23.01.2009
Le processus géographique
Aller en Australie, en une seule fois, en un seul voyage, en un seul sens, comme processus géographique du Black Swan (ou du marché). Non pas que le marché ou l’événement aient lieu en Australie, mais c’est plutôt qu’il s’agit de faire un livre de ce marché, que ce livre ne peut pas être un traité théorique mais un récit d’aventures, que l’aventure suppose le voyage et la géographie, et que c’est le livre qui doit être le voyage et non pas raconter le voyage comme si l’aventure se confondait de nouveau avec un processus temporel.
Le livre n’a qu’un sens ; il ne se lit qu’une fois (en dépit de son infinie fracture/facture/fabrique et de son infinitésimale différentiation et répétition) ; il n’est qu’un seul déplacement. Et c’est pourquoi il ne doit pas se passer dans le lieu du marché, ou faire passer l’histoire du marché, mais être lui-même le passage du marché, c’est-à-dire de son sens. Si le marché est la case vide qui manque à sa place, le point aléatoire de la redistribution perpétuelle, alors on peut penser que ce processus ne peut que se décrire dans le temps et que le récit consiste à se calquer sur l’irruption, à attendre que l’événement ait lieu pour porter son empreinte à l’endroit où il a lieu. Mais si le livre devait lui-même être l’événement ? Si le livre, dans son infini recul et dans son infinie préparation/armement (car il est clair qu’il compte des pages et que celles-ci doivent se suivre) ne devait que nous transporter sur le lieu de l’événement : non pas l’endroit de l’événement, mais son envers, son virtuel, ce qui le pousse littéralement et le produit, son « il a lieu » et non pas son « lieu » ?
Comme le marché est la case vide dans le jeu de répétition et de réarmement, et si le livre du marché doit être, en une fois, le récit du périple géographique, il faut que dans cette seule fois le livre se passe à l’extérieur du cahier. Si le cahier, que le voyage transporte et dont le livre n’est que le récit du transfert jusqu’à moi, vide, a été requis sur le lieu d’écriture par l’impératif de l’écriture, par la nécessité d’écrire non pas quelque chose en particulier mais d’écrire sur ce site et sur ce lieu de l’écriture, non pas d’écrire sur le site mais d’être en plan avec lui, de mèche avec lui (la mèche pour percer un mur ou une colonne), d’écrire comme la connexion à son marché, à sa fabrique, à son écriture et aux recouvrements/découvrements de son immanence, une nécessité d’écrire qui ne se décrit donc elle-même que comme la circulation et le réarmement d’une case vide, mais une nécessité tellement pressante qu’elle semble émaner d’un plein, il faut que le livre soit la couverture (au sens presque médiatique) et la reliure de ce double dépêchement et empêchement vides, celui du cahier vide sur un lieu où le sujet de l’écriture est lui-même vide et n’est que la circulation d’une case vide.
Il faut que le livre soit la capture (l’extraction, le ramassement, la collecte) de la raison pour laquelle il manqué cette pièce, ce cahier vide, à l’auteur qui s’est trouvé, sans principe transcendant ni monument, mis en présence de cette ruine, à même la connexion avec son immanence, et qui s’est trouvé alors dans l’absolue nécessité d’écrire ; qui s’est trouvé là simplement pour capturer lui-même et s’imprimer lui-même avec le signe de cette circulation vide. Il faut que le livre en soit la capture, c’est-à-dire qu’il faut qu’il se passe lui-même comme le récit de cette capture, qu’il en soit le résultat, qu’il en soit lui-même l’événement, le sens du passage. Et comme il s’agit d’une capture instantanée que le livre ne peut livrer que dans un seul sens, cela voudra dire que le livre sera une inversion.
La géographie du marché sera livrée exactement dans le recul et l’armement de la phrase qui dit : « Du récit du dépêchement de ce cahier vide en ce lieu de circulation du vide, un cahier dépêché afin que s’établissent là-bas, à même le plan d’immanence, à même l’immersion dans la vague de recouvrement de la ruine par la ruine, la connexion avec cette circulation et le nœud de cette circulation, il y a matière à faire un livre. » Car le livre dira ce qu’il faut recueillir (recueil) et relier (reliure) dans le dépêchement de ce cahier au motif doublement vide.
La géographie est livrée, le livre est le résultat du voyage dans le marché, parce qu’on rapportera, de ce lieu et de ce voyage, en un mot, de cette géographie, justement un livre qui rapportera le voyage. Le livre devient pour moi synonyme de géographie (il y a des livres d’histoire et il y a des livres de géographie). Et en ce sens, le livre n’est pas le cahier. On peut se demander ce qu’est le cahier. Le cahier est le plan qu’il a fallu glisser au-dessous de cette circulation, dans la matière et dans les lignes mêmes de ces ruines (dans cette circulation du vide), afin que cette circulation, qui est forcément bloquée et enchaînée au plan d’immanence, s’y imprime. Le cahier vide est la pièce qui crée l’événement : ce qui manque, ce qui va être dépêché. Le cahier crée la ligne. C’est de la nécessité, qui est l’immanence même, d’écrire dans ces ruines et de l’impossibilité tout aussi immanente d’écrire sur autre chose que ce cahier qu’est né le besoin impératif de le dépêcher et de l’acheminer. C’est sur ce cahier, en effet, que sont écrites ces choses ; elles « sortent » de lui et ressortissent de lui, avant de sortir du lieu. C’est le cahier qui inspire cette écriture et qui la produit. L’écriture ne remplit rien quand elle remplit ce cahier. Elle ne le remplit pas ; elle le plie et le replie ; elle le travaille et le complique. Le cahier fait partie de la matière plastique que l’écrivain pétrit et manipule et plie et replie pour produire cette forme finie de l’écriture.
