15.12.2008

La DS, vent de signes

La DS, en soufflant comme le vent sur l’autorité

Comme le vent solaire ?
Non pas un vent qui vient habiter la scène, déloger les personnages et faire claquer les fenêtres ; mais un vent subliminal, un vent qui circule dans la profondeur de l’image : un vent visuel et non pas sonore, un vent de particules qui pénètre tout ; qui pénètre le vide dans la matière (Joubert) : un vent de signes ;

car il faut dire qu’elle s’associe dès le départ (le sien) avec l’air ; elle a inventé l’aérodynamique et elle glisse sur un coussin d’air ; elle dépasse l’air, qu’elle ne respire pas directement, mais qu’elle fend, qu’elle pénètre comme une lame et qu’elle déroule sous son corps, sous la suspension de son corps, comme un tapis, comme une nappe d’air devenue portante, résiliente, tissée, et à la limite, compliquée ;

et pour la première fois, on comprendra ce que cela voudra dire qu’une phrase reste suspendue dans l’air ; qu’une phrase reste émise mais qu’en même temps elle file, qu’elle s’éloigne, qu’elle déplace le sens et la coïncidence et l’identité comme doit le faire chaque signe ;

car la DS, à défaut de respirer l’air et d’en faire partie, comme ces autres voitures ordinaires, ces représentantes ralenties, passéistes, dépassées, du phonocentrisme, l’a comprimé : elle l’a mis en boule, ou plutôt en sphères, comme une théorie qu’elle a bien comprise, tellement bien comprise qu’elle l’a intégrée à une mécanique plus large, où l’air, cet arrière-fond inodore et imperceptible qui baigne toutes les autres théories, est devenu pour elle un signe, une articulation, je dirai même un point… de suspension.

La DS, en soufflant comme le vent sur l’autoroute (sur cette voie rapide de la technologie moderne : la technologie indifférenciée, lourde, inutile, sans angle, sans précision, sans mot précieux ni phrasé ni période réelle) déplace l’air du temps. Elle fait jaillir un sens, plus unique que celui de cette voie à sens unique, qui vient « envelopper » (le mot est de Deleuze) le précédent, comme une vague qui roule sur un front de mer très large et qui enroule sa matière en même temps que le milieu entier où elle a lieu : cette nappe de sens, ce plan de référence qui aurait eu lieu – cela ne fait pas de doute – en cet endroit, en ce front d’autoroute, tout seul, mais que la DS vient marquer et que, en tant qu’elle le marque (c’est-à-dire qu’elle l’imprime et qu’elle l’articule), elle distingue ; elle le distingue comme un simple point qu’il aurait suffi de faire en cette matière-là, sauf qu’en plus la DS l’articule ; elle l’articule alors même que la surface, ici, manque de profondeur où aurait pu jouer l’articulation ; et en même temps qu’elle le distingue, elle le soulève et l’enroule forcément.

Il y a soudain, dans la marque, une plus large surface et une plus large idée que le point ; on parle de marqueterie, et la marque doit au moins étendre un motif, au moins une complication, une interrogation : « C’est la marque de quoi ? C’est quelle marque ? » (Justement, en parlant de voiture.) En cela, précisément, consiste la marque. La marque, peut-on dire, a plus de surface qu’un point et plus d’articulation qu’un signe ; elle articule quelque chose à la surface du signe. Elle serait ainsi un groupe de signes, un signe d’une classe supérieure, à l’agence différente.

La DS déplace le temps (et le sens même) devant ces voitures qu’elle dépasse et qui restent plantées là, même plus à l’état de signes – car elles ne signifient plus rien ; elles ont perdu –, mais de signes qui ont fondu sur ce passage lumineux de la DS et qui sont devenus liquides, qui sont devenus des lignes sur lesquelles la DS, en avançant, vient faire rouler le signe, le sens, la couleur et le nouvel air du temps.

