30.11.2008
Crédit et équité de la pensée de l'absolu
Comme par hasard, c’est une conversion du regard que Quentin Meillassoux ordonne au cœur de son système* pour qu’on réalise que la contingence peut être érigée en absolu et peut combler absolument le désir de la pensée spéculative. Conversion : c’est donc ce mot qui revient.
La spéculation est une nécessité de la pensée. C’est une entaille que la pensée a déjà marquée dans son passé, dans son passif (image du bâton de taille, ou tally stick, déposé dans une banque, sur lequel diverses entailles de formes et de tailles différentes marquaient les sommes déposées, les dépôts). L’absolu est une dette de la pensée, quelque chose que la pensée doit, une promesse que s’est envoyée la pensée, le pari qu’elle a pris (le parti qu’elle a pris) de s’appeler « pensée ». Car que serait une pensée sans le dépliement et la sortie, sans l’atteinte à l’absolu, sans la spéculation ?
L’absolu est le premier acte de pensée. Non pas tant la pensée qui veut penser quelque chose de fondamental, un quelconque principe transcendant et nécessaire, mais la pensée qui se déclare et qui se fonde elle-même. Qui se déclare comme une maladie, une épidémie, une poussée (rash), une éruption, une indépendance. La première frappe, le strike de la pensée : la première entaille différenciatrice que la pensée a frappée dans son milieu, qui serait resté, autrement, homogène et indifférent. Le premier drame qui s’est évidemment joué comme une absence, la pensée libérant là sa première vertu qui est de se jeter hors d’elle-même et de se libérer. Le seul moyen qu’ait trouvé la pensée pour marquer quelque chose, pour faire une différence, elle qui ne disposait a fortiori que d’elle-même, à la fois comme matière et comme véhicule, elle qui est par définition singulière et qui pourrait servir de définition de la singularité. Le « seul moyen » qui ne consistait pas tant à penser une chose, qui serait absolue, qu’à ne pas penser une chose : à penser moins qu’une chose et moins qu’une pensée, à penser littéralement l’absence de la pensée, à penser ce que serait le lieu, l’endroit, le point de vue, le site, sans la pensée.
Comment appeler un site, un endroit, absolument ? Comment le nommer sans qu’il soit situé par rapport à quelqu’un ou à une pensée ? Comment nommer un endroit absolu ? Un envers ? Le point d’inversion ? La marque au moyen de laquelle on capture la surface et on la retourne ? Un local qui n’a plus de global ? Le point unique, non métrique, non situé dans l’espace cardinal et qui serait le seuil de propagation vers le virtuel ? Comment l’appeler : un processus géographique qui ne se passe ni dans le temps – car il est géographique – ni dans l’espace – car il emporte et relie tout l’espace ? Un livre ?
L’absolu est le rendez-vous que s’est donné la pensée. Car cela, elle doit s’y rendre, elle doit le rejoindre, c’est pour elle une obligation, une promesse qu’elle doit rattraper. Mais en même temps, elle s’y rend comme à un adversaire plus puissant qui la soumet et qui l’assujettit, qui la rend sujet, ce qu’elle recherchait. Il est le rendez-vous qu’elle s’est donné avec elle-même ; car dans le vide où elle se trouve elle n’a d’autre compagnon et d’autre partenaire qu’elle-même.
Sauf que l’astuce suprême a consisté à mettre le vide à contribution, à transformer le vide, qui est indifférent et omniprésent et homogène, en marque et en différence, en lieu de rendez-vous. L’astuce a consisté, pour la pensée, à remplacer son propre lieu, son appropriation, son endroit (là où elle se tient droite), par le vide, invitant ainsi le vide ambiant à sa place et à son endroit, et créant ainsi (il n’y a pas d’autre mot) l’envers ; et l'astuce a consisté à produire là, en ce lieu de rendez-vous, son absence, le vide de la pensée, une fondation par le vide (comme le propose Badiou).
L’absolu est le lieu de rendez-vous de la pensée, le lieu où elle doit se rendre pour constater son absence. Il est le fondement, la première pierre de l’édifice (du temple), l’origine, le commencement. Et le chiffre un, l’Un, conforte alors l’idée du site, du sommet, de l’endroit où tout commence et auquel la pensée veut s’accrocher comme si elle l’avait découvert, comme s’il était là à l’attendre, en véritable absolu nécessaire qu’il serait.
Alors qu’en réalité, l’absolu est un retour, un rendez-vous. Il n’est pas premier, il est second. La pensée a déjà été là, sauf que ce n’est pas elle qui a été. Elle n’a pas été, justement ; elle s’est retirée, elle a disparu, elle a créé le vide à sa place. Si bien que ce n’est pas elle qui a été là, mais là qui a été sans elle. Par sa première absence, elle a créé le site d’une disparition, le vide de la pensée, une marque, une différence, une attraction pour la pensée, telle que, lorsque la pensée la retrouve et la rejoint forcément, la pensée a l’impression, lors de ce deuxième passage dont le premier a été par définition oublié, et en vertu de la nécessité qui l’appelle là et qui n’est que la nécessité de la répétition, qui n’est que la reconnaissance (recognition) de ce lieu déjà visité, qu’il s’agit là d’une nécessité première et non pas deuxième.
L’absolu ne donne l’impression d’être nécessaire et d’être le fondement qui attend la pensée, il ne donne l’impression d’être un, que parce qu’il est deux, parce qu’il s’agit d’une coïncidence et d’un retour et non pas d’une fondation, sachant que ce qui soustrait cette addition, ce qui réduit cette superposition à l’unité apparente du fondement, c’est que le partenaire de la pensée, cela qui l’attend en ce lieu de rendez-vous, qui s’y est produit avant elle et qu’elle a donc, forcément, oublié, c’est son absence.
L’absolu est le rendez-vous paradoxal que se donne la pensée, où ce n’est pas elle-même qu’elle va retrouver mais la pensée qu’elle n’est pas là, qui va lui donner l’impression que quelque chose se produit là pour la première fois. Et ainsi ce rendez-vous, qui ne peut pas en être un au sens ordinaire du terme, ce rendez-vous dont le lieu est absolu et non pas localisé et dont le partenaire n’est pas, ce rendez-vous qui n’en est pas un, s’apparente-t-il au tour du monde que j’ai déjà dit être contraire à l’idée de rendez-vous. Il n’est pas étonnant, en effet, que l’absolu engage, pour ce rendez-vous, le monde entier et donc le tour du monde.
L’absolu est une dette de la pensée. Il a longtemps été son passif. Il l’a même plusieurs fois mise en faillite. La pensée s’y croit obligée. Il l’a mise en faillite, parce qu’il n’était que passif et passé. La pensée avait pris crédit sur le monde et sur ses lois (elle pense qu’elle lui doit quelque chose, qu’elle doit l’expliquer). Cette spéculation et cette pensée de l’absolu était passive ; elle n’était qu’un crédit accordé par le monde à la pensée, une dissymétrie, donc, entre ces deux partenaires, où la pensée, l’entrepreneur, la compagnie, le véhicule du risque et de la spéculation, était la seule à courir le risque de faillite parce qu’on imagine mal que le monde physique puisse être mis en faillite par la pensée.
C’était un crédit et c’était passif parce que la spéculation était métaphysique et qu’elle n’était pas vraiment risquée. Elle se liait elle-même et s’endettait elle-même par la nécessité de l’être métaphysique. La spéculation n’était que le crédit accordé à la pensée, quelque chose, un bloc de pensée, une somme non négociable que la pensée devait en bloc à l’absolu, l'absolu auquel elle ne faisait pas partager le risque de la pensée (l’absolu qui la bloquait alors et qui l’obligeait). Que serait l’entreprise de la pensée si le monde y entrait en véritable partenaire, partageant les risques, les pertes et les profits, et non plus en créditeur absolu, en absolu qui attend qu’on le retrouve, qu’on le rejoigne pour le rembourser ?
La spéculation métaphysique, cette obligation que la pensée avait souscrite avec l’absolu, était un crédit accordé momentanément à la pensée. Elle était une somme que la pensée devait rembourser avant une échéance, et en cela, cette spéculation s’éloignait le plus loin possible de la conversion en équité.
Avec la spéculation métaphysique, le terme « spéculation » ne méritait pas encore la connotation du risque de l’équité et de la spéculation boursière. La pensée qui spéculait métaphysiquement était liée au monde par une relation de réflexion, de spéculation au sens du miroir et de la stérilité des réflexions infinies que s’envoient les miroirs, et non pas au sens du risque. Elle ne cherchait qu’à renvoyer au monde son image. La dette qu’elle devait lui rembourser, c’était de le retrouver ainsi, de retrouver son image, de la lui redonner, d’augmenter son pouvoir absolu sur la pensée, en lui remboursant le temps et l’investissement qu’il avait accordés à celle-ci.
En spéculant au sens du miroir et de la réflexion, la pensée ne spéculait pas au sens de la pensée et du risque. La spéculation ne deviendra risquée (et ne créera, on le verra, le marché) que lorsque la conversion sera effectuée et que la pensée ne devra plus rien à la métaphysique et s’ouvrira complètement au futur.
Sous le régime de cette nouvelle spéculation, la pensée ne devra plus aucune explication au monde, au sujet de la stabilité de ses lois. La stabilité du monde ne sera plus dans le passif de la pensée. Celle-ci n’aura plus de passif. (La spéculation factuale de Meillassoux n’a aucune obligation de résultat, et elle peut se libérer entièrement du passé vers lequel on est encore tourné : celui du souci concernant la stabilité du monde.)
Le principe d’irraison de Meillassoux est ce principe qui ne doit plus rien, au sens de la dette, de la raison, du remboursement et de l’explication, et qui ne doit plus que le risque. Or, Meillassoux insiste que le principe d’irraison n’est pas un encouragement à l’irrationalité : bien au contraire ! Il est le principe du risque qu’on obtient après la conversion du crédit en équité ; et le risque, et le marché, et cette liberté d’action, ne sont pas n’importe quoi ! Ils ne doivent rien comme explication, et cette spéculation n’est pas irrationnelle pour autant.
