27.01.2009
La fente
Si je n’enchaîne pas tout de suite l’écriture à la fente, dès que je m’installe à ma place, à cette table, je me fais doubler par la dette et je perds la place. Je perds le sens de l’éternel retour.
C’est donc une question de temps : je perds l’avantage de la course. En me doublant, la dette me transforme à la fois en l’individu impossible d’un double vertigineux et en un coureur qui doit se précipiter, quitte à ce que ce soit dans le vide et l’abysse, pour rattraper la tête de la course.
La tête de la course est coupée du coureur ; il doit sauter, et non plus courir, pour la rattraper, chose impossible. Comment le corps de la course peut-il en rattraper tout seul la tête ? La tête de la course se sépare et devient impossible à rattraper, en même temps que la catégorie entière du possible se divise et se constitue : les têtes sont coupées et tombent, ne l’oublions pas, lorsqu’elles débordent de possibilités qu’elles n’ont pas réussi à convertir en écriture, c’est-à-dire à retourner.
L’attente est la mauvaise attente ; c’est celle de la tête qui gonfle à l’aller, la bulle donc, et de l’événement tranchant, qui tranche la tête au retour. Sauf que cet événement ne vient pas, car l’attente, évidemment, est infinie. L’événement ne vient pas, c’est-à-dire qu’il ne retourne pas (éternellement). Il ne vient pas en notre compagnie. Il vient au hasard, trancher, tuer, à la différence de l’événement toujours jaillissant de la différentiation et de l’écriture qui l’accompagne ; l’écriture qui créé pour l’événement sa compagnie.
Le sujet se complète et se détache et prend la tête de la course : je ne peux plus rattraper. La course devient un fossé infranchissable, une dette impossible à rembourser. Je n’aurai pas réussi à créer la place à partir de laquelle écrire toujours : je me serai laissé prendre et distraire par l’aller, par la mauvaise attente qui peut attendre indéfiniment puisqu’elle ne laisse pas le temps passer – elle n’a pas réussi à se connecter au virtuel, à la différence interne – et qu’elle tâche de remonter le temps.
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Il faut enchaîner tout de suite l’écriture à la table, et cela veut dire l’enchaîner dans l’espace et dans le temps. Je l’enchaîne à la matière, à l’endroit exact où la table se différentie, où elle est entaillée, où elle provoque en moi le saut interne qui me fait jeter à l’arrière dans le monde ; je l’enchaîne à l’endroit exact où elle m’arrête et qui devient inéchangeable, irremplaçable, unique, en tant que lieu de l’échange et en tant que place de l’éternel retour ; et à la fois je l’enchaîne au sens de la table, à ce que la table a à me dire : comme si je devinais (devenais) la matière, le contenu, comme si la table devenait l’outil et que, celle-ci s’exprimant en premier, j’enchaînais aussitôt mon écriture à ce qu’elle viendrait de dire.
C’est le sens de la fente, à la surface de cette table (et donc dans sa matière). Elle me situe, elle m’appelle, elle me tend et m’attend. Il y a là un premier échange. Au lieu d’attendre la césure de l’événement impossible, au lieu d’être tendue au-dessus de l’abysse, cette attente du remboursement impossible – cette tension de la dette – devient, par le recyclage de l’éternel retour, la tension superficielle qui ne connaît plus les enchaînements de la cause et de l’effet ou l’attente infinie, et qui ne connaît plus, à la place, que la vitesse infinie de transmission de l’événement à la surface.
Je suis attendu à cette table, non pas par la chaîne de la dette (par le lien, par l’obligation) mais par l’enchaînement de la matière qui est devenue place et compagnie. Je suis attendu comme celui qui arrive (comme j’avais été attendu jadis par les ruines), non pas comme l’événement impossible, mais comme le contingent, non pas comme la convergence de la face, mais comme la divergence du troisième homme qui vient croiser le chemin, qui vient couper la place au sens de l’intersection, la place où se tenaient pétrifiés, ruinés, le débiteur et le créditeur.
