu’on découvre une cache d’armes ! Et ainsi la variété et l’ordre, je ne dirai pas : des événements, mais des lignes saisies sont tels, quand on découvre une cache d’armes, que l’événement mérite qu’on s’y arrête comme à la croisée de mondes et qu’on reste alors suspendu, au nom de cette réalité si pressante des armes à feu et si précisément anti-actuelle (ou plutôt : anté-actuelle, d’un poil anté-actuelle ; et tellement pressante qu’elle affleure à la surface et qu’elle n’attend que de presser sur la gâchette), non pas dans l’embarras du choix (des armes) des possibles – car il n’y en a pas en ce point reculé, caché, dissimulé, du virtuel ; là, il n’y a pas d’abstraction ; il n’y a que le compact et l’enroulé du signe –, mais dans l’infinie étendue, dans l’étendue qui n’en finit pas (de passer – une passe d’armes – et de s’armer), du virtuel.
Et lorsqu’il s’agit maintenant de déplacer, comme mon meilleur ami et moi l’avons fait, cette réalité pressante, cette « masse d’armes », qui n’est pas prête de changer, de passer ou de trépasser, mais qui nous survivra à tous et qui même répète puisqu’elle tue, on peut se demander ce dont, alors, on se saisit, et ce qui nous reste dans la main (je dirais même : ce qui nous prend par la main).
Nous avons, mon meilleur ami et moi, très certainement touché de la main cette masse solide et compacte et éternelle des armes, cet espace de leur recul infini, ce virtuel qui se creuse sans cesse pour les retenir et les cacher, et à leur virtuel assemblage (l’endroit de leur armement) se conjuguait alors le fait que toutes ces armes, qui appartenaient à mon grand-père, se trouvaient rassemblées par le mari de ma tante et que c’est une collection entière que nous nous apprêtions à mettre en mouvement. L’opération avait ceci de singulier que nous devions mettre en mouvement cette masse inamovible et par là même découvrir leur virtuel et littéralement soulever sa trappe, non pas dans le sens ordinaire où la cache d’armes aurait éclos à la surface, mais où l’interrogation allait cette fois elle-même glisser à la surface et non plus tenir l’espace virtuel, à découvrir et à armer, comme vissé derrière la localité de la découverte.
Il allait s’engager, entre les armes à feu et nous, un commun mouvement qui était que nous devions les transférer d’un endroit à l’autre et qu’il fallait bien que ce mouvement ait un sens, qu’il ait d’abord un sens, dont il conviendrait par la suite de déterminer s’il aurait lieu dans l’actuel ou dans le virtuel. Plus que pour le découvreur localisé de la cache d’armes, le questionnement serait pour nous pressant. Si le virtuel est tout passé et passivité et que sa découverte est sensationnelle en raison de cette étendue infinie qui se déplie alors toute seule vers l’arrière, notre virtuel avait ceci de plus aigu qu’il se conjuguait en l’occurrence avec une activité et que nous devions positivement faire transiter et faire passer ces armes ; la cache d’armes, et tout le virtuel qui y est chargé, se trouvant ainsi tendus, pour nous, à l’extrême de la passe d’armes. Ce qui affleurait alors à la surface de l’actualité, en plus du puits du virtuel, c’est bien l’idée de l’exécution (d’un plan), d’un passage par les armes.
Par ce commun mouvement, nous nous trouvions nous-mêmes engagés dans ces armes, un peu comme on dirait que la cartouche est engagée dans le canon ; nous-mêmes engagés dans leur propre mouvement d’armement ; c’est-à-dire que dans leur éternel retour et dans leur éternel mouvement d’armement, c’est nous que la culasse a, cette fois, emportés dans son mouvement, si bien qu’avec le mouvement de cet arme qui nous rechargeait et qui était prête à nous tirer et à nous livrer dans la cible toujours égale du présent et de l’actualité, c’est notre vie qu’il fallait recommencer de vivre et différentier un peu plus, c’est notre vie qu’il fallait répéter et rejouer et reproduire et réinterpréter.