C’est le cahier qui noue ici l’histoire (le processus de l’écriture qui est le processus de l’histoire) et la géographie (ce site et les marques, les strates, de ce site ; ce qui s’y est passé et qui y est marqué ; la géographie comme l’empreinte de ces passages et de ces différentiations ; la géographie comme le coup d’œil instantané à la carte de géographie, qui explique pourquoi cela doit se passer ainsi et le cahier être requis et aussitôt dépêché en ce lieu).
C’est le cahier qui est le signe, l’épreuve, l’empreinte, je dirai même, la marque, de cette nécessité intérieure qui n’a d’autre nom (d’où la nécessité) que l’immanence. C’est le cahier qui devient le point de connexion le plus urgent, le plus pressant, mais également le plus vide, de cette fabrique et de ce marché. (C’est-à-dire qu’il n’est pressé contre aucune paroi ni par aucun contenu ; il est pressant à l’envers et non pas à l’endroit ; il s’agit bien là de cette nécessité de l’écriture postérieure, de la nécessité de penser par après.)
Le cahier devient le point du marché, la précipitation, le dépêchement, ce qu’il faut précipiter et dépêcher en ce lieu, ce qui manque, ce qu’il faut aussitôt glisser à l’endroit de ce lieu (ce qui veut dire qu’on matérialise également un envers) pour qu’il en porte la marque de l’immanence. Quant au livre, il est ce qu’on rapporte et ce qu’on inverse là. Il est ce qui couvre et ce qui relie cela. Il est comme l’écriture extérieure du cahier, l’écriture extérieure de la nécessité intérieure. Il écrit autre chose que ce qui s’écrira sur le cahier ; il écrit tout à fait autre chose. Mais il écrit indirectement ce que le cahier écrit, puisque l’on peut alors se contenter du livre et du récit de cette aventure. On peut même se contenter du concept et du nœud du livre (pas encore son contenu). On peut se contenter de comprendre, ou plutôt d’intuiter, de saisir et non pas de contenir (comprendre), la raison pour laquelle, dans ce récit du cahier vide et manquant, il y avait matière à faire un livre. Car cela est le nœud exact de toute l’aventure : le point où toutes les questions et toutes les lignes se nouent.
On peut se contenter d’écrire le livre ou de se saisir du nœud de son écriture avant d’écrire le cahier. On peut même se dispenser d’écrire celui-là, en fin de compte. Ce qui veut dire que c’est le livre ici qui pousse et qui produit le cahier. Le cahier peut rester vide, il peut rester justement égal à ce qu’il signifie, à son manque justement, et le livre ne s’en écrire pas moins. Le livre devient lui-même l’événement, comme arrêté au bord de ce cahier vide, et qui noue lui-même l’événement, qui décide l’événement (puisqu’il justifie la matière d’un livre), si bien que le cahier est nommé et décidé après le livre : c’est le livre qui l’écrit.
Le livre aura ainsi été ce que je rapporte et ce que j’extrais de cette aventure : il est la nécessité, l’écriture extérieure. Il est l’inversion, ce qui reste dans la main, ce qui reste à faire. Il n’aura pas été le résultat d’un processus mais d’un seul voyage, d’un seul trajet, d’un seul mouvement de recul et d’extraction et d’inversion issu de cet endroit où le cahier, qui est arrivé à manquer, est parvenu à concentrer toute l’écriture et toute la ruine comme processus historiques. (Le cahier les a concentrées : c’est-à-dire qu’il les a remplacées ; il les a éliminées.) Et ainsi, le livre ne sera sorti (les livres sortent, en effet) de ce lieu que comme un processus géographique.
Comme le processus historique du virtuel est résumé et recouvert par le point de connexion du cahier, lequel, parce qu’il est arrivé à manquer, aura rendu ce processus plus pressant, aura créé l’événement de l’événement, aura justement croisé la direction de la géographie avec la direction de l’histoire, engageant ainsi la carte entière du pays et des routes avec la strate de l’immanence et le dépôt de la ruine (la déposition de la ruine, son témoignage, sa sortie hors de la boîte : la dépose de ce contenu-là), alors le livre qui vient après, le livre qui vient écrire cela de l’extérieur, n’aura plus que la direction de la géographie pour étendre son processus. Si bien que le livre dont la matière est là, le livre que j’écris après cela (tout comme le livre que j’écris et que je rapporte du trajet géographique de ce qui m’aura manqué, à Sydney, en présence de l’immanence du marché, pour glisser l’épreuve sous l’immanence et recevoir sa marque et son empreinte) sera le livre de la géographie de l’événement et du marché, et non pas le livre de leur processus historique.