Sur cette autoroute qui nous aura menés jusqu’à cette page évidente, si claire ici et si représentée, re-théâtralisée, redécoupée, remise en lumière, qu’elle en redevient confuse et même triviale, de La Recherche de Proust, la DS aura poussé (intransitivement) comme un arbre, mais plutôt au début de l’aventure et de son arborescence, un arbre encore pointu, encore très neuf, mais dont la racine, le fond sémantique et le tronc, porteur, potentiel, circulaire, et donc révolutionnaire, sont déjà en place ; et elle aura poussé avec force, celle de la signification (Derrida) et du signe (Deleuze), tout un front, toute une nappe d’air qu’elle a enroulée et fait progresser à la surface, non pas en déplaçant réellement la matière mais en déplaçant l’onde immatérielle. Or, c’est le propre du déplacement de la surface d’atteindre une vitesse infinie, car il ne déplace pas alors de la matière mais une forme pure. Il atteint la vitesse infinie de la différentielle d’espace-temps que la DS, en ce pli qu’elle provoque, en cet enroulement du temps et du sens qu’elle produit comme une vague, reproduit exactement en ce lieu.

La matière est de toute façon morte : elle est ici livrée aux voitures arrêtées, modernes, qui ne répètent plus rien et qui ne déplacent plus rien, qui n’enveloppent plus la distance, qui n’ont plus l’hétérogénéité des points de vue, qui sont collées les unes aux autre comme une solution dégénérée, sans variété ; qui ne sont plus qu’une matière homogène dont il suffit qu’elle soit balayée par la DS pour montrer combien elle est anachronique (alors qu’on penserait que c’est la DS qui l’est) ; ou plutôt, cette matière s’effectue, se représente, elle suit trop parfaitement le temps (Chronos qui veut mourir), et ce n’est pas « anachronique » qu’on devrait dire pour elle, mais « ana-aïonique » ; c’est une matière homogène et non plus disparse ; elle est sortie non pas du temps, qu’elle suit au contraire trop bien, mais de l’événement ; elle s’est expulsée hors du signe et n’articule plus rien ; elle ne répète plus aucune distance, ne va au bout d’aucune, ne connaît plus de dehors.

La DS n’est plus un véhicule de déplacement rapide, mais de déplacement à la vitesse infinie, comme un signe. Préparée par Blondeau, la DS aura poussé dans son sens sur cette voie rapide où la matière s’écoulait de manière si homogène qu’elle se confondait désormais avec la ligne qui est un arrêt continu et non pas un arrêt répété (comme le signe) – la ligne est un point final continu, un temps qui passe dans le vide, ininterrompu, sans passage de ligne, sans écriture, sans croisement et sans différentielle, sans pli de pensée et sans fécondation génétique, sans saut et sans mutation, un temps redondant ; un temps qui passe tellement qu’il s’est arrêté – sans rencontrer de semblables, à mille lieues donc du processus de ressemblance ; et je ne sais même plus si je peux parler, à son sujet, de processus d’identité (j’avais évoqué l’identité française) et si je ne dois pas, plutôt, susciter le soi de la différence.

Car il faut dire qu’elle ne trouve ses semblables que dans le « magasin » de Blondeau, cette bibliothèque où Blondeau travaille à quelques ouvrages immortels – et je suis sûr que le signe éternel, persistant, de la DS, se trouve là ; que cette mythologie sur laquelle Barthes a écrit et dont j’hérite, se trouve maintenant cachée chez Blondeau et qu’il suffit d’explorer et de sommer (ou de différentier ?) sa bibliothèque pour que surgissent là, et nulle part ailleurs, la mémoire et, je n’hésiterai pas à dire, « le sens », de la DS.

Elle rencontre ses semblables chez Blondeau, c’est-à-dire des signes incomplets qu’elle rassemble, et qu’elle répète (car elle est complète). Ces signes sont arrêtés. Ils sont comme morts ; des cristaux de temps, qui contiennent une vie, une génétique, un code que l’on peut encore réveiller, à la différence de la matière morte du flot de voitures homogènes.