Le principe d’irraison est le principe d’équité entre le monde et la pensée, entre créditeur et débiteur, dans une commune entreprise. Pourquoi la pensée devrait-elle une explication au monde et le monde n’en devrait-il pas une à la pensée, ou devrais-je dire plutôt, pourquoi ne lui devrait-il pas une implication ? Car ce que le monde doit à la pensée, c’est de la forcer (Nietzsche, Deleuze) : ce sont des signes. Et il les lui donnera et les lui rendra, aussitôt, dans le régime de la spéculation factuale, une fois la conversion réussie.
Le principe d’irraison est le nouveau régime spéculatif, la société anonyme où le monde et la pensée sont partenaires. Il vient occuper l’espace extérieur que le cercle corrélationnel avait laissé vide, et avait livré à la menace de la déraison. Il est un principe de relance économique, qui permet de sortir de la crise et de ne pas courir le risque de récession, de faillite généralisée, de spirale de la mort.
La spéculation, c’est le futur. Et le seul absolu, c’est le futur. Si la pensée spéculative, une fois sa conversion accomplie, ne doit plus aucune explication au monde, en tout cas pas plus qu’il ne lui doit des implications, on peut se demander ce que cette pensée, libérée dans l’action, financée par l’équité, par l’égalité des droits et l’égalité des risques plutôt que par le crédit, pensera. Que peut penser du monde, et construire, aujourd’hui, une pensée du risque ? Mais avant même de me poser cette question, il faut dresser le nouveau plan d’immanence, la nouvelle façon de penser, celle qui s’obtient par le fait même de la conversion du crédit en équité.
Car le troisième sommet du triangle qui permettra qu’on puisse dresser le plan, ne l’oublions pas, c’est le marché (la bourse).
ΔS/DS (le véhicule de sortie de la place, le voyage, la prise de participation dans la compagnie, la participation en actions, la prise de risque) ne peut pas fonctionner avec B
sans le troisième sommet du triangle qui est la bourse d’échange, la maille de l’échange, l’intervalle de la fourchette, où se déclare et se multiplie et se différentie et se brise la fractale.
- B comme boîte et comme banque ;
- B comme la boîte de laquelle on sort pour écrire ;
- B comme book et comme bond : le livre passif duquel on sort, le livre-boîte qui tenait la philosophie enfermée, duquel on sort pour écrire le livre du risque et du marché, pour écrire le livre qui m’extrait de la croix de l’histoire, qui me permet d’emporter la parcelle du lieu, et le processus géographique ;
- B comme la boîte, la banque, le coffre, le crédit duquel on est sorti mais qu’on doit garder avec soi afin de répéter le mouvement de sortie, afin de réarmer l’actuel : la boîte de munitions, la boîte qui contient l’outil qu’il faut continuellement sortir et dont il faut continuellement éprouver le mécanisme ;
- B, ou la boîte qui devient subordonnée à ΔS, à la participation et à la stratégie de trading, et non pas qui la domine ;
- B, ou la boîte, le coffre, la banque qui n’est faite que pour relancer tout ça et donner à tout ça sa marge de manœuvre ;
- B, ou la banque qui prend désormais les actions en dépôt – ainsi, l’action, le risque, l’équité, la valeur par échange, devient elle-même la source du crédit – ou qui prête de l’argent, qui assure la liquidité, afin qu’on puisse acheter l’action et prendre des parts et non pas afin de spéculer irrationnellement, afin qu’on prenne une part dans le futur, afin que puisse s’établir dans le temps la stratégie autofinançante,
ΔS ne peut pas me sortir de mon passif, de mon lieu d’origine, de mon coffre-fort, de mon crédit, du chiffre de mon concept, ΔS ne peut pas fonctionner avec B, dans cette stratégie dynamique où je tire sans cesse sur ma boîte, sur mon crédit, pour me recharger et me réarmer – car j’écris toujours à partir de la place –, sans le dS auquel je me destine, sans l’inversion de la surface et le processus de différentiation, sans le virtuel, sans le marché qui portera mon écriture.
Dès le moment que la conversion a lieu, que le crédit devient équité (que les livres se libèrent de la signature de l’écrivain et de la planche à billets, pour devenir des livres de marché et de risque, pour devenir des actions, des livres qui emportent le marché et le champ de ruines) l’échange est instauré. L’échange, la bourse, n’est que l’autre façon de dire la conversion. Car le risque qu’on créerait alors, le risque supporté – ce saut ! – par la conversion du crédit en équité, ne peut pas être supporté, à l’arrière, par la banque ou par la boîte ; il doit être projeté en avant. La différentiation est créée, le produit dérivé, l’actif contingent, et donc, d’après moi, le marché sont créés.
Ainsi, pour finir par imposer mon marché (la spéculation, le futur), et par l’imposer par défaut, comme si le marché devenait automatiquement le milieu où l’on baigne, le nouveau plan d’immanence, il me faut déployer deux mouvements.
Le premier, celui qui établit que la spéculation métaphysique est un crédit, un passif qui ne peut qu’entraîner la faillite et la déraison (relire Rey), et que la spéculation factuale est la compagnie, l’équité, la prise de risque, la constitution d’une nouvelle forme d’entreprise philosophique.
Le deuxième, celui qui matérialise la conversion aussitôt dans l’échange. En réalité, l’action est une option (Merton) ; la conversion est une option. En tant qu’option, elle introduit la différence, le strike, la contingence, et donc le marché, comme le médium qui la raccorde avec nous. Le marché comme le seul endroit de cette contingence, comme la seule place pour elle, qui sera une place d’échange (quoi d’autre ?).
Car la contingence est écrite en tant que différence, et on écrit pour échanger. Le marché est l’endroit de la différentiation, c’est-à-dire l’envers ; il est le virtuel qui réarme la conversion, qui réarme les croisades, peut-on dire. La conversion a besoin de se répéter comme événement. Sinon elle se perd et risque l’incorporalité totale. A terme, elle risque de nouveau l’écriture métaphysique probabiliste.
La conversion n’est qu’une différence, en tant que telle, une répétition, et le marché, la place d’échange, est le lieu où elle se répète.
Montrer ainsi que le milieu, les termes, deviennent automatiquement ceux du marché (et que l’intotalisation des possibilités, souhaitée par Meillassoux, devient automatique, rien qu’en vertu de la liquidité ultime, celle du dernier market-maker d’exotique, celui qui supporte tout le différentiel et toute l’écriture, celui qui ouvre la fractale) dès l’instant où sa conversion a lieu.
Écrire un livre, dont le seul but serait de rapprocher les deux sens de « spéculation ».
*Quentin Meillassoux: Après la Finitude: Essai sur la nécessité de la contingence, Paris : Editions du Seuil 2006.
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29.11.2008
Boîte, signe et tour du monde
Je propose d’appeler boîte tout signe qui aura réussi à transformer le EST en ET.
C’est-à-dire que la lettre qui est substituée et échangée, chez Derrida, le « E » de la différence qui devient le « A » de la différance et qui le devient en silence, dans une opération muette, sous-marine, relevant du monde du silence,
la lettre qui jette sous la surface de l’onde sonore, sous la vague du discours et de la voix, l’abysse de la non origine,
la lettre qui jette l’abysse sous l’air lui-même :
sous l’air du phonocentrisme,
ce milieu du son et de la respiration,
cette particule,
ce centre qui joint les hommes bien avant le centre du monde
(car alors ils respirent tous le même air et s’accordent tous sur le même présent et sur la même particule qui est, au minimum, celle de l’air),
la lettre qui jette sous le discours le fond sans fond où, à vitesse infinie, dans l’opération muette de l’écriture, l’espacement de l’intervalle et du délai s’est toujours déjà substitué à la coïncidence du sens et du vouloir-dire,
la lettre qui est substituée et échangée, chez Derrida, et qui, pour cette raison, éclaire là le domaine de la généralité, justement celui de l’écriture générale (archi-écriture),
cette lettre devient, chez Deleuze, une lettre qui a disparu, qui a été donnée : le « S » aux deux crocs symétriques.
Le « S » a accroché avec ses deux crocs les deux premiers actes :
le premier, celui de la possibilité qu’on croyait s’être réservée dans une partition du monde et qu’on croyait avoir réservé au monde comme la future reconnaissance et la gloire et le triomphe de l’œuvre qu’on s’était promise, la promesse qu’on pensait pouvoir remplir aussi facilement, à condition que l’on soit isolé du monde* ;
et le deuxième, celui du tour du monde (le tour de force et de magie du monde), le tour de la totalisation des possibilités et de la nécessité qu’on convoque alors pour expliquer, recouvrir et aussitôt ôter de l’image cette entaille qu’on ne comprend pas**.