La matière est ici marquée à mon nom ; elle devient unique : il me faut cette table. Déjà que c’était là ma place, et je ne prêtais pas alors attention à l’haeccéité de la table qui s’y trouvait. Qu’apporte donc de plus la table : de plus que la surface et le support ? Que demander de plus à une table, si ce qui la distingue à mes yeux n’est même plus une matière particulière ou une position particulière (hauteur, orientation), mais un défaut de matière (la fente) et une ligne sans dimension, sans incidence aucune sur l’ordre de la causalité ordinaire que la table serait censée mettre en branle, que ce soit celui de la causalité mécanique où on ne demande à la table qu’un support statique, une force de réaction de son plan pour pousser le cahier qui s’appuie sur elle, ou celui de la causalité psychologique où la hauteur de la table, sa dimension, peut-être même son poids et sa matière, sa texture, sa couleur, pourraient être les déclencheurs de l’écriture ?
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Qu’exprime donc cette fente, ce défaut de matière, cet incident qui est tout à fait déconnecté et impassible, dans l’ordre et dans l’enchaînement des choses qui feraient que l’on désire écrire à cette table, en ce lieu, et même sur cette table ? Par quelle préposition introduire le complément circonstanciel de lieu qui devient, pour mon écriture, beaucoup plus qu’un « complément déplaçable », comme on l’apprend à l’école à ma fille, mais une nécessité irremplaçable, inamovible, une urgence ? Si je dis : « Je veux écrire à cette table », toute autre table qui serait disposée au même endroit, de la même façon, à la même hauteur, pourrait remplir cet office. Si je dis : « Je veux écrire sur cette table », toute autre table qui aurait le même poids, qui opposerait au regard et au mouvement de celui qui écrit la même couleur, la même texture et la même inertie, pourrait faire l’affaire. Pour bien dire que c’est cette table, ainsi marquée par la fente, et aucune autre qu’il me faut, je ne trouve d’autre préposition pour introduire son complément, sa circonstance unique, que de dire : « Je veux écrire dans cette table, dans sa matière même. »
Ainsi cette table serait-elle pour moi bien plus qu’un complément circonstanciel de lieu (écrire à cette table, à cette place, enchaîné à elle), ou de temps (écrire sans attendre, en enchaînant aussitôt avec ce que cette table aurait à dire, à exprimer, à marquer, c’est-à-dire à retourner absolument en ce lieu, à ce moment) ; ainsi serait-elle bien plus qu’un complément de manière (comment j’écris, à quelle vitesse, dans quelle attitude, avec quel style et avec quelle calligraphie). Elle serait un complément de matière : et par là je ne voudrais pas dire que sa matière apporterait un complément à celle de mon écriture mais que, en écrivant dans cette table, je me trouverais noué à une circonstance qui dépasserait le lieu, le temps et la manière, ou qui les sommerait tous les trois ; que j’écrirais proprement dans l’enchaînement direct de l’événement et du sens de la matière de la table ; que j’y aurais pénétré à ce stade pré-individuel ou c’est la matière elle-même qui perçoit et qui informe les choses.
Ni complément de lieu, ni de temps, ni de manière, ni même d’objet (la matière de la table ne vient pas complémenter et remplir ce que j’écris), écrire dans la table serait peut-être le complément de sujet, c’est-à-dire son lieu, son temps, sa manière et sa matière : sa nécessité. C’est moi qui deviens matière une fois que je me déclare dans celle de cette table (comme une maladie, comme une bataille, comme une crise). Je suis de la table (voilà mon complément de sujet).
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Je m’enchaîne à la table, disais-je, par le complément de matière, par la matière dégagée de son poids, de ce qu’elle signifie et représente d’habitude, la matière dégagée du sujet complet, détaché, qui m’échappe et qui me dépasse (ce qu’elle est d’habitude), ne laissant entre lui et moi qu’une dette, un remboursement, un temps impossible et un fossé infranchissable (combien irréversible est pour nous la matière ! comme elle est trop tard !). Je m’enchaîne par la matière devenue une circonstance, un milieu qui me prend en son sein et ne m’exclut pas : qui m’incorpore.