Tout à coup, ces armes inamovibles, massives, mais qui nous engageaient dans leur bras armé bien plus qu’elles n’engageraient le découvreur de la cache d’armes, qui nous engageaient à l’extrême de la passe d’armes, ouvraient sous nos pas, non pas le détail ou l’anecdote de leur histoire, mais de ce qui s’est passé et de ce qui aurait pu se passer, comme ça ou autrement, pour que nous en soyons là, à transférer ces armes dans le secret et sans plus de question quant à l’endroit d’où elles proviennent et quant à la place où elles iront.
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14.01.2009
Hôtel Palmyra (II)
J’ai donc atteint ce stade tellement immanent de l’écriture où tout sujet qui la précèderait et qui la surplomberait (la dépassant ainsi d’une tête) et sur lequel elle serait censée écrire (que ce soit le sujet, la matière de l’écriture, c’est-à-dire le thème sur lequel elle porte, ou carrément sa matière subjective, le support matériel de l’écriture, la feuille ou le cahier) a disparu, et où cette nécessité préalable de l’écriture (« Je détiens un sujet : il faut que je l’écrive ! », et jusqu’à ce devoir de l’écriture qui ne serait suscité que par la page ou le cahier à remplir et qu’on ne pense devoir, pour la raison, justement, qu’il ne serait provoqué que par le vide, à aucune nécessité) l’a entièrement cédé à la véritable nécessité d’écrire, celle qui vient par après, celle qui appelle la pensée à se développer après coup, sous la contrainte de la contingence et de ce qui vient, de ce qui arrive, c’est-à-dire que cette nécessité-là, parce qu’elle est contrainte par le contraire de la nécessité qui est la contingence, est contrainte en réalité de se répéter tout entière à chaque coup de la contingence : elle n’est répétée que dans le virtuel, allant à chaque fois redire l’être dans le sens qui est le sien, et ainsi acquiert-elle une force infinie.
Si la pensée se développe sous l’effet d’une rencontre, qui ai-je rencontré à Baalbeck, à l’hôtel Palmyra, pour que le seul compagnon que je désire par suite de cette rencontre soit mon cahier vide, pour l’envoi duquel non seulement la nécessité historique a cette fois été mobilisée (la loi de succession qui fait que je dois remplir un cahier après l’autre, et encore la loi de succession des jours qui m’enchaîne au devoir d’écriture journalier) mais également la nécessité géographique : ces deux routes historiques (concourantes ou divergentes ? différentiées ?), la route de Damas et la route de Baalbeck qu’il a fallu rassembler en la nécessité de leur nœud, faire exprimer dans leur embranchement, et précisément dans leurs sens respectifs (l’une allant à Damas, avec tout ce que ça signifie comme fabrique de tissu et intelligence interprétative, transversale, du Proche-Orient, et l’autre allant rejoindre un plan d’immanence plus sous-jacent encore, celui qui s’étend sous la machine de guerre, qui collecte les ruines du temple et la trace de sa différentiation par la guerre, celui où s’arme et se recharge un virtuel à la double voix et à la double ligne, car non seulement il dit l’être comme il se doit, mais il dit, en plus, le lieu d’être de ces ruines, ce que ça signifie qu’elles soient là, posées, et que nous soyons posés en face d’elles, que si ces ruines n’ont plus aucune actualité, quel sens cela a-t-il vraiment qu’on vienne à elles comme ce qui vient et ce qui arrive, quel est le sens de notre événement, de notre arrivée, dans ces ruines, et quelle ligne, quel plan, encore relever de leur site (je dirai plutôt : de leur situation envenimée) si la différentiation a atteint en elles un degré tel qu’elles ne sont plus que lignes brisées qui tombent et que même l’actualité a du mal à leur venir), ces deux routes que j’ai dû mobiliser, avec la marchande d’étoffes prenant le chemin de l’une, dans la navette historique de son tissu et de sa fabrique, et s’arrêtant à l’embranchement de l’autre, à Chtaura, pour me destiner ce cahier vierge, qui n’était plus alors une pièce préalable du moteur de l’écriture mais une case vide, manquante, justement dépêchée après ?
