19.01.2009

Passe d'armes

Le virtuel est ce qui remonte armer l’actuel (dans un mouvement de recul doublé d’un chargement de projectile), et cela me fait penser à l’infini virtuel dans lequel remontent les armes que mon meilleur ami et moi avons transférées.

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Ces armes ont une histoire, certes. On pourrait retrouver le moment où chacune est venue se joindre, pour nous, au flot de la réalité. Mais elles n’ont pas de passé, puisqu’elles sont éternelles et qu’elles ne s’usent pas. Au contraire, la préoccupation constante est de savoir quel avenir leur préparer, comment les cacher, comment organiser les plis et les replis de la vie autour d’elles pour qu’elles apparaissent le moins possible.

Partie intégrante de la réalité des armes est cette façon dont elles affleurent à la surface de la vie (bien réelles, donc, et pressantes de réalité à la surface de la vie) en s’arrêtant toutefois juste avant le moment de la percer.

Comme étant réelles et devant fuir l’actualité à tout prix, les armes se destinent au virtuel et s’étendent vers le virtuel, en arrière. Leur passé vient de là. Dans leur fixité et leur permanence, elles n’arrêtent pas de différentier la façon dont l’actualité aurait pu être pour les avoir quand même.

Elles ne servent à rien ; elles sont trop près de la surface (où elles sont cachées à tout prix) pour ne pas s’engager dans une autre négociation et une autre redistribution que celles de l’actualité. Elles laissent imaginer, peut-être même écrire, l’espace d’où elles proviennent. De même qu’un double parcours est requis pour associer l’action du virtuel à l’actuel (ce double mouvement armant ainsi l’actuel), de même les armes, inutiles, réelles et tendues, ne sont là que pour assurer ce passage aller-retour, cette redistribution.

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La ligne de survol recule dans le virtuel. Elle y accomplit cette partie immémoriale du double parcours de l’intuition (Badiou sur Deleuze) pour armer l’actuel.

Cette ligne n’est parcourue par aucune entité physique, par aucun objet de science, par aucun point de référence, mais par la localité et l’endroit de la variation. Elle est parcoure par la variation et le dépliement même des volumes et des surfaces qui constituent les concepts ; et c’est pourquoi ces « mouvements » non physiques, non ontologiques, mais purement topologiques, ces mouvements de variation du lieu de l’être qui ne peuvent, pour cette raison, être mesurés dans aucun espace quantitatif où les variables se seraient infiniment ralenties, ces mouvements du déplacement de l’endroit, de l’être-là, du lieu d’être, et qui, parce qu’ils poussent et transmettent l’endroit, méritent à double titre d’être appelés « mouvements à l’envers », ont lieu à vitesse infinie : un lieu en soi déjà trop extrême pour qu’on puisse encore parler d’« avoir lieu ».

L’être se dit toujours en un seul sens, mais comme il est fait pour rencontrer la différence et la contingence, comme la contingence est absolue (et apparaît même, dans la dérivation factuale de Meillassoux, comme l’antécédent absolu de l’être) et que cette série de rencontres ne doit surtout pas se dire dans l’espace métrique des possibilités – car alors il ne s’agirait que d’abstraction et on n’aurait rien fait –, comme cette série ne peut laisser ni choix ni interstice (l’abstraction, c’est essentiellement laisser un choix) et qu’elle ne doit rien abandonner de la compacité et de la tension de la surface ; comme cette série de rencontres, cette suite de différentiations, doit avoir lieu, au contraire, dans l’unicité de la tension de la surface et dans l’univocité de l’être, alors on doit toujours, à partir d’une différentiation de plus en plus riche et évoluée, à partir d’une surface de plus en plus remplie d’arêtes et d’une ligne de plus en plus brisée (fractale), en revenir au même point, si bien que le sens dans lequel l’être se dit est toujours le même, cette ligne-là est toujours la même, mais c’est le recul (hors temps) vers le virtuel qui est éternellement recommencé. Voilà l’éternel retour.

C’est une série de mouvements d’armement de l’actuel qui a ainsi lieu dans le virtuel : une série dont il n’y a pas lieu de déterminer dans quel ordre, temporel ou spatial, elle-même se poursuit. Tout ce qu’on sait, dans cette philosophie de la différence, c’est que quelque chose doit toujours se fracturer et se briser (le processus de la contingence) et quelque chose doit toujours se « recharger » : pour être prêt à tirer dans le sens unique où se dit l’être ; et qu’ainsi, un certain espace de recul, un lieu interdit, une cache d’armes, fera que le projectile de l’être sera toujours chargé dans le magasin, et le trait prêt à partir.