Je m’enchaîne intensivement à cette matière, par un complément et une circonstance qui précèdent la formation de la matière, et même le commencement de l’espace métrique et de la chronologie. Mon complément de matière est le premier complément, celui de la première localisation, de la première individuation, du premier enchaînement donc, qui précède l’idée que le temps, le lieu et la manière aient jamais pu agir comme complément. C’est le complément d’avant la brisure de symétrie qui a engendré (morphogenèse) le temps, l’espace et la manière comme d’éventuels compléments.
La table est marquée à mon nom par sa fente ; c’est elle qu’il me faut ; je m’enchaîne à elle par l’irremplaçabilité de la compagnie, par l’enchaînement au sol et au temps que signifie la compagnie, par la croix que projette violemment, irréversiblement, au sol la naissance de la compagnie par suite à la conversion. J’entre dans la compagnie de la table ; elle m’incorpore, elle me fournit bien plus que la circonstance du lieu, du temps, ou de la manière. Elle me fournit la circonstance de la matière. Mais je dois aussitôt enchaîner mon processus d’écriture avec ce que la table vient de dire : enchaîner tout de suite, sans attendre, dès l’instant où je m’appuie sur elle.
J’enchaîne mon écriture avec son processus, parce que de toute façon il n’y a rien à attendre : cette fente est le lieu d’un retournement ; elle est une compagnie. La face réfléchissante du miroir s’est déjà brisée. La surface de l’écriture (l’arête, la fente à travers laquelle le monde me souffle son inspiration : à travers la matière de la table, donc) a déjà pris le dessus. Il n’y a rien à attendre parce que la compagnie de la table, cette entrée dans sa matière, a déjà créé l’irremplaçable lieu de l’éternel retour. Si je me saisis de l’éternel retour de cette table, sans me soucier de l’aller, sans prendre le temps, sans perdre le temps de l’aller, alors je dois écrire sans attendre, je dois enchaîner.
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La table, dans laquelle j’écris, ce complément de matière, cette circonstance d’avant le lieu, le temps et la manière, est la place de mon écriture, la place de marché, celle qu’il faudrait inventer si elle n’existait pas, rien que pour créer cet extrême opposé de l’identité et de la ressemblance (l’opposé de la possibilité, de l’analogie, de la contradiction, de la représentation) qui est la différence interne qui ne se conjugue qu’au temps de l’éternel retour (quel est le mode de ce temps : subjonctif, indicatif, impératif ?).
Rien que pour créer la place qui va remplacer l’abysse de la dette au lendemain de la conversion, rien que pour créer la contingence qui enchaîne – la fente, l’arête – à la place de l’attente qui lie et qui oblige, rien que pour créer l’attente de l’autre, de la compagnie, l’attente qui vient de la tension superficielle et qui se définit par elle et non pas l’attente qui vient de la tension de la profondeur (celle de l’abysse, celle de l’événement impossible à rejoindre, celle des deux moitiés séparées de la face, impossibles à re-joindre), rien que pour cela, il faudrait inventer la place du marché ; rien que pour donner tout son sens à la conversion, et tout son sens, qui est un seul sens, à l’être qui s’en dégage : le marché.
C’est cette place que je perds si je ne m’enchaîne pas aussitôt à cette table, dans l’espace et dans le temps, si je n’écris pas à cette table (lieu), sur cette table (manière), aussitôt dans la table (temps et matière). C’est-à-dire que je perds mon poste.
La grande idée, c’est que le marché est le lieu du virtuel, là où se déclare la dimension créatrice du temps, celle d’avant la brisure de symétrie qui a engendré le temps métrique que nous connaissons. Et que le marché est cela parce que sa place est celle de l’éternel retour, en raison de la manière dont j’ai déduit matériellement l’actif contingent de la conversion de la dette.