J’ai atteint ce stade de l’écriture et de ma fabrique – et il a fallu, pour cela, investir l’hôtel Palmyra vide, dont toute la nécessité doit également s’interpréter après coup comme étant celle de l’écriture et de son moteur – où je me noie et je m’immerge dans le lieu d’écrire ; où je ne discerne et ne prévois aucun sujet particulier avant de m’imprégner et de m’imprimer moi-même dans le lieu, où le virtuel, une fois reconnu son lieu, et le nœud de l’écriture, une fois désigné à la croisée de la table en marbre et des colonnes romaines, m’ont tout de suite imposé d’aller dans le seul sens que je connaisse qui est celui d’écrire, et le récit, inverse (parce que je me trouvais saisi du lieu et du nœud avant de disposer de la page), a alors consisté à écrire un livre à l’extérieur du cahier, justement le récit de la façon dont le cahier a été livré, expresse, à partir du nœud des deux routes, de l’Histoire et de la géographie, au point qu’on pouvait penser que le cahier (et sa nécessité a posteriori) n’ont été inventés que pour créer ce livre (ce récit d’une livraison) ; car alors c’était la seule manière de dire quel sens cela pouvait avoir de se retrouver sur ce site, dans cette situation envenimée, et de devoir écrire.
Ce qui me met dans cette situation de redistribution et d’écriture, c’est évidemment la place vide de l’hôtel Palmyra, dont tous les fils et toute l’histoire de la conservation en l’état (à cause de la guerre, des religions, et de l’immanence, à cause de l’art et des festivals) seraient à redire afin d’installer en son centre, comme une seule voix venue du virtuel, le lieu d’écrire.
Jadis lieu et site de transcendance que la ruine et l’érosion ont transformé en milieu de pure immanence, les ruines du temple de Baalbeck ne m’attirent pas tant par leur monument qu’elles ne me noient dans les vagues et les replis de ce qui les découvre et les recouvre, à savoir ce flux et ce reflux d’immanence qui n’altère pas la tension de la surface et le plan mais fait simplement pénétrer les uns dans les autres les ouvrages de la marqueterie ; et ainsi, après avoir assisté, en elles, doublement à l’ouvrage de l’immanence, une première fois par la guerre, par la transformation des colonnes espacées et transcendantes en lignes infiniment fracturées de la défense locale, en lignes infiniment différentiées et localisées par l’acte de guerre, qui devient, à travers chacune des meurtrières, à travers chacune des pierres, un arrêt de mort, c’est-à-dire une répétition (essentiellement une brisure ; et j’ai déjà dit que tuer, c’était répéter ; sans parler de l’arrêt qui est une répétition) qui relance toute la ligne (le temple, en devenant citadelle, devient une ligne fractale où chaque angle, chaque meurtrière, engage la totalité de la ligne de défense et peut tout à la fois la défaire et livrer la citadelle), et une deuxième fois par le temps et l’infinitésimal fracturation de l’érosion, je ne peux plus établir avec elles que les liens de l’immanence qui sont de la surface et de la fabrique, c’est-à-dire qu’ils sont de l’écriture, si bien que les ruines me saisissent et m’arrêtent comme un lieu d’écrire avant qu’elles ne soient un lieu d’être ; elles me saisissent comme une arme dont peu importera qu’elle soit livrée et quelle livre son actualité et dont seuls compteront alors l’armement et le virtuel ; elles me saisissent par le devoir d’écrire, par le moteur de l’écriture et son rechargement/réarmement, avant de m’en offrir la réalisation actuelle, si bien que pour inventer et créer ce mode unique de livraison, pour faire un livre, non pas qui relie et qui recouvre le cahier mais qui a lieu à l’extérieur du cahier, il ne s’est trouvé rien de mieux, pour constituer le récit, que ce cahier qui manquait soudain à sa place et qu’il fallait me dépêcher.