Il faut un espace de recul où l’armement du bras de l’actuel par le virtuel puisse constamment avoir lieu. C’est un état permanent, mais qui n’est pourtant ni statique ni dynamique. C’est l’interstice propre à ces mouvements de répétition : le rideau de part et d’autre duquel ont lieu la dislocation puis le réengagement typiques du mouvement de la culasse. On parle aussi de fusil à répétition.

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Les armes sont faites pour tuer, c’est-à-dire pour répéter. Encore les armes blanches ont-elles la propriété d’être portées très près du corps. Elles arment le bras de l’homme ; elles le prolongent. Elles rentrent dans leur fourreau, en attendant que la lame pénètre une chair étrangère. Elles sont l’extension du domaine de la cuisine et du traitement du gibier. Bien qu’elles tranchent et qu’elles découpent, elles participent de l’unité de l’organisme de l’homme : elles sont le stade préalable de la préparation de l’aliment, c’est-à-dire le stade préalable de l’ingestion. (La vie, l’expulsion du nouveau-né du ventre de la mère, avant tout le programme de découpage de chair pour l’alimentation de l’enfant et pour remplir son ventre, commence par un geste de découpage, par la lame qui tranche le cordon ombilical).

Quant aux armes à feu, ce sont des machines ; elles reculent hors du champ de l’actuel et de la tranche fine du présent (d’ailleurs le mouvement de recul est imprimé dans la notion même de leur usage). Elles reculent, donc, dans le virtuel, pour la raison qu’elles sont des machines (que des pièces diverses s’emboîtent et s’articulent en elles) mais qu’elles sont prêtes à tuer et qu’elles se disent tout entières dans le point très précis et très pointu de leur décharge et dans leur intention première.

C’est-à-dire qu’on ne remontera pas chercher le moment où elles ont été assemblées : l’endroit de leur assemblage, qui est donc l’envers de leur intention présente et de leur point précis, l’envers de leur point de précision (on parle d’armes de précision) et par là même, également, l’endroit de leur armement. C’est donc le virtuel : il s’efface devant la livraison du point essentiel de leur actualité, lequel fait, le plus souvent, l’actualité et crée même l’événement – car alors on dira qu’un anarchiste a tiré sur un archiduc, qu’un marginal illuminé a tiré sur un président, etc.

Ce n’est pas dans ce temps-ci, dans cette série-ci chronologique ou dans cette histoire-ci, qu’on entreprendra de visiter l’endroit de leur assemblage. A cause de cet assemblage et de ce mouvement de pièces usinées qui est le mouvement propre de l’armement (mais on aura compris que ce mouvement va s’étendre, chez moi, le plus possible vers l’arrière, si bien que tout l’assemblage et tout le concept assemblé et taillé de l’arme à feu vont bientôt s’appeler, chez moi, du nom de l’armement), à cause de ce virtuel qui restera caché, les armes à feu ont plus de choses à dissimuler sous la surface de l’événement (celle où elles livreront leur actualité) que les armes blanches qui sont blanches comme la page et qui ne sont pas chargées, quant à elles, du moteur de l’écriture qui écrit derrière la page.

Le nom de cache d’armes est plus approprié pour les armes à feu que pour les armes blanches. Il suffit de méditer pourquoi il en est ainsi pour ressusciter le virtuel qui est constitutif de leur assemblage ; pour comprendre que lorsqu’on découvre une cache d’armes, c’est virtuellement tout l’espace de l’assemblage, du mouvement de la culasse et de l’armement que l’on découvre. Ce n’est pas une actualité ou un événement que l’on marque ainsi à la surface, mais tout le réservoir, toute la richesse, tout le gisement de virtualités qui se cache derrière l’événement et qui le produit potentiellement.