C’est l’entaille qui est venue s’ouvrir, béante et nous baignant dans le sang, sur le matelas subjectif même où l’on pensait régler le problème de l’écriture en le détournant vers le corps***, où l’on pensait se soustraire à la tâche de l’œuvre en acceptant de se distraire par la capacité de mélange aveugle des corps et par une profondeur qui est celle de la schizophrénie, qui est l’horreur de la plongée dans le mélange des corps et de la cause et l’effet et où tout nous échappe, et avant tout la propre conscience de nos propres actes ;
une profondeur qui s’ouvre là toute seule et où nous sommes précipité, qui s’ouvre au lieu de la surface de l’œuvre, au lieu du signe de l’œuvre qu’on n’est pas encore, à ce stade, tout à fait préparé à recevoir ; une profondeur dont on ne voulait pas, qui nous surprend et nous précipite au-dehors en même temps qu’on est précipité en elle, mais qui était sans doute nécessaire pour nous marquer, pour nous laisser abandonner l’idée légère et stupide de la partition et de la possibilité ;
une profondeur qui nous dit : « Plonge un instant dans la profondeur de la marque ! Vois ce que ça coûte d’avoir promis quelque chose au nom du transcendant, au nom d’une faculté qu’on pense avoir et dont on pense qu’elle donne le droit de quitter le flux du monde de s’isoler ! Vois ce que ça coûte d’être sorti du temps pour susciter momentanément l’autre monde, pour jouer avec les possibilités, pour considérer ce qu’on pense pouvoir faire et créer facultativement ! Comme si la création était facultative ! Comme si on pouvait s’isoler et prendre du recul pour penser de façon transcendante à une autre possibilité du monde qu’il nous reviendrait d’inventer ! »
Le « S » a accroché avec ses deux crocs le premier acte de la promesse et de l’entaille et le deuxième acte du tour du monde et de la nécessité qui y est attachée ; le tour du monde auquel on a recours pour laisser partir l’entaille, pour effacer et recouvrir l’entaille (qui avait révélé notre passivité à l’endroit de l’œuvre) par une passivité d’ordre supérieur, celle devant l’ordre du monde qui vient alors tout enlever à notre place, qui vient faire le sale boulot pour nous et qu’on suit seulement bêtement, stupidement, des yeux.
C’est le stade où l’on est encore bête et où le problème est un faux problème ; c’est-à-dire qu’on n’a pas encore perçu le signe, et la pensée ne connaît pas encore son dehors.
C’est le stade où l’on est défait et où, regardant le monde agir à notre place, s’en remettant ainsi à la solution totale (pour ne pas dire finale) du monde, on se laisse aller à la mauvaise distance avec le problème (qui n’est pas celle de l’implication et de toutes les distances qu’elle enveloppe, mais celle de l’explication : à ce stade du faux problème, on commet en effet le contresens de la fabrication qui revient à expliquer avant d’impliquer) et on regarde le monde faire le boulot de loin.
Et cela veut dire qu’on a désespérément cherché et trouvé l’explication, qui est qu’on en fabrique une avec l’image dogmatique de la pensée. On commet alors une mauvaise projection ; on se retire dans la distance de la fiction inventée (et pour commencer, celle-là même du monde coupeur de têtes et de l’idéologie, et de la folie, de la violence).
Le « S » a accroché, dans le même « tournis », la promesse et le tour, la possibilité frivole, la pensée facultative, et le tour du monde qui n’est que le tour qu’on pense avoir fait du problème mais qui est un faux problème. Le « S » a accroché ces deux premiers actes et a disparu ; il a donné cette disparition au lieu de se contenter de la substitution et il relève ainsi d’une économie tout différente.
Le « S » annonce la répétition de la différence, le signe comme répétition de toutes les distances qu’il implique, et non pas la généralité de la différance ; il annonce le signe comme devenir et non pas comme répétition originaire ou comme récession dans l’abîme sans fond de l’origine.
J’ai proposé d’appeler boîte tout signe qui enveloppe les distances et les implique au lieu de les expliquer, et qui transforme le « EST » en « ET ». (Car l’on explique avec le « EST » de la nécessité, que celle-ci soit métaphysique ou transcendantale, tandis qu’on implique avec le « ET » de la superposition et du pli.)
La boîte est ainsi tout signe qui finit par être posé à même la surface de la table, ni relié à soi ni indépendant de soi, et que l’on considère alors à distance, que l’on considère presque « de côté » et non pas dans l’axe. On le considère par la capacité et non pas par la faculté ; c’est-à-dire que l’on ne demande pas ce que le signe est (ce que la boîte contient) mais ce que le signe et ; on n’interroge pas le signe directement, en profondeur, sur le mode de la question qui relève de la schizophrénie et de la répétition obsédante, violente, mais indirectement, par le côté du regard.
On sait que le signe se trouve là, à proximité ; qu’il signale le lieu de l’œuvre mais qu’il ne la contient pas – car le lieu de l’œuvre est le lieu futur qui ne peut pas être prévu, ou compris, ou contenu. On touche le signe par le côté de la pensée et non pas par la paroi ; on le touche (c’est-à-dire qu’on le perçoit, on le réalise) par le contingent et non pas par le contenu, par ce qui arrive, ce qui est incident, ce qui frappe de côté, et non pas par ce qui est tenu (comme entre deux doigts, comme entre deux parois).
Ainsi, on finit bien par toucher le signe par l’extension et par l’augmentation d’un certain volume, mais c’est un volume de contingent et non pas de contenu ; c’est un volume qui ne renferme rien puisqu’il est ouvert à ce qui arrive (à ce titre, c’est un volume maximal), c’est un volume creux qui n’a pas de paroi et dont la seule « mesure » est la notion de capacité : cette capacité de contenir qui a la capacité absolue de contenance de la contingence.
Car la contingence est capable de tout ; elle a toute capacité, c’est-à-dire qu’elle a la capacité de tout et qu’elle contient tout.
On touche le signe par cette surface de contact avec lui qui est qu’il implique toutes les futures distances et les répétitions et qui est que, une fois qu’on s’établit à la surface de l’écriture c’est-à-dire de la nécessité de la contingence, on est, avec la contingence absolue, essentiellement dans la position inverse caractéristique de l’implication, celle où le marché est le signe flottant, le prix liquide contre lequel on va inverser le contenu du modèle et prendre au-dehors, dans le flot de l’écriture, dans le marché, ce qui en constituait l’intérieur, le mécanisme interne, la loi, la faculté, l’illusion, à savoir la partition du monde, la nécessité théorique et le simple collage de l’écriture qu’elle signifie.
La boîte est tout signe posé sur la table, signalant l’espace où écrire, et qui nous aura dégagés de l’espace, c’est-à-dire qu’il nous aura dégagés de toute idée de « contenu » qui aurait été contenue dans l’idée de l’espace. Nous sommes donc posés à côté du signe qui ET avec nous (qui ET nous), et nous sommes dégagés du contenu, puisque la boîte, qui ne contient rien parce qu’elle contient l’idée du contenu de laquelle nous nous sommes dégagés, est désormais posée devant nous. Elle n’est plus à l’intérieur de nous, comme une pensée que nous projetterions d’elle et nous ne sommes plus à l’intérieur d’elle.
Et j’ai dit que la boîte, ma boîte, était ce signe impliqué qui m’avait exactement permis de dépasser cela. Car est contenue dans cette boîte, dont j’ignore le contenu et même si ce qu’elle contient m’appartient, la possibilité que j’avais pensée réservée pour moi – la possibilité que deviendra la boîte – et sont contenus la fiction, le tour du monde et la fabrication, le pacte avec le diable que j’aurais pu nouer par désespoir de la possibilité, si j’avais jugé que l’entaille était trop insupportable, que je devais me jeter au-dehors et qu’une puissance plus grande devait venir me sauver et me « racheter ».
Je me suis dégagé de cette boîte et de ses plans préfabriqués, de ses scénarios écrits et prévus et déjà projetés et montés mille fois dans les studios, pour m’ouvrir à la contingence pure que j’allais désormais guider par la seule nécessité de l’écriture, par la seule tension désirable à la surface de l’œuvre.
* Barton Fink
** Karl Mundt
*** Audrey Taylor
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28.11.2008
Tokyo-San Francisco, dans ce sens
C’est bien parce que le monde est fini et que j’en fais le tour que je peux revenir à l’endroit d’où je viens – dans ce mouvement sans retour, dans ce voyage, à la trace de Derrida, qui n’est qu’un don sans retour – et que quelque chose peut revenir à moi, qui ne sera donc, par élimination, que la finitude. Ainsi mon voyage serait-il heideggérien dans son concept (de la finitude du monde) et derridien dans son tracé, dans son exécution pratique. Car alors je n’aurai fait qu’aller dans un sens, sans regarder en arrière et sans espérer un retour.
Pour être tout à fait juste, je devrais donc dire qu’il s’est écoulé, depuis le début du voyage, une finitude et non pas une éternité. Car il s’est écoulé, au moins en partie, ni plus ni moins que le tour du monde.
Le tour du monde a le mérite d’abolir l’origine et, corrélativement, la téléologie ou le point de rebroussement. On ne fait jamais demi-tour quand on fait le tour du monde ; on en fait simplement le tour et cela suffit pour garantir que l’on parviendra (et non pas : reviendra) à l’endroit d’où on vient, mais en ayant alors gagné le monde, et en ayant, cette fois-ci, fait précéder l’origine (ou ce qu’on croyait être le commencement d’une idée) par des villes fondamentalement nouvelles, et absolument autres.
Aussi ne faut-il pas croire que c’est le relativisme que je défends dans cette idée de tour du monde, mais bien un absolu : l’absolu qui permet, dans la circulation du marché et dans ce tour d’un monde fini – sans cesse fini, mais qui commence, ce monde qui s’appelle le marché –, d’inverser le modèle et de « retourner » ma propre pensée.
C’est la faillite du marché de l’Amérique ; c’est la crise de son crédit. J’avais appelé cela le vide et non pas une « illiquidité » du marché (qui pourrait laisser penser que la liquidité puisse revenir petit à petit, et puis, complètement). C’est la notion du vide selon laquelle ce qui est non vide n’existe pas. Ce n’est pas le vide au sens d’un espacement entre les points de matière qu’un surcroît de matière, ou un retour de liquidité, viendrait combler, mais c’est le vide qui est le centre de la corrélation entre toutes choses (Joseph Joubert).