Ce cahier, peut-on dire, était mon modèle de raccordement à la surface du marché : la livraison actuelle en importerait peu (comme importait peu la livraison du modèle à la banque australienne), mais seulement le virtuel dont il provenait et dont il retournait (jusques et y compris l’éventualité que le chauffeur de taxi l’égarât et qu’il ne me parvînt jamais) ; car c’est ainsi que doivent s’écrire les livres en milieu d’immanence pure, sans aucune saillie ni transcendance, mais en donnant leurs pages à imprimer (comme une empreinte) à la surface.
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06.01.2009
Hôtel Palmyra
2009 l’année du retournement ?
Un camion se retourne dans un virage devant moi (à une seconde près, j’aurais fait partie de l’accident) et il se met à saigner comme un bœuf dans l’égout, où fondait également le verglas. Le corps disloqué du passager occupant la place du mort (cette place qui attend, comme je l’ai déjà dit), le corps qu’on ne voyait pas mais qu’on imaginait justement retourné, vrillé sur son axe dans une pose qui aura éternisé la torsion que venait d’accomplir le camion dans la courbe, et le visage qui venait de s’animer d’un sourire, qui transmettait comme un ordre à la « surface de séparation de l’eau », la séparation entre le Bien et le Mal, entre la face blanche et le corps sombre, immergé, « infiniment massif » (Baudrillard), de l’iceberg – et que pouvait transmettre ce visage souriant d’autre qu’un ordre : je veux dire, un « mot d’ordre » (Deleuze), un sens, un ordre nouveau du discours ? –, qui transmettait un signe double pour dire qu’il n’était pas mort mais qu’il n’allait pas tarder à mourir, qui transmettait le sourire de l’entre-deux, un ordre, une invitation, pour que l’on tourne tous les regards vers lui et qu’on le voie mourir ; ce corps et ce visage qui se tordaient dans le camion par un autre phénomène que la douleur – car le visage souriant ne semblait pas souffrir mais seulement affairé, (à moins que la douleur ne soit ce qui tord le corps simplement pour le sortir de lui-même, pour l’extraire, pour en retourner l’intérieur à la surface du monde) –, si bien que leur torsion ressemblait à celle d’un ver, à celle d’une pièce étrangère qui se serait trouvée prise dans un engrenage plus vaste qu’elle et qui se tordrait pour se sortir d’affaire ; ce corps et ce visage, aussi petits qu’une pièce dans ce camion couché sur le flanc, semblaient sans commune proportion avec la grosseur du ruisseau du sang qui se déversait du camion, si bien que ce n’était pas saigner que cela – un corps humain ne pouvait pas se répandre avec autant de largesse – et l’on pouvait penser que c’était le camion qui vomissait plutôt son contenu, le passager ayant été malaxé à l’intérieur avec tout le reste (le camion ayant accompli, pendant le bref instant de son tourment, la mission d’un camion mixeur) et ne tardant pas à passer sous le corps du camion, puis à se déverser dans le ruisseau, avec tout le reste.
Ma mère et son frère déjà mort se retournent dans leur tombe pour accueillir leur frère à la fois le plus proche et le plus haut, Pierre, qui est mort hier à l’aube. Pierre dont j’ai accueilli la nouvelle du décès juste avant de me coucher dans mon lit glacial, dans cette chambre 30 de l’hôtel Palmyra qui sera devenue mienne de l’autre façon que celle consistant à y donner du plaisir à une femme, à marquer la place par l’échange irremplaçable de l’amour et par le retournement des corps l’un dans l’autre, et qui était qu’on m’y téléphonait la mort d’un membre de ma famille (comme, à l’époque, les morts répétées dans ma chambre du Gramercy Park Hotel) et que la famille entière se tordait pour se tirer d’affaire : chez elle, pour extraire le mort, pour le faire sortir, pour l’exprimer à la face du monde et dans les journaux, et ailleurs, pour rapatrier les corps de ceux qui vivaient à l’étranger, afin qu’ils rejoignent celui de la famille reconstituée, le temps que celle-ci avale sa salive et expulse celui qui n’est plus.
