14.01.2009
Hôtel Palmyra (II)
J’ai donc atteint ce stade tellement immanent de l’écriture où tout sujet qui la précèderait et qui la surplomberait (la dépassant ainsi d’une tête) et sur lequel elle serait censée écrire (que ce soit le sujet, la matière de l’écriture, c’est-à-dire le thème sur lequel elle porte, ou carrément sa matière subjective, le support matériel de l’écriture, la feuille ou le cahier) a disparu, et où cette nécessité préalable de l’écriture (« Je détiens un sujet : il faut que je l’écrive ! », et jusqu’à ce devoir de l’écriture qui ne serait suscité que par la page ou le cahier à remplir et qu’on ne pense devoir, pour la raison, justement, qu’il ne serait provoqué que par le vide, à aucune nécessité) l’a entièrement cédé à la véritable nécessité d’écrire, celle qui vient par après, celle qui appelle la pensée à se développer après coup, sous la contrainte de la contingence et de ce qui vient, de ce qui arrive, c’est-à-dire que cette nécessité-là, parce qu’elle est contrainte par le contraire de la nécessité qui est la contingence, est contrainte en réalité de se répéter tout entière à chaque coup de la contingence : elle n’est répétée que dans le virtuel, allant à chaque fois redire l’être dans le sens qui est le sien, et ainsi acquiert-elle une force infinie.
Si la pensée se développe sous l’effet d’une rencontre, qui ai-je rencontré à Baalbeck, à l’hôtel Palmyra, pour que le seul compagnon que je désire par suite de cette rencontre soit mon cahier vide, pour l’envoi duquel non seulement la nécessité historique a cette fois été mobilisée (la loi de succession qui fait que je dois remplir un cahier après l’autre, et encore la loi de succession des jours qui m’enchaîne au devoir d’écriture journalier) mais également la nécessité géographique : ces deux routes historiques (concourantes ou divergentes ? différentiées ?), la route de Damas et la route de Baalbeck qu’il a fallu rassembler en la nécessité de leur nœud, faire exprimer dans leur embranchement, et précisément dans leurs sens respectifs (l’une allant à Damas, avec tout ce que ça signifie comme fabrique de tissu et intelligence interprétative, transversale, du Proche-Orient, et l’autre allant rejoindre un plan d’immanence plus sous-jacent encore, celui qui s’étend sous la machine de guerre, qui collecte les ruines du temple et la trace de sa différentiation par la guerre, celui où s’arme et se recharge un virtuel à la double voix et à la double ligne, car non seulement il dit l’être comme il se doit, mais il dit, en plus, le lieu d’être de ces ruines, ce que ça signifie qu’elles soient là, posées, et que nous soyons posés en face d’elles, que si ces ruines n’ont plus aucune actualité, quel sens cela a-t-il vraiment qu’on vienne à elles comme ce qui vient et ce qui arrive, quel est le sens de notre événement, de notre arrivée, dans ces ruines, et quelle ligne, quel plan, encore relever de leur site (je dirai plutôt : de leur situation envenimée) si la différentiation a atteint en elles un degré tel qu’elles ne sont plus que lignes brisées qui tombent et que même l’actualité a du mal à leur venir), ces deux routes que j’ai dû mobiliser, avec la marchande d’étoffes prenant le chemin de l’une, dans la navette historique de son tissu et de sa fabrique, et s’arrêtant à l’embranchement de l’autre, à Chtaura, pour me destiner ce cahier vierge, qui n’était plus alors une pièce préalable du moteur de l’écriture mais une case vide, manquante, justement dépêchée après ?
J’ai atteint ce stade de l’écriture et de ma fabrique – et il a fallu, pour cela, investir l’hôtel Palmyra vide, dont toute la nécessité doit également s’interpréter après coup comme étant celle de l’écriture et de son moteur – où je me noie et je m’immerge dans le lieu d’écrire ; où je ne discerne et ne prévois aucun sujet particulier avant de m’imprégner et de m’imprimer moi-même dans le lieu, où le virtuel, une fois reconnu son lieu, et le nœud de l’écriture, une fois désigné à la croisée de la table en marbre et des colonnes romaines, m’ont tout de suite imposé d’aller dans le seul sens que je connaisse qui est celui d’écrire, et le récit, inverse (parce que je me trouvais saisi du lieu et du nœud avant de disposer de la page), a alors consisté à écrire un livre à l’extérieur du cahier, justement le récit de la façon dont le cahier a été livré, expresse, à partir du nœud des deux routes, de l’Histoire et de la géographie, au point qu’on pouvait penser que le cahier (et sa nécessité a posteriori) n’ont été inventés que pour créer ce livre (ce récit d’une livraison) ; car alors c’était la seule manière de dire quel sens cela pouvait avoir de se retrouver sur ce site, dans cette situation envenimée, et de devoir écrire.