Ce qui surgit de façon dépendante, c’est ce que nous entendons par vacuité. Quelque chose qui n’a pas surgi de façon dépendante n’existe pas. Par conséquent une chose non vide n’existe pas. (Nâgârjuna)
Lorsqu’il [Joubert] découvre que, dans la littérature, toutes choses se disent, se font voir et se révèlent avec leur vraie figure et leur secrète mesure, dès qu’elles s’éloignent, s’espacent, s’atténuent et finalement se déploient dans le vide incirconscrit et indéterminé dont l’imagination est l’une des clés, il en conclut hardiment que ce vide et cette absence sont le fond même des réalités les plus matérielles, au point, dit-il, que si l’on pressait le monde pour en faire sortir le vide, il ne remplirait pas la main. (Maurice Blanchot)
Il y aurait ainsi à méditer de nouveau, profondément, la relation entre le vide et la corrélation, en pensant cette fois que le marché qui s’est absenté, celui dont je veux parler et qui crée mon vide actuel, est précisément le marché de la corrélation (le marché des CDO).
Je me retrouve dans un vide, qui n’est pas un manque (quantitatif) de liquidité qui pourrait laisser croire que celle-ci pourrait revenir, goutte à goutte, comme elle avait disparu. Ce qui a été retiré, dans la crise du crédit, ce n’est pas le marché (entendu sans distinction) mais le nerf même de la démonstration qui menait de l’écriture des produits dérivés, à leur réplication dynamique, à l’implication du trader, au changement de contextes, et qui rendait le marché ainsi défini et ainsi distinctif (ainsi différencié). Ce qui est nié, avec la crise du crédit, ce n’est pas le marché, mais l’événement de la création du marché, c’est-à-dire de sa différentiation (Deleuze).
Ce qui est perdu, c’est le marché en tant qu’il avait lui-même fait disparaître l’attente et la probabilité et nous en avait dispensés. Si bien que, lui disparu, on se retrouve dans le vide qu’habitent encore le souvenir et la trace de l’écriture non représentationnelle du marché, et on se demande quoi écrire au marché pour le faire revenir.
C’est le vide parce que l’écriture, cet espace en excès de la pensée qui est habité par la corrélation, n’a pas disparu mais que c’est l’attente qui a disparu, ainsi que l’espace représentationnel où on pouvait espérer récupérer quelque chose et obtenir quelque chose en retour. J’avais appelé cette crise du crédit, cette faillite du marché de l’Amérique, le vide. Et je retrouve alors, sur mon chemin pour venir à l’endroit d’où je viens et pour retrouver enfin le marché perdu (jamais gagné, en fait) de mon produit, l’Extrême-Orient : la philosophie du vide, Hong Kong, mais surtout Tokyo.
Et l’espoir est ainsi que le marché de l’Asie remplacera le marché de l’Amérique ou comblera son vide, et que mon retour vers l’Amérique, qui n’est plus une conquête, qui n’est plus inconnu, puisque je viens cette fois à l’Amérique par derrière, dans le sens opposé à celui de la conquête et dans un sens qui a cette fois intégré le Japon sur sa route, réintégrera enfin mon modèle dans le processus du marché de l’Amérique, et ne le laissera plus bloqué à l’extérieur sous prétexte qu’il est révolutionnaire et que personne ne veut commencer à l’utiliser.
Comme contacts originaires, je retiendrai ainsi les mots percutants de mon samouraï, de ce trader japonais au verbe clair qui m’a dit quel superbe outil de structuration le modèle serait (ainsi, j’aurai reçu à Tokyo l’impulsion, l’injection qui me permettra de savoir quoi dire de mon modèle en Amérique et en Europe : imaginons que je dise à tous que ce modèle discret, cette miniature de modèle, est ce que les Japonais utilisent), et les douces paroles de « Délicieux Parfum », qui a personnalisé ma visite au restaurant Beige et m’a montré Tokyo d’en haut, qui m’a parlé de Paris et des motifs Chanel, qui m’a regardé de ses beaux yeux.
Voilà les deux contacts humains de cet extrême de mon tour du monde qu’aura été Tokyo. Voilà les deux premières personnes. Voilà qui me fera revenir.
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26.11.2008
Citroën DS (II)
J’aime l’idée que cette histoire de suspension (qui est, dans la DS, oléo-pneumatique) se règle ainsi à deux, en fin de semaine, dans la cour du garage de mécanique de Jean Blondeau. Et que, ayant par la suite rendu à la voiture tout le développé du relief et des accidents du terrain, toute sa future expression de navigatrice dont on oublie, plus souvent qu’à son tour, qu’elle n’est pas exclusivement constituée par la vitesse du véhicule ou par sa négociation des virages et des tournants du trajet, mais également par la nature et l’épaisseur du terrain, par ce contact on ne peut plus violent avec la surface du sol dont il faudra alors amortir les chocs ; j’aime donc l’idée que, ayant rendu à la DS tout le futur coffret à surprises du terrain qu’elle aura à absorber et à amortir sous la forme (qui en devient presque métaphysique sous l’effet d’un discours qui veut avant tout ménager la symétrie de la surprise et l’infini, l’indéfini, du futur chemin) d’une sphère, Blondeau et moi ayons bu un verre de muscat.
En un mot, on oublie que ce qui caractérise la technologie automobile, plus essentiellement encore que la distance, la vitesse ou l’autonomie, c’est cette intimité du contact avec la terre, ce premier lieu de l’invention qui est primordialement un lieu de séparation entre le véhicule et son terrain, l’intervalle que l’homme veut pour la première fois laisser entre lui-même et son berceau – un peu comme lorsque la forme taillée, et prête pour l’envol, du discours doit d’abord s’extraire de son bloc de roche – pour mieux le considérer, pour lui dire qu’à cette première évolution doit maintenant succéder une deuxième et que l’être qui a achevé de se détacher de sa matrice doit maintenant revenir à elle et évoluer, désormais, à sa surface.
On oublie qu’après la grande idée de la vitesse et du voyage, on doit revenir s’attaquer au premier site de violence, à l’endroit même où le véhicule, ayant quitté le sol et oublié la nature du terrain, doit revenir le négocier, doit l’absorber de nouveau comme une série de chocs et d’oscillations dont il ne pourra prédire ni la suite ni l’ampleur, mais simplement la traiter comme un donné empirique, comme la surprise du terrain.
Après avoir changé les sphères de suspension de la DS (et je n’en finirai pas de comparer la forme si parfaite, si incontournable et si fermée de la sphère avec l’infini de la surprise que le terrain lui promet : avec l’éternité du mot « suspension ») et rendu ainsi à la machine ce bol d’air, ce globe où allaient se mesurer pour elle, l’une à l’autre, l’élasticité du gaz et la pression du liquide (cette sphère, cette cellule de crise, réunissant au moins deux éléments, et élevant la physique à un degré de violence tel que, s’il n’en résulte pas l’explosion ou la déchirure, il en naîtra la finesse, la précision, et la douceur : celles de cette suspension à la fois si infinie et si géniale, si économique de pensée qu’elle loge entièrement dans une sphère, de la DS Citroën), Blondeau et moi avons pu absorber la surprise de notre propre terrain, ainsi que la finesse de suspension de notre propre discours, dans ce verre de muscat.
Il me vient, à partir de là, deux pensées qui me libèrent et qui résument, à elles seules, tout mon optimisme d’ingénieur et ma foi en la technologie ; qui expriment, en fait, tout le bonheur de ma propre suspension entre une réalité que je dois sans cesse absorber, souvent avec violence, et une pensée que je souhaite aussi infinie et définitive, aussi bienvenue dans mon véhicule que la sphère de suspension de la DS ; deux pensées qui me laissent le temps, non pas de me plonger dans la réflexion et de poursuivre ma composition difficile, mais de contempler, lorsque les choses sont bien faites, la perfection des choses et leur force, leur parfaite netteté et leur adéquation, c’est-à-dire qu’elles auront alors réussi à contenir un monde, à intégrer une très riche technologie et, au comble de cette adéquation et comme sa preuve, à poser si bien leur problème qu’il suffira alors d’un simple geste, aussi isolé, et détaché, et évident aux regards que la dépose de la sphère de suspension et la précision du geste de Blondeau, pour le résoudre.
Je trouve ainsi absolument génial que la DS à la suspension morte soit posée ainsi dans la cour de Blondeau, comme un bateau en cale sèche, qu’elle soit affaissée dans une sorte de soupir final – sa caisse touchant presque le sol et ayant momentanément renoncé à tout idée de future course et de futur choc, à tout idée de rebondissement et d’amortissement –, génial qu’elle soit ainsi lourde et présente, offrant absolument la même mécanique complexe qu’auparavant, mais cette fois-ci totalement inerte, lourde donc de toutes ses pièces et ses pompes et ses articulations et ses joints, et allégée en rien par l’idée que le souffle du voyage pourra un jour transporter ce vaisseau, offrant, donc, la totalité d’un problème à l’exception de sa solution ; je trouve génial que, cet énorme problème de mécanique ayant ainsi échoué dans une cour, au-dessous de la surface du terrain que la voiture voulait absorber et conquérir, au-dessous de la ligne de séparation de l’air et de la terre, de la décomposition et de l’envol ; génial que, la voiture ayant plongé au-dessous de tous les standards de la circulation et du voyage, il suffise alors de remplacer dans sa cavité buccale deux simples sphères comme on remplacerait deux molaires pour que le véhicule reprenne vie, que la circulation se rétablisse, que la caisse de nouveau se soulève, et que la DS, qui n’a pas encore démarré mais qui y est absolument prête, soit déjà assurée de retrouver toute la douceur de la suspension et tout l’infini de la sphère.
Je n’en dirai pas plus pour exprimer mon émerveillement face à cette technologie de la DS où Citroën semble avoir traité le même problème que les autres constructeurs (démarrer, rouler, suspendre la caisse et amortir les oscillations), mais en le décomposant autrement. Au lieu que la suspension soit le résultat de l’action combinée d’un ressort et d’un amortisseur, tous les deux perdus dans la jungle mécanique et très difficilement extirpables, ici elle est réduite à deux sphères vertes, qui ont émergé à la surface du problème mécanique volontairement rangé en bas comme deux bulles parfaites, deux bulles qu’il suffit de remplacer quand elles crèvent pour que la grande idée de l’automobile, qui n’est pas réduite, disais-je, à la vitesse ou au virage mais a véritablement pour racine la suspension et qui est elle-même comme une bulle qui est remontée à la surface de la technologie humaine, puisse de nouveau se constituer en sphère parfaite et prendre le large.
