25.11.2008

Piscines et Google Earth (III)

Google Earth (la boule et l’écran où celle-ci peut rouler, se rapprocher ou s’éloigner) contient tout, de manière d’autant plus « incroyable » – et je veux dire par là que la boule n’attend qu’une chose et qu’elle n’est faite que pour cette chose : c’est qu’on aille vérifier – qu’il ne s’agit pas d’une transcription ou d’une réinterprétation pour les besoins horizontaux d’un atlas, de mesures ou de relevés topographiques qui auraient été pris sur le terrain lui-même et qui accuseraient ainsi un premier défaut et un premier détour par rapport à l’image finale livrée, mais d’une prise de vue directe à partir d’un satellite.

Le jeu qui ne connaît pas alors de limites, c’est que l’on dispose, dans cet espace que l’écran de l’ordinateur (cela que l’on regarde) et la souris (cela qu’on tient dans la main) ont de nouveau rendu le plus privé possible, de la faculté de retrouver ce qu’il y a de plus privé et de plus individuel dans cette immensité de la boule.

Cette immensité est d’autant plus objective qu’elle est totale, qu’elle contient tout et qu’elle a été captée de très haut et de très loin (il n’y a pas plus objectif, ici, que la position du satellite qui justement quadrille le globe terrestre et le capture dans son objectif) et l’on y retrouve le privé et l’individuel de façon constitutive cette fois, comme si l’on apprenait de nouveau de quoi était fait le monde et de combien d’individus. On y retrouve telle route de montagne et tel coin de rue, qui ne seront connus que de la personne elle-même, et jusqu’à son propre quartier, sa propre maison, et son propre pas de porte.

Ce que je dis là c’est, de nouveau, que ce qui est phénoménal, ce que cette boule phénoménale accomplit de proprement révolutionnaire, ce n’est pas la totalité, déjà en soi phénoménale, des données statiques, mais la magie de la transformation. Ce qui compte dans Google Earth, c’est la transformation : c’est que l’espace le plus privé (la parcelle du monde qui ne sera recherchée et reconnue que par le seul individu) soit présent dans cette boule au titre de la seule objectivité et de la possibilité de la boule. Si une telle chose que le monde entier doit exister, c’est que, phénoménalement, je dois objectivement tout y retrouver, même une porte d’entrée.

Ce qui compte, c’est que le jeu consistera alors pour l’individu à réapproprier la boule ; à transformer cette boule, qui lui est d’abord offerte comme une image très lointaine et abstraite du monde, en ce détail connu de lui seul. Ou plutôt : à mener cette boule, à travers une série de transformations, de rotations et d’homothéties, vers ce détail unique. Si bien que la transformation la plus grande sera ici celle du sens de la démonstration qu’il s’agit là effectivement du monde. Pour démontrer que c’est là le monde – le monde n’est-il pas là pour ça, pour la possibilité de cette transformation ? –, il suffit qu’un individu puisse retrouver, sur cette boule, à travers la série de transformations à laquelle il s’attend logiquement, sa rue, sa maison, sa cour privée. Et comme il s’agit de moi, je n’aurai pas besoin de préciser : « tout individu ».

Tout ce que j’ai dit plus haut sur la démonstration du monde, à savoir que celle-ci ne tenait pas tant dans la donnée totale du monde que dans la série de transformations qui feraient qu’un individu doué d’être, justement un être-là (lequel, pour la raison de son site propre et de sa situation dans le monde, serait sur le point de révéler le monde comme site), pût ramener le monde à lui, ou plutôt, se ramener à ce qui lui est familier dans le monde – telle la route qu’il emprunte pour parvenir à sa maison –, qu’il pût, en un mot, établir son être-dans-le-monde ; tout ce que j’ai dit plus haut est, en somme, assez heideggérien dans l’esprit.