Et ainsi, j’aurai reçu la nouvelle de cette mort comme la conclusion de ce séjour mortel à Baalbeck, juste avant de passer la dernière nuit dans cette chambre devenue mienne (d’autant mieux que s’y produisaient désormais des événements aussi intimes que la mort d’un proche) et qui sera devenue la chambre où j’ai enterré mon oncle Pierre.
Je m’étais fait la réflexion que l’hôtel Palmyra allait sans doute partager le sort du Gramercy Park Hotel et fermer, juste après m’avoir accueilli, dans la neige, comme le dernier pensionnaire. La structure se retourne ainsi : le dernier pensionnaire n’en est plus un. Il devient le point d’inversion, un culbuteur.
L’hôtel est plus absurde avec un seul pensionnaire que complètement vide. Vide, l’hôtel fermerait et il aurait au moins ce sens, rien d’absurde à cela, tandis qu’ouvert pour un seul pensionnaire, il est obligé de maintenir tout son sens (on n’est pas censé être le seul pensionnaire) et de maintenir tout le service.
Tout le service de cuisine est pour moi, tout le service des flûtes à champagne, du seau à glace, tout cela, qui ne sert plus, est pour moi. Les serviteurs, tenus de rester là à m’attendre, sont pour moi ; et l’absurdité ne tient pas tant dans ce cours normal des choses qui se trouvent accidentellement réduites à l’unité, à l’individu, au seul pensionnaire, que dans la tentation de culbuter sur ce point singulier et de prétendre tout d’un coup que c’est moi qui suis au service des serviteurs et qu’il ne tient qu’à moi d’interrompre mon service pour déclarer l’hôtel fermé.
Sans une population de clients pour virtuellement reproduire le pensionnaire et pour adoucir la pointe sur laquelle l’hôtel semble tenir en équilibre, et sans une population de serviteurs pour réfléchir et multiplier le sens de celui qui n’avait d’yeux que pour moi, lorsque le nœud de l’hôtel ne tient ainsi qu’au couple formé du seul pensionnaire et du seul serviteur qui l’attend et qu’à longueur de journée lui me sert et moi je me fais servir par lui, qui pourrait empêcher que la règle se retourne, que la coquille se retourne, que la cabine se retourne (comme ce camion dans ce virage) et que je me retrouve, tout à coup, employé au service du serviteur?
Baudrillard parle de la dualité dans le monde, de l’échange interne (cette rotation interne qui fait que l’axe du gyroscope se maintient et ne s’échange plus) qui assure au monde la stabilité de son cap et son caractère en définitive inéchangeable ; la dualité entre le Bien et le Mal, l’un conduisant toujours à l’autre comme son partenaire obligé. Dans le couple que je forme avec le serviteur de l’hôtel Palmyra, avec juste l’hôtel entre nous, lequel est par ailleurs consacré aux ruines et ne tardera pas à les rejoindre, quel est le Bien et quel est le Mal ? Ou ne sommes-nous pas détachés de toute notion de Bien et de Mal ?
L’impossible échange de Baudrillard est l’autre mot pour dire l’univocité de la contingence, et je serai moi-même venu à l’hôtel Palmyra dans ce sens-là et dans aucun autre. (Je suis allé dans plusieurs hôtels, de par le monde : quel est celui qui a le sens – si unique – du Palmyra ?) Je suis venu au Palmyra par la contingence et non pas par la possibilité ; je suis venu par l’événement, par le monde matériel, par le passé pur infini (je viens du passé), par l’incorporalité du sens, et non pas par le contenu. Je suis venu comme un signe, comme un ange que l’espace lui-même produit lorsqu’il sait que l’hôtel se contracte sur un présent qui ne comporte plus aucune action et qu’il va mourir.