Et je trouve absolument génial que Blondeau, qui représente également à mes yeux une sphère parfaite et qui a également émergé à la surface de l’entreprise des hommes et de leur commerce comme un projet de pensée infinie, irréductible, et dont la suspension est en même temps parfaite, soit ainsi disposé à me recevoir simplement dans sa cour, en fin de semaine, et qu’il accomplisse d’un simple geste la dépose et le rétablissement de ces simples sphères, me renvoyant ainsi à mon voyage et me préservant de la décomposition de l’idée, corrigeant ce défaut de suspension de la pensée qui faisait que la réalité ne lui apparaissait plus que comme un accident, et les hommes, que comme des oscillations incontrôlables.
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25.11.2008
Piscines et Google Earth (III)
Google Earth (la boule et l’écran où celle-ci peut rouler, se rapprocher ou s’éloigner) contient tout, de manière d’autant plus « incroyable » – et je veux dire par là que la boule n’attend qu’une chose et qu’elle n’est faite que pour cette chose : c’est qu’on aille vérifier – qu’il ne s’agit pas d’une transcription ou d’une réinterprétation pour les besoins horizontaux d’un atlas, de mesures ou de relevés topographiques qui auraient été pris sur le terrain lui-même et qui accuseraient ainsi un premier défaut et un premier détour par rapport à l’image finale livrée, mais d’une prise de vue directe à partir d’un satellite.
Le jeu qui ne connaît pas alors de limites, c’est que l’on dispose, dans cet espace que l’écran de l’ordinateur (cela que l’on regarde) et la souris (cela qu’on tient dans la main) ont de nouveau rendu le plus privé possible, de la faculté de retrouver ce qu’il y a de plus privé et de plus individuel dans cette immensité de la boule.
Cette immensité est d’autant plus objective qu’elle est totale, qu’elle contient tout et qu’elle a été captée de très haut et de très loin (il n’y a pas plus objectif, ici, que la position du satellite qui justement quadrille le globe terrestre et le capture dans son objectif) et l’on y retrouve le privé et l’individuel de façon constitutive cette fois, comme si l’on apprenait de nouveau de quoi était fait le monde et de combien d’individus. On y retrouve telle route de montagne et tel coin de rue, qui ne seront connus que de la personne elle-même, et jusqu’à son propre quartier, sa propre maison, et son propre pas de porte.
Ce que je dis là c’est, de nouveau, que ce qui est phénoménal, ce que cette boule phénoménale accomplit de proprement révolutionnaire, ce n’est pas la totalité, déjà en soi phénoménale, des données statiques, mais la magie de la transformation. Ce qui compte dans Google Earth, c’est la transformation : c’est que l’espace le plus privé (la parcelle du monde qui ne sera recherchée et reconnue que par le seul individu) soit présent dans cette boule au titre de la seule objectivité et de la possibilité de la boule. Si une telle chose que le monde entier doit exister, c’est que, phénoménalement, je dois objectivement tout y retrouver, même une porte d’entrée.
Ce qui compte, c’est que le jeu consistera alors pour l’individu à réapproprier la boule ; à transformer cette boule, qui lui est d’abord offerte comme une image très lointaine et abstraite du monde, en ce détail connu de lui seul. Ou plutôt : à mener cette boule, à travers une série de transformations, de rotations et d’homothéties, vers ce détail unique. Si bien que la transformation la plus grande sera ici celle du sens de la démonstration qu’il s’agit là effectivement du monde. Pour démontrer que c’est là le monde – le monde n’est-il pas là pour ça, pour la possibilité de cette transformation ? –, il suffit qu’un individu puisse retrouver, sur cette boule, à travers la série de transformations à laquelle il s’attend logiquement, sa rue, sa maison, sa cour privée. Et comme il s’agit de moi, je n’aurai pas besoin de préciser : « tout individu ».
Tout ce que j’ai dit plus haut sur la démonstration du monde, à savoir que celle-ci ne tenait pas tant dans la donnée totale du monde que dans la série de transformations qui feraient qu’un individu doué d’être, justement un être-là (lequel, pour la raison de son site propre et de sa situation dans le monde, serait sur le point de révéler le monde comme site), pût ramener le monde à lui, ou plutôt, se ramener à ce qui lui est familier dans le monde – telle la route qu’il emprunte pour parvenir à sa maison –, qu’il pût, en un mot, établir son être-dans-le-monde ; tout ce que j’ai dit plus haut est, en somme, assez heideggérien dans l’esprit.
Or, cette transformation du global en privé pourrait ne pas seulement converger vers le propre de l’individu et vers son habitation propre, mais également « converger », et de manière à introduire la divergence dans la convergence et à retrouver, dans le chemin vers le propre et le privé et l’auto-affection, tout le sens du « déroutage postal » derridien et l’ingrédient d’espacement et d’intervalle et de différence qui est constitutif de la coïncidence et de l’appropriation, vers ce qui est caché et proprement renvoyé dans le privé : ce qui, dans cette transformation du monde vers le propre et l’habituel, conduirait vers l’impropre et l’étranger, vers les vérités qui brisent la vie et la disloquent plutôt qu’elles ne l’assemblent et ne la rendent présente.
C’est-à-dire que la boule de Google Earth est idéalement faite, non pas pour ceux qui, dans la transformation du global vers le particulier, iraient alors se perdre et se noyer dans la coïncidence enfin reconnue de leur habitation, mais pour ceux qui seront alors inquiétés par un ailleurs : par l’autre vie qu’ils auraient pu vivre, par l’amour qu’ils ont perdu, par le lieu, sur le globe, qui leur est d’autant plus privé qu’ils le cachent et qui, pour bien faire et pour ajouter à la variabilité de cette boule qu’il ne tient qu’à un clic de la souris pour faire rouler sur son axe, serait exactement localisé aux antipodes de leur lieu d’habitation.
Je veux dire que Google Earth est fait pour les souvenirs qui ont ceci de paradoxal qu’ils le sont d’une autre vie, qui aurait été possible et qui n’a laissé, sur cette terre, que des sites isolés, des lieux de recul et non pas d’expansion.
Google Earth est fait pour les hommes qui ont fait des voyages avec des maîtresses disparues et qui ont vécu avec elles des journées d’autant plus précises que leur lieu était loin et leur forme aussitôt reconnaissable, sous l’œil de Google Earth, à la forme si particulière de la piscine où l’homme et la femme auront nagé pendant leur séjour à l’hôtel, ainsi qu’à la façon qu’avaient ces journées de se découper de la place qui aura été leur perpétuel point de départ et de rendez-vous.
Google Earth est alors utile à ces hommes exactement pour les mêmes raisons qui font que le monde se transforme en être-dans-le-monde, à savoir que l’homme qui fait rouler la boule terrestre en même temps que celle de son souvenir a la faculté de relativiser la différence des deux vies et de se dire que cette aventure, qui avait l’air si lointaine, ne se cachait en réalité que de l’autre côté de la boule, que cette femme, qui avait brisé son cœur et partagé sa vie en deux, ne faisait à l’instant présent que continuer elle-même de vivre une vie au moins aussi précise que cette parcelle reconnue à l’instant par Google Earth, une vie remplie des mêmes événements et des mêmes autres personnes que ceux ou celles que cette parcelle (qui est aussi prête à se voiler de nouveau qu’elle ne l’était tout à l’heure de se dévoiler) lui donnera à jamais la possibilité de connaître, de vivre, et de rencontrer.
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24.11.2008
Piscines et Google Earth (II)
Cela m’a frappé tout d’un coup, mais cette chose à la fois si énorme et si simple que je cherchais à prononcer depuis un moment sur le sujet de Google Earth;
cette chose si énorme, si simple et si bouleversante pour quiconque aurait pensé écrire quelque chose un jour sur le monde, sur les lieux où cela s’est passé et sur sa mémoire d’homme qu’elle en est presque brutale, cette chose si évidente et si nouvelle que cela m’étonne que mille personnes ne l’aient pas déjà écrite mille fois et publiée mille fois;
cette chose : à savoir qu’avec Google Earth l’homme peut tout à coup dire : « Voilà, tout s’est passé là » et ne pas se contenter de le dire de cette manière métaphysique qui était de toute façon ouverte à n’importe quel penseur de l’époque d’avant Google Earth, mais de manière réellement physique et engagée dans le monde, la manière qui serait partie prenante au monde et qui consisterait, d’un simple clic, et en faisant vraiment rouler la mappemonde sur son axe sur l’écran, à aller saisir le détail où cela s’est passé : la route de montagne, l’exact coin de rue, l’exact parcours du souvenir, l’exacte distance entre deux lieux du souvenir ;
cette chose : à savoir que si l’espace de toute une vie, et pas seulement d’une vie mais de toutes les vies, était tout d’un coup livré sous la forme d’une boule unique grâce à Google Earth, de la seule boule qui compte, de la Terre qui était d’autant plus boule et d’autant plus « monde » qu’elle se trouverait là, qu’elle contiendrait absolument tout et qu’on pourrait absolument aller le vérifier, alors ce qui resterait à livrer, ce que – sait-on jamais – Google s’est peut-être déjà attelé à la tâche de couvrir, c’est le temps, et ce que les usagers devraient désormais s’attendre à dominer d’un seul clic et à faire rouler à volonté d’un seul mouvement de la souris, c’est l’espace entier de leurs souvenirs, déchiffré non seulement jusqu’au moindre détail de la géographie, mais également de l’histoire ;
cette chose : à savoir que Google Earth a déjà livré cela et qu’il serait absolument fantastique de penser qu’il ne l’ait pas déjà livré, et qui est que cette mappemonde totale n’est qu’une gigantesque base de données statiques coordonnées les unes aux autres selon les relations indubitables de l’espace et que, pour cette raison, elle n’est pas tout, mais que le tout est précisément qu’un homme s’en saisisse (pour équilibrer la métaphore des boules, je dirais que la boule de Google Earth doit justement – là est son destin – être mise en présence d’une autre boule contenant potentiellement autant d’informations, la tête de cet homme) et que les deux boules se mettent précisément à rouler l’une avec l’autre, ou l’une contre l’autre, l’homme déroulant ainsi strictement le fil du temps et de ses souvenirs en roulant la boule de Google Earth ;
car cette boule, qui est faite pour rouler et qui ne roulerait pas toute seule, ne roulerait de manière sensée que si elle était actionnée et guidée selon les courbes et les cercles et les tourbillons du souvenir, mieux encore : son futur mouvement, son mouvement censé et sensé, n’est que cela. Le mouvement de roulage de la boule, ce n’est rien d’autre que le mouvement de la pensée de l’homme qui la fait rouler et qui peut aujourd’hui absolument la faire rouler parce qu’il peut la faire rouler absolument ; il peut la faire rouler tout entière, elle qui ne deviendra un roulement relatif, c’est-à-dire sensé, que dans la mesure – ce mot ! – où elle le sera relativement à une histoire et un souvenir. Un mouvement qui, mis à part quelques futurs projets de voyage et quelques villes ou quelques parcours que l’homme se plairait à explorer par la pensée et par cette boule de manière potentielle, le cédera, en écrasante majorité, au mouvement du souvenir et à son imagination toute faite (toute faite déjà dans la tête de cet homme) et qui n’attendait, en définitive, que cette possibilité absolue de faire rouler le monde pour commencer à rouler, et, potentiellement, pour tout donner.
