08.12.2008

Sydney Olympic Pool

La piscine olympique où j’ai nagé (Sydney Olympic Pool) était exactement située dans un parc d’attractions (Luna Park) et l’impression d’avoir accédé à la piscine en dégringolant un très long escalier, comme si j’étais littéralement descendu du ciel, trouvait son explication dans le Sydney Harbour Bridge que j’ai dû traverser pour arriver à la piscine et qui, pour la raison que le parc d’attractions se trouvait situé en contrebas de son gigantesque pylône, donnait l’impression, à quiconque lèverait le nez vers le ciel, qu’il était la seule superstructure en cet endroit du monde, la seule chose qui se passait dans le ciel, littéralement la voûte céleste.

Ayant ainsi pénétré dans mon jouet, en traversant à pied ce pont grandiose (la traversée m’en a pris vingt bonnes minutes) qui donnait le temps, pendant qu’on marchait à plus de cent mètres au-dessus de la surface de l’eau, de voir évoluer l’ensemble du panorama du port de Sydney et se succéder plusieurs perspectives et angles de vue sur l’opéra qui se trouvait à l’avant-plan et sur le centre-ville et ses buildings à l’arrière-plan, je pouvais comprendre que le parc d’attractions et la piscine où j’étais venu nager soudain se complétassent et se refermassent et s’isolassent du reste du monde, ou plutôt, qu’ils devinssent ce modèle réduit du monde, un monde-jouet où la seule chose qui tournerait serait désormais la grande roue ; où la seule mer, que sillonneraient des créatures amphibies dont on n’apercevrait que le dos et que le casque lisse et dont on se demanderait si elles avaient des yeux pour voir et des bouches pour manger ou si elles n’étaient pas condamnées à sillonner cette mer sans relâche rien que pour reproduire, dans la logique simple et obsessionnelle du jouet, l’idée d’une vie marine et de créatures fantastiques habitant la profondeur, serait désormais la piscine ; où la limite du ciel et même de l’espace serait la structure très haute et très lointaine du pont ; où le palais royal, censé abriter, comme dans toutes ces représentations miniature du monde, la créature extraordinaire, mi-monstre mi-divinité qui y ferait office de monarque, et censé reproduire, par son dessin extérieur, exactement la forme du corps de la créature, serait l’opéra de Sydney à l’allure de crustacé géant ; et où le mouvement à la frontière du monde, ce voyage hors du monde, serait désormais celui des paquebots et des cargos, énormes, que je voyais passer derrière la piscine, à quelques brasses du lieu où j’avais centré tout mon intérêt, sous le pont majestueux.

Ayant nagé moi-même, ce n’est que de la terrasse du restaurant Aquadining, qui surplombait la piscine olympique à une hauteur et à un angle que je n’avais jamais vus auparavant et qui semblaient exactement calculés pour faire correspondre à l’activité natatoire de la piscine, à ce niveau-là qui était le niveau supérieur, une autre sorte d’activité, sans doute complémentaire (car le restaurant s’étendait dans la largeur de la piscine, pendant que les nageurs en sillonnaient la longueur), comme si la logique du jouet avait voulu que l’on nageât à un niveau et que l’on mangeât à un autre et comme si ces deux activités, ces deux plans différents, sans doute par le manque de place sous la cloche à fromage, mais surtout parce que le « programme » de ce monde miniature qui devait avoir, comme tout jouet, la prétention d’être un monde modèle, aurait prévu que ces thèmes principaux du monde (ou du parc à thème) s’articulassent vraiment l’un à l’autre, devaient être livrés comme deux étages différents, deux aspects différents, deux moments différents de la même structure et du même monde, ce n’est que de cette terrasse que j’ai pu ainsi embrasser du regard et comprendre ce nœud central où tout le monde avait lieu et qui le faisait tourner, si bien que, longtemps assis à ma table après avoir fini de manger, je pouvais contempler la courbe majestueuse du pont qui partait de là rejoindre la voûte céleste, la pile grandiose du pont qui posait tout ce monde et qui en était le pied, l’opéra de Sydney lové, dans le décor, entre la pile du pont et son tablier, et le plan de la piscine en contrebas où ne s’arrêtaient pas de nager les nageurs.

L’impression que s’offrait là à moi la vision totale d’un monde qui tournait, nageait, mangeait, voyageait et qui avait l’opéra comme palais royal et le pont comme voûte céleste, était renforcée par mon impression générale de bout du monde. Car pour en arriver là, pour pénétrer dans ce jouet et dans ce modèle, j’avais déjà inversé le monde de mon côté, j’avais déjà atteint cette concentration de ma pensée où le sens du monde était devenu le point du monde.

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Commentaires

Il me vient ces mots en vous lisant.

Du bout de monde jusqu'au point du monde.
D'un point à un autre. Je trace une ligne droite, ou non droite, mais courbe, peu importe. L'essentiel est qu'elle aille d'un point à un autre. Et le chef d'orchestre du mouvement de la ligne c'est l'homme, spectateur, homme investi de sens (sensation) et non sens (signification). C'est la pensée émotionnelle qui forge l'architecture de nos pensées et de nos paysages.

Ecrit par : Chantal V. | 10.12.2008

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