Ce qui me met dans cette situation de redistribution et d’écriture, c’est évidemment la place vide de l’hôtel Palmyra, dont tous les fils et toute l’histoire de la conservation en l’état (à cause de la guerre, des religions, et de l’immanence, à cause de l’art et des festivals) seraient à redire afin d’installer en son centre, comme une seule voix venue du virtuel, le lieu d’écrire.
Jadis lieu et site de transcendance que la ruine et l’érosion ont transformé en milieu de pure immanence, les ruines du temple de Baalbeck ne m’attirent pas tant par leur monument qu’elles ne me noient dans les vagues et les replis de ce qui les découvre et les recouvre, à savoir ce flux et ce reflux d’immanence qui n’altère pas la tension de la surface et le plan mais fait simplement pénétrer les uns dans les autres les ouvrages de la marqueterie ; et ainsi, après avoir assisté, en elles, doublement à l’ouvrage de l’immanence, une première fois par la guerre, par la transformation des colonnes espacées et transcendantes en lignes infiniment fracturées de la défense locale, en lignes infiniment différentiées et localisées par l’acte de guerre, qui devient, à travers chacune des meurtrières, à travers chacune des pierres, un arrêt de mort, c’est-à-dire une répétition (essentiellement une brisure ; et j’ai déjà dit que tuer, c’était répéter ; sans parler de l’arrêt qui est une répétition) qui relance toute la ligne (le temple, en devenant citadelle, devient une ligne fractale où chaque angle, chaque meurtrière, engage la totalité de la ligne de défense et peut tout à la fois la défaire et livrer la citadelle), et une deuxième fois par le temps et l’infinitésimal fracturation de l’érosion, je ne peux plus établir avec elles que les liens de l’immanence qui sont de la surface et de la fabrique, c’est-à-dire qu’ils sont de l’écriture, si bien que les ruines me saisissent et m’arrêtent comme un lieu d’écrire avant qu’elles ne soient un lieu d’être ; elles me saisissent comme une arme dont peu importera qu’elle soit livrée et quelle livre son actualité et dont seuls compteront alors l’armement et le virtuel ; elles me saisissent par le devoir d’écrire, par le moteur de l’écriture et son rechargement/réarmement, avant de m’en offrir la réalisation actuelle, si bien que pour inventer et créer ce mode unique de livraison, pour faire un livre, non pas qui relie et qui recouvre le cahier mais qui a lieu à l’extérieur du cahier, il ne s’est trouvé rien de mieux, pour constituer le récit, que ce cahier qui manquait soudain à sa place et qu’il fallait me dépêcher.
Ce cahier, peut-on dire, était mon modèle de raccordement à la surface du marché : la livraison actuelle en importerait peu (comme importait peu la livraison du modèle à la banque australienne), mais seulement le virtuel dont il provenait et dont il retournait (jusques et y compris l’éventualité que le chauffeur de taxi l’égarât et qu’il ne me parvînt jamais) ; car c’est ainsi que doivent s’écrire les livres en milieu d’immanence pure, sans aucune saillie ni transcendance, mais en donnant leurs pages à imprimer (comme une empreinte) à la surface.
10:13 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : immanence, deleuze, écriture, livre, virtuel
Commentaires
"J'ai déjà dit que tuer c'est répéter", écrivez-vous... et de l'hôtel Palmyra, où vous invitez votre lecteur à dériver, où vous prenez place, seul avec votre cahier, dans la chambre, devant la fenêtre, près de la table d'écriture, ainsi j'imagine l'écrivain, dont vous êtes le narrateur... voilà que votre langue se prête aux bruits des armes automatiques, des bombes cruelles et dévastatrices, qui font la guerre dans une région, non loin, à ne pas nommer.
Tuer, c'est répéter, écrivez-vous... et je vois en boucle ces images qu'on déverse dans le monde entier, y compris sur les écrans de télévision de l'hôtel Palmyra, qui répètent inlassablement les gestes de tuer.
Tuer c'est répéter... pas seulement un coup pour tuer, mais une multitude de coups à l'arme blanche (je déteste cette expression) ou, plus terrible, ces explosions à répétition qui déchirent, éventrent, tronquent et tuent.
Tuer, c'est répéter. On ne peut pas oublier l'affirmation que vous proposez, n'est-ce pas ?
Ecrit par : Chantal V. | 14.01.2009
Je me tue à vous répéter.
Je vous tue, à me répéter.
Ecrit par : elie | 07.03.2009
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