Le temps, que Google ne pourra jamais donner sous forme statique de données, serait ainsi fini (comme l’a si bien déterminé Heidegger) parce qu’il ne serait qu’une capacité bien localisée, d’autant mieux localisée que Google Earth, en localisant absolument tout le monde (et tout ce qui s’y est jamais passé) dans cette boule, a déjà en quelque sorte « factorisé » l’espace, ne laissant à l’homme que le temps, à savoir la capacité, qui serait enfin isolée, de faire rouler la deuxième boule une fois qu’il s’est saisi du mouvement et de la totalité de la première. Le temps ne serait ainsi contenu dans aucun « espace » dont on devrait alors mesurer l’étendue ou le détail mais dans un mouvement de recul, dans le léger mouvement de recul qui a lieu lorsqu'on vient d’être frappé par une idée ou par une illumination et qu'on vient de réaliser quelque chose : le mouvement de recul de la boule pensante qui se dégage ainsi du mouvement de la première et de la totalité du détail de la première, en réalisant qu’il lui est donné de la faire rouler.
Le temps : ce n’est ni une statique, ni une totalité, ni une dynamique au sens du film entier des événements, mais cette propriété, cette exclusivité, qui n’est redonnée à la deuxième boule que dans la mesure où la totalité de la première lui est livrée et que l’on comprend que la seule liberté de mouvement qui reste à la première, c’est-à-dire la seule contrainte de signification, c’est l’action sur elle de la deuxième.
Or, cette chose qui m’a frappé, au-delà de l’immensité et de l’évidence qu’il y aurait à dire sur les deux boules, c’était que le détail le plus visible et dans lequel j’étais d’autant plus tenté de plonger que la totalité qui m’était livrée était abstraite, le détail le plus visible par la couleur, par la forme et par construction même (d’être ainsi exposé au ciel), plus visible encore que la Grande Pyramide pour laquelle les Égyptiens n’auraient jamais pu imaginer une telle vue du ciel et du satellite (eux qui pensaient à la pyramide comme à un point de repère dans une tout autre sorte d’espace), un détail qui m’a presque toujours servi comme point de repère pour identifier les autres lieux qui m’intéressaient, cette chose qui m'a frappé c'était que le détail le plus frappant, dans l'immensité et la totalité de Google Earth, était celui des piscines.
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21.11.2008
La Californie
La jeune femme au volant de cette Mini décapotable, qui ne laissait pas passer une occasion de la route pour déboîter et dépasser les voitures devant elle, m’a libéré du poids de la limitation de vitesse. Il faut dire que les panneaux d’avertissement abondaient sur cette route côtière : « Vitesse contrôlée par radar » et, pire encore, laissant planer la menace dans le ciel : « Vitesse contrôlée par avion ».
Je m’en tenais strictement à cette interdiction de lâcher la bride à ma Mustang, et je surveillais scrupuleusement mon compteur de vitesse, obnubilé par l’idée qu’un motard pût surgir de nulle part (comme, il y a deux ans, sur la route de Perpignan) et ayant, pour ma part, suffisamment regardé de films américains où les motards sont en embuscade dans un tournant et aussitôt se lancent dans une poursuite qui va mal finir.
Et d’ailleurs, le motard a surgi au moment où je m’étais rangé de côté pour photographier la mer, croyant que j’étais en panne. J’ai fini par le photographier, avec ma Mustang à l’arrière-plan. Ce n’était que logique ; je m’étais arrêté pour une photographie ; je m’étais arrêté dans une photographie et, simplement, cette photographie a arrêté ce motard après moi.
En modifiant quelque peu les paramètres de la temporalité (et même, de la signification), et en regardant d’en haut cette côte californienne comme Google Earth nous y a accoutumés (avec l’addition récente, justement bien repérées sur la carte, de photographies que des personnes ont justement prises aux endroits marqués), je pourrais ainsi prétendre que ma photographie existait vraiment, sur cette carte, vue d’en haut, en ce point précis de la côte, et que le mouvement qui y a mené, comme il impliquait à ce moment une Mustang et un motard, a justement fait qu’ils s’y sont arrêtés. Vu d’en haut, et vu ce qui reste (c’est-à-dire, vu ce qui compte), on peut dire que ce motard ne s’est arrêté que pour composer cette photographie.

J’ai été atteint de l’idée de la Californie à un moment magique : au moment, exactement, où le soleil couchant éclairait la route d’une incroyable lumière, où mon autoradio s’était arrêtée sur une musique rock idéale, et où la route sinueuse me laissait apercevoir, à ma vitesse idéale, exactement ce qu’il fallait de la mer, du sable, des rassemblements des surfeurs, de la lumière dorée, des ombres longues et nettes.
Après avoir violé de nombreuses fois la limitation de vitesse à la poursuite de ma Californienne en Mini, la vue du panneau qui la signalait me fit presque pitié comme une personne bafouée, comme un surveillant qui fait ce qu’il peut et qui n’ignore pas qu’il sera tôt ou tard débordé et que les automobilistes qui l’ont dépassé le rencontreront, par la suite, de bien nombreuses fois, en pensant, bien sûr, que la vitesse est limitée, mais surtout combien lui est limité.
Il me restera, bien sûr, à revivre le film d’Hitchcock, Vertigo, et à raconter la coïncidence de ma visite à San Juan Bautista avec le cinquantième anniversaire du tournage du film et le symposium qui y avait été organisé.
Il y a, dans ce film, un grand calme, celui de la forêt d’arbres millénaires, celui de la mission San Juan Bautista, celui de James Stewart, et la beauté blanche de Kim Novak. Mais il y a surtout l’amour de deux femmes, qui est l’amour de la même, mais pas celle qu’on croyait. Il y a la mort de deux femmes. Il y a cette incroyable idée qu’un amour mort, voire qu’une femme morte, peut revenir de parmi les morts. Il y a le calme de James Stewart. Mais il y a l’idée que la femme, la complice du meurtre, peut elle-même aimer, elle qui connaît la vérité. Elle peut aimer malgré la lumière crue de la vérité.
Il y a l’isolement et l’idée de la Californie, dans la mission San Juan Bautista.

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20.11.2008
Le nom de Hong Kong
Le nom de Hong Kong provient, dans mon enfance, de l’inscription rouge que nous ne manquions jamais de trouver dans la « doublure » du vêtement des feux d’artifice : Made in Hong Kong.
Car je peux raisonner que les feux d’artifice sont une parure, une couverture brillante faite pour habiller et faire parader un corps : un maquillage, un habillage, donc, justement un artifice. Un costume d’apparat, flamboyant, que revêt la fête et dont on ne s’enquerra plus si le corps qui le porte serait nu sous l’habit, ou même s’il existe et à quoi il correspondrait.
Et de la même façon que la doublure est ce qui vient attaché à l’habit mais qui restera caché au regard – car c’est là qu’on inscrit la manufacture de l’habit, sa provenance et les soins particulier à y apporter –, de la même façon que les feux d’artifice vont écrire dans le ciel, en caractères de feu, des motifs qui ne tarderont pas à disparaître, qui ne seront que l’illumination instantanée de l’endroit et de l’occasion, de même ces parures lumineuses portent écrite dans la doublure, et venant cette fois doubler les caractères de feux (qui n’indiquaient d’autre endroit et d’autre date qu’ici, maintenant, pour cette fête-ci) par un caractère imprimé qui disparaîtra quant à lui pour la raison que les pétards des feux d’artifice sont faits principalement de papier (chose fort étonnante, quand on y songe : comment, de la nature si légère et si commune, si innocente, du papier, peuvent naître de telles gerbes et de telles explosions ?) et que ce papier va vraiment se consumer, elles portent écrite dans la doublure la provenance exacte de ces feux d’artifice : le nom et les lettres de la ville qui les a produits, la seule marque, ici, mais cachée, implicite (impliquée, aurait dit Deleuze), venant mettre dans l’instant d’explosion du feu d’artifice et de la coïncidence trop rapide de la fête toute la distance et la différence de la ville d’Extrême-Orient qui l’a manufacturé, la seule marque, ici, mais dissimulée dans le revers de l’habit et qui va s’écrire à l’envers, la seule commémoration, ici, du ciel et des caractères et des motifs colorés de cette autre ville qui est elle-même un feu d’artifice, de Hong Kong, qui vient ici rappeler en secret, comme une doublure, comme un agent secret, que, de même qu’on célèbre ici une ville, un endroit, une date, une fête, peut-être sans intérêt, il se cache là-bas, mais également se reproduit là-bas, à un autre endroit, ou plutôt, à l’envers, dans le revers du papier qui va brûler, dans sa doublure, le nom d’une ville multicolore, le nom répété, imprimé et consumé avec chaque feu d’artifice, de la ville de Hong Kong.

