13.11.2008

Suspension de la voiture-pensée

Si l’écriture doit être réelle (je ne dis pas « réaliste »), c’est-à-dire qu’elle doit être vaste et considérable, il ne faut pas qu’elle soit pensée. Il ne faut pas qu’elle soit prévue. Il faut littéralement suspendre la pensée, afin que l’écriture soit pour elle un voyage automobile à tous les sens du terme et que les choses qu’elle écrira aient l’imprévu et le suivi empirique d’un terrain dont on ne devine pas à l’avance les accidents, mais dont la pensée, qui réglera alors seulement l’écriture à la manière d’un véhicule suspendu, viendra simplement absorber les chocs et contrôler les oscillations.

Ainsi, chaque fois que j’ouvre ce carnet de notes, je ne sais pas ce que je vais écrire ou quel accident m’attend. Je subis le phénomène qui va suivre comme une réelle invention, comme une technologie dont j’expérimente, pourrais-je dire, chaque fois de nouveau l’avantage et la nouveauté et le nouveau mode d’être, comme une technologie automobile de la pensée qui a su allier l’élan, le tournant, et cette violence du contact, ou plutôt du retour à la matrice rocailleuse de la langue. Une technologie que j’ai identifiée comme la racine même, comme le fondement même de toute l’idée de l’automobile et qui est alors reprise dans la technologie du même nom, proprement reconduite par le problème de la suspension. Une technologie dont l’effet immédiat sur ma sensation de conduire (c’est-à-dire d’écrire) est la perception très nette, à la fois séparée et harmonieuse, du choc combiné avec la fluidité, de la surprise, de l’exclamation que m’arrachent les mots descendus en moi, combinée avec l’élasticité de la pensée, c’est-à-dire avec les vertus à la fois réceptrices et anticipatrices de la pensée qui les intègre et proprement les reconduit.

Ne pas savoir quoi écrire et ne trouver le sujet de l’écrit qu’une fois sur place, sachant que c’est le sujet de l’écriture (moi-même) que l’on connaît et que l’on emmène et que l’on accompagne par la main jusqu’au lieu de l’écriture – sauf que cette connaissance sera alors inexprimable, inexistante donc, une véritable variable muette, et qu’elle ne se mettra à s’exprimer que par la reconnaissance du fond et de la forme du sujet qui suivra –, cela, c’est se rapprocher de l’intransitivité de l’écriture décrite par Roland Barthes.

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