Je ne suis pas un client possible, attendu, espéré, mais un client désespéré, le client du défaut, de l’envers, celui qu’on trouve dans la fente, celui qu’on retrouve par défaut et comme collé à la paroi, comme faisant partie de l’espace, lorsqu’on retourne l’hôtel. Je parcours le monde à l’envers depuis un moment, depuis que j’ai franchi le point d’inversion de la surface, le point de retournement du monde, à la recherche de la contingence, c’est-à-dire de la place.
Je veux épouser la contingence et non pas lui faire des enfants : je ne suis pas ce que la contingence attend, puisque je viens dans le même sens qu’elle et que je me coule à ses côtés. Je viens m’occuper des espaces (et non pas les occuper) qui sont devenus des capacités pures, d’où la possibilité et la probabilité ont disparu (en temps normal, on dirait que le temps y a été suspendu) ; les espaces où n’a plus lieu que le lieu, qui n’ont plus que la face unique de la contingence, d’où toute cause effective (toute effectuation) a disparu, et qui sont devenus eux-mêmes la seule cause (comme je dirais qu’ils sont le seul parti, et même la seule partie, la seule ligne, un déséquilibre permanent devenu un équilibre, une différence sans analogie et sans ressemblance, devenue interne, une cause devenue le seul but et le seul effet), si bien que je viens en cet endroit, qui n’a plus que son but pour unique cause, pour reconnaître qu’ici on vit à l’envers à cause de l’endroit. (Car que peut causer l’endroit, qui n’a plus d’autre cause, que l’autre de l’endroit qui est l’envers ?).
Je viens en cette place de la contingence, en cette face unique, en cet endroit, pour marcher sur la tête, pour me suspendre au plafond, pour hanter l’envers du décor, pour occuper l’obscurité dans la clarté et la grotte dans le lieu, pour ne rien voir, pour voler la nuit, pour ne plus entendre de voix, pour ne percevoir du son que l’au-delà, pour ne diriger mon regard nulle part, pour perdre la faculté de mise au point et apercevoir l’espace en entier, comme une cartographie entière de creux et de saillies, d’arêtes et de faces.
Je me présente aussitôt dans ces endroits qui ne présentent plus de face pour m’accueillir (qui ne s’ouvrent plus à la possibilité du client) mais uniquement un envers pour me recueillir. Et je rencontre tout le dispositif de leur service qui se retourne aussitôt dans ma main. Parce que je suis la seule main, le seul signe de la main capable désormais de saisir tout cela et de lui donner son sens ; si bien qu’en attrapant le nœud de l’hôtel dans ma main, je pourrais dire que c’est moi qui me suis servi, que c’est moi qui ai choisi cette couleur-là, ce sens-là.
Et je rencontre, en ces endroits, ceux qui sont comme moi les prisonniers de l’envers (sauf que moi, je me constitue prisonnier) ; c’est-à-dire qu’ils n’existent-là que pour ce qui arrive, là où ça arrive, attendant la venue d’un client, la contingence ; mais je pourrais dire également qu’ils vident le sens de la place plutôt qu’ils ne le remplissent, parce que ce sens-là, c’est celui du retournement des espaces et du contenu qui se retrouve évaporé à la surface ; c’est le sens qui ne se remplit que lorsque l’intérieur du vide (et non pas le vide – car le vide est toujours renfermé par quelque chose : il ne peut donc sortir) sera sorti.
Je rencontre les serviteurs de l’hôtel Palmyra et je les croise : je les signe et je les marque d’une croix ; je leur viens par derrière, non pas comme un client possible, non pas dans le sens qu’ils attendent. Je leur viens, et comme deux corps qui se retrouvent un moment tous les deux glissés sous la charge, le temps d’un échange, d’une relève, d’une passation, je les rejoins sous le « poids à vide » de la contingence, le temps qu’ils s’envolent vers leur destinée et leur démission et que je me retrouve tout seul à supporter le poids (et non pas le volume) de l’hôtel Palmyra, où je serai devenu à la fois le seul client et le seul personnel.
18:39 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : contingence, signe, place, sens, deleuze, baudrillard