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19.11.2008
Tour du monde
Tour du monde : c’est ainsi que s’appelle le type même de ticket d’avion que je sens venu le moment, et je dirais même – indépendamment des personnes qui partageraient ce moment ou que je pourrais rencontrer dans ces étapes du tour – venu le lieu, de prendre.
Ces personnes subdiviseraient ce moment, elles briseraient mon tour du monde, elles introduiraient des échappées et des ramifications dans cela qui avait au départ la vertu la plus grande : celle d’embrasser le monde et de revenir au même point.
La notion de rendez-vous n’est-elle pas, d’ailleurs, contraire à celle du tour du monde ? Car pour se rendre quelque part, qui plus est, pour que la deuxième personne du pluriel (le « vous » du « rendez-vous ») s’y rende, il faut qu’elle s’y renvoie ; il faut que son lieu d’origine, celui qui l’expulse et qui la projette, celui qui la rend à ce lieu nouveau et à ce rendez-vous, garde sur elle une main qui ne fait que se tendre, se distendre même, jusqu’à ce lieu éloigné du rendez-vous, mais qui sera prête à la rappeler aussitôt fermé et rendu le rendez-vous.
« Rendez-vous » se dirait ainsi comme on dit qu’on « rend son repas », ou qu’on « rend son âme » ; c’est-à-dire que l’individu expulse, pas très loin de soi, ce qui constituait encore son essence et sa matière et son lieu propre, et il ne rend cela que momentanément, dans un élan qui n’a rien de naturel et que l’équilibre de la vie aura tôt fait de rappeler – sauf que, lorsqu’il rend l’âme, la balance penche définitivement d’un côté et ne revient plus.
On ne se rend au rendez-vous que dans l’idée d’un aller-retour, d’une double reprise, d’un double retour : car alors on se rend au lieu du rendez-vous, on y est rendu par le lieu d’origine qui nous y expulse temporairement et presque contre nature, qui reste vide sans nous seulement un moment, pour aussitôt nous reprendre et reprendre des forces ; et on y retourne lorsque le lieu du rendez-vous, à son tour, et parce qu’il n’aura été que le lieu extrême (à l’extrémité de la trajectoire) auquel on se sera rendu (surrender) qu’un moment, nous rend et nous renvoie à l’origine, nous expulse, non pas de son organisme – car nous n’y aurons jamais appartenu en propre – mais cette fois de toute l’idée du voyage ; il nous expulse de la distance et du déplacement, il nous expulse du dépaysement et de l’idée de l’aller simple ; il nous expulse de la marque du monde et de l’histoire qui aurait dû être indélébile et qui aurait dû faire en sorte que si, dans le monde, dans ce monde qui nous attend et qui est l’ultime partenaire de notre voyage, on a fait un jour un voyage aussi extrême (si on s’est rendu à l’autre bout du monde), ce n’est pas pour en revenir ; il nous expulse de l’extrémité du monde qui aurait dû être notre destination finale, depuis longtemps rêvée, et il nous replace au centre du monde, il nous remet à notre place, il nous rend notre origine.
Or, celui qui fait le tour du monde fait justement le tour du monde ; il ne se rend nulle part et ne l’aura, dès le départ, expulsé, ou projeté, ou rendu, ni l’idée de vider son lieu d’origine pour une nature temporaire qui n’attendra plus alors que de reprendre des forces, ni l’idée d’être renvoyé à sa place par le lieu du rendez-vous, qui n’aura alors agi que comme l’extrémité opposée à l’origine, trop justement opposée à l’origine pour ne pas, en nous y renvoyant précisément à la fin, agir comme ce qui nous fait aimer d’y retourner, ou même n’avoir jamais souhaité la quitter que pour mieux y retourner.
C’est ainsi que l’idée du voyage et du rendez-vous, contrairement à l’idée d’un tour du monde, est avant toute une idée de retour. C’est-à-dire que l’idée d’être renvoyé à sa place par le lieu du rendez-vous agit comme le souvenir de notre plus profond amour de l’origine, comme le souvenir de notre familiarité même. Comme le souvenir est sans doute le paysage et la propriété les plus familiers de l’homme, cette idée agit ainsi comme un redoublement de la familiarité et un redoublement de l’origine. C’est-à-dire que cette destination du rendez-vous où convergent et se concentrent tous les mouvements, et avant tout ceux de l’âme qui nous rendent et nous retournent à quelque chose, et par défaut de définition, à nous-mêmes, n’est en réalité que la duplication ou le recommencement, ou le retour de l’origine.
Or, celui qui fait le tour du monde ne veut faire qu’un tour et non pas un retour ; et le complément de ce tour, c’est le monde. Un peu comme si, en voulant simplifier simultanément les deux termes de l’expression retour de l’origine, on obtenait ce tour du monde ; et l’idée est alors évidemment tentante de considérer que ce en quoi le tour est une simplification du retour, cela même est ce en quoi le monde est la simplification de l’origine. (Derrida aurait sans doute objecté que c’est le tour qui est au contraire dérivé du retour, et donc plus complexe que lui, là où Heidegger aurait confirmé que l’origine est dérivée du monde.)
Dans cette simplification j’oubliais de dire que le tour du monde ne saurait jamais concerner qu’une seule personne, alors qu’un rendez-vous en implique évidemment deux. Autant le rendez-vous n’est jamais pris, et même jamais défini, que par les deux personnes de la rencontre desquelles il sera produit (un peu comme lorsqu’on définit un point dans l’espace homogène par la rencontre de deux droites), autant le tour du monde, qui est déjà lui-même un cercle, perdrait tout son sens et même son orientation, s’il devait être accompli par deux personnes.
Car alors les deux personnes ne se rencontrent nulle part et n’ont d’autre garantie pour mener à son terme leur voyage que le projet initial, la promesse initiale, de faire ce tour du monde à deux. Ils n'ont que cette promesse pour mener à terme leur voyage, c'est-à-dire pour le mener à son point de départ (et non pas le mener à l’origine, car un tour du monde, un cercle, n’en a point) : un point de départ vers lequel ils ne seront donc pas rappelés et rendus comme c’était le cas avec la force d’expulsion puis de réabsorption propre au rendez-vous (la force de rappel propre au rendez-vous : souvent, d’ailleurs, on doit rappeler à la personne qu’on a rendez-vous avec elle), mais un point de départ vers lequel ils viendront simplement, dans le même sens qu’ils seront venus à tous les points intermédiaires du périple, et dans la même symétrie et la même indifférence.
Et d’ailleurs cette promesse, qui est un engagement, une chose donnée et qu’on attend en retour, en d’autres termes, un rendez-vous, tiendra-t-elle devant la simplicité du monde et de son tour ? Il est, en effet, tout à fait probable – c’est même, en un certain sens, naturel, étant donné l’unicité, la simplicité, du monde, et l’unicité de chacun – qu’au fur et à mesure du déroulement du voyage, l’idée que se fait chacun du monde commence à diverger de l’autre, et que les deux tours, ou les deux grands cercles, qui ne sont reliés l’un à l’autre en aucun point, commencent petit à petit à se dissocier l’un de l’autre, chacun faisant le tour du monde à sa propre vitesse, et même, par endroits, adoptant son propre parcours.
Car pas plus que le tour du monde n’est lié au monde, et à personne, en aucun point particulier comme peut l’être le rendez-vous, il n’est lié à aucune ville particulière de la liste entière des villes visitées – deux tours du monde pouvant ainsi finir par se décroiser au point de ne plus se rencontrer qu’en deux points du globe qui ne pourront jamais faire partie du voyage, par exemple au-dessus du Pacifique ou au-dessus de l’Atlantique.
La meilleure façon de faire le tour du monde à deux reviendrait ainsi à fusionner l’idée du rendez-vous avec celle du tour du monde – révolutionnant ainsi la logique de chacune – et à prendre rendez-vous avec l’autre sur toute la ligne, c’est-à-dire sur tout le cercle, ce qui, pour assurer que les deux personnes se rendront aux mêmes rendez-vous aux mêmes moments, sans renier l’idée du tour du monde propre à chacun et unique pour chacun plus qu’ils ne renient l’idée du rendez-vous qui nécessite les deux, voudra dire qu’ils feront le même tour du monde dans des sens opposés. Ainsi feront-ils, ensemble, le même tour du monde, avec cette merveilleuse possibilité que seul le tour peut offrir et que ne pourra jamais offrir le rendez-vous et qui est, pour eux, de faire, au même moment et par là même, chacun son tour du monde propre.
Clairement, cette idée du tour du monde, cet aller simple, ne peut concerner que la seule personne qui l’accomplit ; et d’ailleurs, de même que l’idée du rendez-vous, qui concerne donc un lieu particulier, une date particulière et deux personnes particulières, implique forcément l’idée de l’aller-retour – car si on est allé à cette extrémité du monde et de soi-même qui consiste à s’y rendre pour rencontrer quelqu’un d’autre, c’est bien que, une fois cela fait, cela était fait pour qu’on en revienne : le rendez-vous n’étant ainsi pris, en dernière extrémité, qu’avec l’origine et qu’avec soi-même ; le rendez-vous n’étant pris qu’avec le retour –, de même, cet aller simple (à la simplicité, je dirais même, originaire) qu’est le tour du monde fera, par application de la même logique, mais contraposée, qu’on ne l’accomplit pour rencontrer personne en particulier.