Or, cette transformation du global en privé pourrait ne pas seulement converger vers le propre de l’individu et vers son habitation propre, mais également « converger », et de manière à introduire la divergence dans la convergence et à retrouver, dans le chemin vers le propre et le privé et l’auto-affection, tout le sens du « déroutage postal » derridien et l’ingrédient d’espacement et d’intervalle et de différence qui est constitutif de la coïncidence et de l’appropriation, vers ce qui est caché et proprement renvoyé dans le privé : ce qui, dans cette transformation du monde vers le propre et l’habituel, conduirait vers l’impropre et l’étranger, vers les vérités qui brisent la vie et la disloquent plutôt qu’elles ne l’assemblent et ne la rendent présente.

C’est-à-dire que la boule de Google Earth est idéalement faite, non pas pour ceux qui, dans la transformation du global vers le particulier, iraient alors se perdre et se noyer dans la coïncidence enfin reconnue de leur habitation, mais pour ceux qui seront alors inquiétés par un ailleurs : par l’autre vie qu’ils auraient pu vivre, par l’amour qu’ils ont perdu, par le lieu, sur le globe, qui leur est d’autant plus privé qu’ils le cachent et qui, pour bien faire et pour ajouter à la variabilité de cette boule qu’il ne tient qu’à un clic de la souris pour faire rouler sur son axe, serait exactement localisé aux antipodes de leur lieu d’habitation.

Je veux dire que Google Earth est fait pour les souvenirs qui ont ceci de paradoxal qu’ils le sont d’une autre vie, qui aurait été possible et qui n’a laissé, sur cette terre, que des sites isolés, des lieux de recul et non pas d’expansion.

Google Earth est fait pour les hommes qui ont fait des voyages avec des maîtresses disparues et qui ont vécu avec elles des journées d’autant plus précises que leur lieu était loin et leur forme aussitôt reconnaissable, sous l’œil de Google Earth, à la forme si particulière de la piscine où l’homme et la femme auront nagé pendant leur séjour à l’hôtel, ainsi qu’à la façon qu’avaient ces journées de se découper de la place qui aura été leur perpétuel point de départ et de rendez-vous.

Google Earth est alors utile à ces hommes exactement pour les mêmes raisons qui font que le monde se transforme en être-dans-le-monde, à savoir que l’homme qui fait rouler la boule terrestre en même temps que celle de son souvenir a la faculté de relativiser la différence des deux vies et de se dire que cette aventure, qui avait l’air si lointaine, ne se cachait en réalité que de l’autre côté de la boule, que cette femme, qui avait brisé son cœur et partagé sa vie en deux, ne faisait à l’instant présent que continuer elle-même de vivre une vie au moins aussi précise que cette parcelle reconnue à l’instant par Google Earth, une vie remplie des mêmes événements et des mêmes autres personnes que ceux ou celles que cette parcelle (qui est aussi prête à se voiler de nouveau qu’elle ne l’était tout à l’heure de se dévoiler) lui donnera à jamais la possibilité de connaître, de vivre, et de rencontrer.

Commentaires

L'idée de tour du monde me transporte comme un aller-simple ! J'aime penser aux pérégrinations, aux voies imprévues,
au bout du monde, à l'autre côté de la terre. Peu importe la grande boucle, d'où on vient & où ces détours mènent, c'est la manière singulière & personnelle de se rendre, la façon dont le voyage se construit qui importent.

Et comme j'aime les contrées isolées, le bout du monde, je me
transporte via Google Earth là où j'aimerais me rendre, là où je me suis rendue, pour en découvrir ou redécouvrir les côtes, les reliefs ou des détails.

Mais souvent, la zone n'est pas couverte ou avec un niveau de granularité bien moindre qu'ailleurs ....

Est-ce cela le bout du monde ? Ne pas exister sur Google Earth ?

Et pourquoi Google Earth nous offre une vue du ciel, cet infini, cet
espace en expansion, le ciel vu de la terre et non plus la terre vue
du ciel. L'autre face du miroir, en quelque sorte. Cette planète nous paraît si ronde & minuscule, tel un nombril, qu'il faut nous offrir une autre perspective, nous délivrer de l'attraction terrestre, nous sauver de notre égocentrisme ?

Ecrit par : fata morgana | 26.11.2008

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