C’est pourquoi la découverte d’une cache d’armes fait potentiellement bien plus sensation qu’un événement sensationnel. Car en même temps que l’événement ponctuel de la découverte, c’est tout un espace qu’on vient de pénétrer, où il nous appartient désormais d’arrêter l’événement. Car en saisissant ces armes, on les prive à jamais de leur actualité et de leur livraison (on parle d’une livraison d’armes). Dieu sait quelle série d’événements, quelle nappe entière, quelle révolution future, quel soulèvement possible, on pénètre proprement lorsqu’on découvre une cache d’armes ! Et ainsi la variété et l’ordre, je ne dirai pas : des événements, mais des lignes saisies sont tels, quand on découvre une cache d’armes, que l’événement mérite qu’on s’y arrête comme à la croisée de mondes et qu’on reste alors suspendu, au nom de cette réalité si pressante des armes à feu et si précisément anti-actuelle (ou plutôt : anté-actuelle, d’un poil anté-actuelle ; et tellement pressante qu’elle affleure à la surface et qu’elle n’attend que de presser sur la gâchette), non pas dans l’embarras du choix (des armes) des possibles – car il n’y en a pas en ce point reculé, caché, dissimulé, du virtuel ; là, il n’y a pas d’abstraction ; il n’y a que le compact et l’enroulé du signe –, mais dans l’infinie étendue, dans l’étendue qui n’en finit pas (de passer – une passe d’armes – et de s’armer), du virtuel.

Et lorsqu’il s’agit maintenant de déplacer, comme mon meilleur ami et moi l’avons fait, cette réalité pressante, cette « masse d’armes », qui n’est pas prête de changer, de passer ou de trépasser, mais qui nous survivra à tous et qui même répète puisqu’elle tue, on peut se demander ce dont, alors, on se saisit, et ce qui nous reste dans la main (je dirais même : ce qui nous prend par la main).

Nous avons, mon meilleur ami et moi, très certainement touché de la main cette masse solide et compacte et éternelle des armes, cet espace de leur recul infini, ce virtuel qui se creuse sans cesse pour les retenir et les cacher, et à leur virtuel assemblage (l’endroit de leur armement) se conjuguait alors le fait que toutes ces armes, qui appartenaient à mon grand-père, se trouvaient rassemblées par le mari de ma tante et que c’est une collection entière que nous nous apprêtions à mettre en mouvement. L’opération avait ceci de singulier que nous devions mettre en mouvement cette masse inamovible et par là même découvrir leur virtuel et littéralement soulever sa trappe, non pas dans le sens ordinaire où la cache d’armes aurait éclos à la surface, mais où l’interrogation allait cette fois elle-même glisser à la surface et non plus tenir l’espace virtuel, à découvrir et à armer, comme vissé derrière la localité de la découverte.

Il allait s’engager, entre les armes à feu et nous, un commun mouvement qui était que nous devions les transférer d’un endroit à l’autre et qu’il fallait bien que ce mouvement ait un sens, qu’il ait d’abord un sens, dont il conviendrait par la suite de déterminer s’il aurait lieu dans l’actuel ou dans le virtuel. Plus que pour le découvreur localisé de la cache d’armes, le questionnement serait pour nous pressant. Si le virtuel est tout passé et passivité et que sa découverte est sensationnelle en raison de cette étendue infinie qui se déplie alors toute seule vers l’arrière, notre virtuel avait ceci de plus aigu qu’il se conjuguait en l’occurrence avec une activité et que nous devions positivement faire transiter et faire passer ces armes ; la cache d’armes, et tout le virtuel qui y est chargé, se trouvant ainsi tendus, pour nous, à l’extrême de la passe d’armes. Ce qui affleurait alors à la surface de l’actualité, en plus du puits du virtuel, c’est bien l’idée de l’exécution (d’un plan), d’un passage par les armes.

Par ce commun mouvement, nous nous trouvions nous-mêmes engagés dans ces armes, un peu comme on dirait que la cartouche est engagée dans le canon ; nous-mêmes engagés dans leur propre mouvement d’armement ; c’est-à-dire que dans leur éternel retour et dans leur éternel mouvement d’armement, c’est nous que la culasse a, cette fois, emportés dans son mouvement, si bien qu’avec le mouvement de cet arme qui nous rechargeait et qui était prête à nous tirer et à nous livrer dans la cible toujours égale du présent et de l’actualité, c’est notre vie qu’il fallait recommencer de vivre et différentier un peu plus, c’est notre vie qu’il fallait répéter et rejouer et reproduire et réinterpréter.

Tout à coup, ces armes inamovibles, massives, mais qui nous engageaient dans leur bras armé bien plus qu’elles n’engageraient le découvreur de la cache d’armes, qui nous engageaient à l’extrême de la passe d’armes, ouvraient sous nos pas, non pas le détail ou l’anecdote de leur histoire, mais de ce qui s’est passé et de ce qui aurait pu se passer, comme ça ou autrement, pour que nous en soyons là, à transférer ces armes dans le secret et sans plus de question quant à l’endroit d’où elles proviennent et quant à la place où elles iront.

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