Et pourquoi le marché serait-il ce lieu de retournement, cette nécessité de répéter dans la différence et de réaffirmer le coup de dés qui a été lancé « pour toutes les fois » ? Parce qu’il est une place, parce qu’il est né en même temps que la compagnie, que la compagnie est l’actif contingent où la bipolarité de la dette est convertie en la duplicité de l’écriture de l’actif contingent (où le devoir a été transformé en pouvoir), et que cette compagnie ne peut alors prendre son départ, son lieu d’être, que de la place de l’éternel retour : elle ne peut se différentier et commencer son temps (cette pure différence) qu’en passant par l’autre, par le troisième homme, c’est-à-dire en devenant la place de marché ou le troisième homme va désormais passer, qui ne devait rien au premier ou au deuxième, qui n’est même pas issu de leur couple vertigineux et qui, en n’en étant pas issu, devient justement le premier signe de la fin de ce couple et de son remplacement par la compagnie (c’est-à-dire qu’il est engendré par ce couple, non pas au sens de la fusion ou de la chute, car ce couple est stérile, mais au sens de sa conversion).
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Ainsi le temps doit-il la dimension qui l’engendre à la place, à cette définition première de la place qui est plus générale, plus originelle que l’endroit, parce qu’elle combine un envers ; qui surpasse la localisation, l’espace cardinal, et n’est place qu’en tant qu’elle est place de marché. Peu importe que la place de marché soit quelque part (elle n’est nulle part ; elle n’a pas lieu dans un espace partitionné où il y a des parts, et encore moins quelque part) ; le marché a lieu avant la place : il détermine sa propre place. Il crée sa propre place, agora, simplement parce que trois individus s’y rencontrent, ou plutôt, parce que la tension, encore héritée de la dette et de l’abysse, doit absolument être coupée (c’est-à-dire détendue, libérée) par une troisième incidence, par le mouvement de celui qui arrive et qu’on n’attend pas en état de tension, mais qu’on est prêt à rencontrer.
Au lieu de couper la tête de la dette, on coupe la tension par une incidente : par celui qui arrive et qui s’en mêle (la mêlée), par le troisième homme qui devient l’autre partenaire de la compagnie : tout autre partenaire (où « tout autre » signifie quelque partenaire que ce soit, et le tout autre du couple, cela qui est radicalement différent du couple vertigineux de la dette et qui est le marché, et qui est le dehors).
Ainsi, à R. M. qui me demande : « Où publier ? », et si j’interprète la maison d’édition désormais comme le comment de l’équité et de l’entreprise risquée, je réponds : « Sur place ! Quel autre lieu ? » Il se trouve que je le reçois sur la place, la place de marché aujourd’hui devenue celle de l’échange, celle de la conversion. C’est en ce jeudi 11 décembre que j’accomplis enfin le destin de la place, et qu’elle peut commencer.
L’entreprise risquée de l’écriture, qui n’a plus rien à voir avec la face, la dette ou la couverture, peut commencer là. Le pit sur lequel je voulais écrire – et j’ai déjà écrit – mille pages doit devenir maintenant, suite à ma propre conversion, ou plutôt reconversion, cette place de marché, le lieu de création de la nouvelle compagnie qui sera l’outil de sortie de la crise.
14:45 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : marché, crise, écriture, virtuel
Commentaires
La matière, la table, l'enchaînement, n'amènent-ils pas aussi, peut-être, pourquoi pas, à l'idée de la table des matières ?
Ce lieu se livre à ceux qui y passent, mais sous un autre angle de vue, il y a le livre qui se délivre, se délie, se déplie, se déboucle.
Ce livre, invitation au recueillement, au voyage, à la réflexion. Ce livre de plusieurs livres, en apesanteur, dont le lecteur ne peut toucher les feuilles, n'égrène pas les pages, dont les pages se défilent de ses mains, - tel du sable -.
Ecrit par : fata morgana | 28.01.2009
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