Après l’histoire et l’écriture comme processus de l’histoire, c’est la géographie comme récit d’aventures et comme livre de géographie qui m’anime (un livre qu’on rapporte, un livre qu’on extrait d’un seul voyage, en un seul sens, dans un seul et même mouvement de recul et de récit à partir du « non-lieu » et du « non sens » de l’événement, à partir du « non-lieu » et du « manque à sa place » de ce cahier qu’il a fallu dépêcher et dont toute la nécessité de l’écriture se résume par l’urgence de son dépêchement, ce cahier qui résumait et qui faisait le point sur le marché, ce cahier qui faisait, en un mot, le point du marché). C’est justement la période où je suis sorti de la boîte et du livre.
Je suis sorti de la boîte, et cela veut dire que je ne cherche plus à courir le monde avec ma boîte ou à le couvrir avec mon système. Je ne fais plus le tour du monde et des possibilités. Je ne cherche plus à systématiser mon produit et à reproduire, indifféremment, en tout point de l’orbite, le même geste de sortir le produit de la boîte et de ne communiquer qu’un contenu. Je suis sorti de la boîte et de la créature actuelle, et cela veut dire que je suis aujourd’hui également connecté au virtuel : que s’il ne sort aucune implémentation actuelle de mes voyages ou de ces lieux où aurait pu se nouer le marché et s’enchaîner la fabrique, au moins il en sortira un chapitre ; que si je n’avance pas sur le terrain et que je n’étends pas la gamme éparse de mes possibilités, au moins je reculerai dans le virtuel, au lieu où se noue et s’extrait le chapitre.
Et je suis sorti du livre, au sens où le livre n’est pas devenu lui-même le processus de fabrication de remplacement. Je ne cherche pas plus à faire régner le système de la boîte qu’à étendre et amplifier le contenu du livre. Le livre ne contient rien, il ne renferme rien ; il n’est lui-même qu’un mouvement d’inversion et de sortie : la marque d’un lieu, le résumé d’un processus devenu géographique (c’est cela, devenir, pour un processus). C’est-à-dire que je ne raconte pas ce qui m’arrive, dans le livre : actualité ou non actualité, implémentation, avancement ou retrait ; mais c’est le livre qui s’impose lui-même comme matière, dans ce mouvement de recul, comme lorsque, à force de vouloir écrire sur le marché et de réclamer ce cahier, ce feuillet, qui manquait si cruellement à sa place, devant l’urgence de ce point de connexion, l’urgence de ce support (cahier de charges) pour l’implémentation du modèle du marché, c’est soudain la couverture et la reliure d’un livre que je me suis trouvé avoir entre les mains et qu’il m’est alors apparu que le livre, parce qu’il était susceptible d’être « reçu » dans un mouvement de recul et qu’il n’était pas tenu d’être continuellement perçu comme un processus positif de fabrication, pouvait recevoir la matière inverse du marché, pouvait le contenir inversement, et devenir lui-même le livre de marché. Ce que, dans un dépliement naturel, dans un mouvement de ma pensée qui s’est naturellement dépliée à l’extérieur et non pas qui s’est imaginée dans une boîte, il est naturellement devenu, dans une connexion immédiate, plan à plan, avec le marché.
Une double inversion et un double dépliement, ici : non pas faire la théorie du marché, non pas faire le récit du marché, mais devenir la marque extérieure, l’écriture extérieure, du processus géographique dont le seul et unique mouvement de recul rapporte la matière et le nœud de ce qui a manqué/marqué là-bas. Il faut un voyage, il faut toucher la géographie après avoir mis le point et la croix sur l’histoire, pour que le marché, ce lieu de l’événement, ce site de la situation envenimée, se transforme en livre de cette manière qui garde intacte la continuité et la tension de la surface. C’est-à-dire que le livre est avant tout un dépliant. Il sort de là ; il se dégage de là : il y a donc une géographie.
Le livre sort et se déplie : cela veut dire qu’il ne se referme pas et qu’il ne contient pas. Il se dresse comme le contrefort d’un manque, comme le processus lancé dans sa propre géographie, l’envers qui se constitue à son propre endroit, pendant que s’engagent la géographie et l’histoire dans leur marque et dans le voyage de ce cahier vide vers eux. A Sydney, je me suis trouvé également mis en présence d’un champ d’immanence : un champ de ruines et d’arêtes aux multiples brisures ; je me suis trouvé au point où il fallait absolument écrire sur mon support habituel, l’outil que j’ai passé tout ce temps à aiguiser et à polir, et écrire absolument en ce lieu, sur ce site absolu de rencontre et de recouvrement des vagues de l’immanence.
14:39 Publié dans Barton Fink | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : virtuel, processus, écriture, black swan, immanence
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