Disons que les autres DS, ces dés sans voyelle et sans voix, morts de la double mort du signe, attendent d’être répétés par la DS qui vient les visiter et qui emporte leur sens avec elle chaque fois qu’elle vient et qu’elle s’en va. Sachant qu’ils pourraient être à leur tour reconstruits, ré-entretenus (ni contenus, ni contingents, mais entre-tenus, tenus entre les signes, entre les lignes).

La DS revient à chaque fois puiser là la mémoire de son signe (je ne dis pas : sa marque, son écusson, mais ses dés, son signe essentiel, à la fois dés browniens, âme du changement et de la différence, et dS, différentielle essentielle du marché). Elle rencontre ses semblables à l’extérieur, ou à côté, du processus de ressemblance. Car ces signes sont les signes de Blondeau : ils constituent son royaume, son domaine ; c’est à ses signes que l’on reconnaît Blondeau, c’est lui qu’on vient voir et qu’on visite quand on les visite. Et quand bien même ils resteraient sans voix, ces signes font partie du langage que Blondeau chaque fois réanime quand il prépare ma DS (je ne l’observe pas, à ce moment, je lui livre le contenu et les entrailles silencieusement) et qu’il m’envoie promener, en me la redonnant, vers une nouvelle frontière ou une nouvelle vague.

Commentaires

Alors... les autres DS seraient des dès sans voyelles et sans voix... écrivez-vous... ça fait écho à cette image que vous exprimez plus haut de la DS qui déplace l'air du temps... Le vent, dieu du souffle, tourbillon qui progresse au grès de l'éclatement des particules. Le vent casse tout, le vent déchire. Il y a quelque chose de violent associé au vent, le vent que je connais le mieux celui qui souffle le long du Rhône et qui rend fou. L'air du temps a pu être un nom de parfum pour nos mères ou grand-mères. Aujourd'hui on a remplacé le groupe de mots par un seul mot : tendance. Mot détestable, référencé par tout le monde, conformisme de la mode. La DS serait-elle ou pourrait-elle inaugurer une nouvelle tendance, avec ses airs d'éternité ? La DS aurait-elle un pouvoir celui de ré-enchanter l'air du temps, en réintroduisant la poésie comme langage de l'image, de la métaphore ? La DS ancrée dans un fantasme masculin pourrait rebondir dans le vent essouflé du temps présent...

Ecrit par : Chantal V. | 15.12.2008

Ce "vent de signes" synthétise pour moi l'esprit d'aventure, état d'esprit créatif, véritable tournant, révolution qui vient à bout du conventionnel. L'imaginaire est en pleine expansion, se démultiplie.

"L'air du temps", parfum révolutionnaire, mythique, pensé pour séduire, se démarque des autres & demeure indémodable. Il imprime sa marque, sa senteur unique sur la peau, reconnaissable les yeux fermés parmi tous les autres.
La DS où en parallèle, l'ID de désir, de séduction sont si prégnantes. Cette idée si forte, ce tour de force qui met entre les mains des hommes, l'inaccessible.
La conquête spatiale, cette nouvelle frontière, et au bout, en suspension, "one small step for man, one giant leap for mankind".
Dans ce creux de la vague, Truffaut retourne le cinéma avec "la nuit américaine". Et aussi je revois Jean Seberg, cette icône, scandant "New York Herald Tribune" sur les Champs Elysées, dans "A bout de souffle". Ce vent furieux, du bout du monde qui vient à bout du cinéma conventionnel, qui insuffle ce re-nouveau au cinéma. Le cinéma, enfin, sort de sa boîte, de son studio... pour conquérir l'extérieur.

Une vague aussi forte que le vent, qui participe à la ré-écriture du processus du désir, au renouveau d'un monde où le rêve devient accessible, à portée de main.

Oui, il y a de la force, beaucoup de force dans ce(s) texte(s) posé(s) sur ce lieu, la force d'une lame silencieuse à la surface de l'océan, un nouveau monde pour l'écriture, un re-nouveau de l'écriture, une ré-écriture en marche.

Ecrit par : fata morgana | 15.12.2008

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