Ainsi, si je rate le rendez-vous de Tokyo, ou plutôt, la personne que j’étais censé y rencontrer, cela ne sera pas grave et n’annulera en rien mon voyage, puisqu’alors je ne me serai pas rendu à Tokyo (ni avant, ni après de rater le rendez-vous) ; Tokyo n’aura jamais été qu’une étape du tour et mon voyage me portera plus loin le lendemain au lieu de me faire revenir sur mes pas avec la frustration du ratage.
Et ce qui vaut pour Tokyo vaut pour chaque point du cercle. Aucun des rendez-vous planifiés ne pourra prétendre, ni avant, ni après, ni à la condition que le rendez-vous ait lieu, ni qu’il soit manqué, que j’aurai fait le déplacement pour lui. L’idée du déplacement implique celle du replacement, du dérangement celle du réarrangement, et le rendez-vous, comme je le disais, implique, dès l’origine, le retour à l’origine. Tandis qu’avec mon tour du monde, je ne serai jamais revenu puisque je serai toujours parti. De même que je ne fais ce voyage avec personne, on pourra dire que je ne le fais pour personne, et même, si on continue dans le même sens et qu’on se rappelle le sens du monde (qui est que le monde est, chez Heidegger, un existential, c’est-à-dire une tautologie (die Welt weltet), un des phénomènes vides qui sont propres au niveau de signification de l’être, qui n’est rien), si on se rappelle que le monde n’est rien, alors on pourra dire que je fais ce voyage pour rien.
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18.11.2008
L'œuvre dépasse le possible
La seule façon de comprendre l’œuvre du trader dans le marché (c’est-à-dire d’en faire sens, de la remettre dans le bon sens, quitte à redéfinir, à cet effet, le sens entier du temps et de l’espace) est de la penser comme une œuvre poétique où l’original, la copie, et toute leur analytique métaphysique ne comptent plus, mais où ne s’éclaire plus et ne « s’illumine plus » (Mallarmé) qu’un espace d’un genre nouveau.
Je veux également « produire » comme résultat (et je méditerai bientôt sur le résultat) que le marché sera l’œuvre du trader et qu’il ne saurait y avoir de relation entre eux que celle-là, c’est-à-dire que le trader en sera l’auteur original et le propriétaire et que c’est à ce titre, avant tous les autres, que cela lui rapportera quelque chose de la produire.
Mis à part pour ma dérivation, je n’ai pas besoin de dérouler tout l’épisode des produits dérivés et de leur écriture. Le trader installé dans le pit, dans le seul tissu et espace du sous-jacent, dans le seul intervalle d’attente de la fourchette, dans cette « temporisation » et cette « spatialisation », dans cette attente et cette éclaircie (de l’être du trader et de son endurance ? de sa résistance ?) que l’on sent antérieures au temps et à la probabilité et même antérieures au marché – car elles sont antérieures à l’événement et il ne s’y passe rien à strictement parler –, ce trader est également, déjà, avec son marché, dans la relation de l’auteur avec l’œuvre.
Je veux profiter de ce que Blanchot (à travers Mallarmé) a pu écrire au sujet de la transformation qui avait lieu dans l’espace et dans le présent une fois que l’œuvre était faite (cette occupation de l’espace et cette singularisation du temps, cette originalité de l’œuvre, « cette impossibilité, qui est », qui émet fatalement un coup de dés et reconfigure les possibilités du système, qui ne laisse plus de recours ou même de sens à la chronologie) pour dire que si c’était cela le point de l’espace poétique – et le trader est poète et le marché est l’œuvre qui a lieu pour lui –, alors, à partir de cette maximalité et de ce degré d’occupation, il n’importerait plus de remettre les choses dans l’ordre métaphysique chronologique et de se demander si le trader suit le marché ou s'il l’invente, s’il est original ou s’il est dérivé, si ce qu’il fait est une œuvre (nécessaire) ou s’il a seulement de la chance.
J’ai ainsi relevé que Blanchot parlait de l’espace poétique comme celui où le résultat et la donnée se confondaient et s’échangeaient ; et j’ai aujourd’hui relu, dans mes carnets, que l’espace du temple égyptien, que j’identifiai comme espace de l’écriture et comme le lieu d’écrire, était le résultat de l’écriture, ou plutôt, comme l’espace et le temps n’ont pas encore eu le « temps » du temps et la « place » de l’espace en cette couche d’avant l’être qui est l’écriture, qu’il était l’écriture même, si bien qu’il ne me reste plus qu’à dire pourquoi le marché est un temple et qu’à profiter, non pas du thème selon lequel le trader serait l’auteur du marché (car il ne l’est pas, au titre où Mallarmé est l’auteur du Coup de dés), mais de l’endroit où Blanchot et Mallarmé m’auront mené, à la suite du temps et de l’espace de l’œuvre. Il ne me reste plus qu'à profiter de ce lieu, qui ne sera caractérisé, pour l’économie de ma réflexion, que par ses modalités extraordinaires, pour dire que ce sont simplement ces modalités, et indépendamment, maintenant, de l’histoire de l’auteur, qui me permettront de faire sens de la place du trader et du sens de son œuvre.
Vu d’en haut, c’est comme si j’avais fait une recherche par mot-clé (sur Google par exemple) de l’autre endroit où la possibilité, l’impossibilité, la nécessité et le résultat, se combinaient d’une façon qui sortît de l’ordinaire, et que j’avais trouvé le domaine de la critique littéraire, avec, en prime, toutes ces occurrences du terme « écriture » et de ses termes dérivés (texte, origine, fin, différence, etc.), si bien que cette communauté de thèmes (non pas thèmes identifiables, mais « thèmes musicaux » et variations sur les modalités) pourrait me laisser réfléchir à cela qui a pu entraîner, à partir du simple geste d’écrire (geste si naturel, si humain, si ordinaire), ces spéculations extraordinaires de Blanchot de Mallarmé : à y réfléchir comme à une structure plus profonde que la surface du texte écrit.
Qu’est-ce qui est si grave dans l’acte d’écrire ?
Et je trouverai alors qu’en écrivant, on n’écrit pas (simplement), mais qu’on joue déjà avec les dés qui ont toute la capacité, d’abord d’engager l’espace et le temps, l’ontologie et la corrélation, les choses et le sens des choses, les mots qui remplacent les choses et les liens « vibratoires » entre les mots qui sont simplement les liens et les tensions du sens, et ensuite de les « retourner », de les « jeter » autrement, de les jouer autrement, et qui plus est, que ces dés sont alors jetés à la surface et qu’ainsi ils commettent ce qu’il y a de plus surprenant pour la substitution entre les choses et les mots, le plus surprenant pour l’impossibilité que décrit Mallarmé : ils commettent la matérialité du fil de l’écriture.
L’œuvre est impossible, mais elle est. Elle est impossible, parce que, pour ouvrir l’espace qu’elle engage et les capacités qu’elle implique, il faut déjà dépasser le concept ordinaire de possibilité. Ainsi, j’interprète le sens dans lequel Blanchot dit que l’œuvre est impossible comme relevant plutôt du mien, celui où Pierre Ménard a écrit une œuvre impossible, et où Pierre Ménard est le lieu d’introduction de la pensée de la critique littéraire.
Je devrais ainsi, en retour, faire profiter l’écriture de la théorie littéraire de la mienne sur les produits dérivés, et dire pourquoi, de façon générale, il y a une classe de processus (d’écriture, de prix) qui engagent les modalités de la sorte, qui nouent l’impossible de la sorte, et qui doivent, par le fait même, être, c’est-à-dire se produire à la surface, produire la matérialité du fil écrit, qui devient le seul lieu et le seul absolu, la donnée et le résultat.
(Structuralement, je devrais sans doute interpréter les marchés et l’écriture comme l’autre manière de faire être quelque chose ; l’autre manière, c’est-à-dire celle qui n’est pas issue de la métaphysique et de sa séquence de possibilité, celle qui n’est pas issue de l’empiricité non plus, mais proprement issue de l’impossible.)
Il ne me reste plus alors qu’à articuler l’impossible, que Mallarmé et Blanchot entendent comme noué, selon mes deux niveaux, et à entendre le coup de dés que Mallarmé dit être produit par la pensée comme étant inférieur au hasard qu’il n’abolira pas. Car le hasard mallarméen, que j’interprète désormais comme mon risque, est celui de l’écriture, celui du marché et de la surface. Le coup de dés de la pensée, le « coup de la pensée », est une spéculation ; ce n’est qu’un coup, un essai, une théorie, une fiction, une réplication ; alors que le hasard est l’Histoire.
Mallarmé parle du coup de dés déjà tiré, du hasard qui s’est déjà joué, et ainsi, alors que tout est joué, le hasard n’est pas aboli. (Il restera à voir par quelle variation de l’écriture, par quelle variation de le texture du « marché » et des « prix », Mallarmé maintiendra le hasard au sein du texte. Il faut voir comment le « hasard » des phrases et leur bougé, dans le poème de Mallarmé, comment le développement des phrases qui dérivent et qui se branchent du tronc principal de la phrase, servent à maintenir ce hasard.) Non pas qu’il faille rejouer, mais le hasard est là après le coup, après l’essai, après l’œuvre. Il est dans l’œuvre ; il est l’œuvre ; il est sa « salle des marchés » (trading room) ; il est le retour et la réplication que l’œuvre impliquera elle-même (non pas sa lecture, mais sa matière même).
15:22 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mallarmé, blanchot, trader, processus, écriture