24.11.2008

Piscines et Google Earth (II)

Cela m’a frappé tout d’un coup, mais cette chose à la fois si énorme et si simple que je cherchais à prononcer depuis un moment sur le sujet de Google Earth;

cette chose si énorme, si simple et si bouleversante pour quiconque aurait pensé écrire quelque chose un jour sur le monde, sur les lieux où cela s’est passé et sur sa mémoire d’homme qu’elle en est presque brutale, cette chose si évidente et si nouvelle que cela m’étonne que mille personnes ne l’aient pas déjà écrite mille fois et publiée mille fois;

cette chose : à savoir qu’avec Google Earth l’homme peut tout à coup dire : « Voilà, tout s’est passé là » et ne pas se contenter de le dire de cette manière métaphysique qui était de toute façon ouverte à n’importe quel penseur de l’époque d’avant Google Earth, mais de manière réellement physique et engagée dans le monde, la manière qui serait partie prenante au monde et qui consisterait, d’un simple clic, et en faisant vraiment rouler la mappemonde sur son axe sur l’écran, à aller saisir le détail où cela s’est passé : la route de montagne, l’exact coin de rue, l’exact parcours du souvenir, l’exacte distance entre deux lieux du souvenir ;

cette chose : à savoir que si l’espace de toute une vie, et pas seulement d’une vie mais de toutes les vies, était tout d’un coup livré sous la forme d’une boule unique grâce à Google Earth, de la seule boule qui compte, de la Terre qui était d’autant plus boule et d’autant plus « monde » qu’elle se trouverait , qu’elle contiendrait absolument tout et qu’on pourrait absolument aller le vérifier, alors ce qui resterait à livrer, ce que – sait-on jamais – Google s’est peut-être déjà attelé à la tâche de couvrir, c’est le temps, et ce que les usagers devraient désormais s’attendre à dominer d’un seul clic et à faire rouler à volonté d’un seul mouvement de la souris, c’est l’espace entier de leurs souvenirs, déchiffré non seulement jusqu’au moindre détail de la géographie, mais également de l’histoire ;

cette chose : à savoir que Google Earth a déjà livré cela et qu’il serait absolument fantastique de penser qu’il ne l’ait pas déjà livré, et qui est que cette mappemonde totale n’est qu’une gigantesque base de données statiques coordonnées les unes aux autres selon les relations indubitables de l’espace et que, pour cette raison, elle n’est pas tout, mais que le tout est précisément qu’un homme s’en saisisse (pour équilibrer la métaphore des boules, je dirais que la boule de Google Earth doit justement – là est son destin – être mise en présence d’une autre boule contenant potentiellement autant d’informations, la tête de cet homme) et que les deux boules se mettent précisément à rouler l’une avec l’autre, ou l’une contre l’autre, l’homme déroulant ainsi strictement le fil du temps et de ses souvenirs en roulant la boule de Google Earth ;

car cette boule, qui est faite pour rouler et qui ne roulerait pas toute seule, ne roulerait de manière sensée que si elle était actionnée et guidée selon les courbes et les cercles et les tourbillons du souvenir, mieux encore : son futur mouvement, son mouvement censé et sensé, n’est que cela. Le mouvement de roulage de la boule, ce n’est rien d’autre que le mouvement de la pensée de l’homme qui la fait rouler et qui peut aujourd’hui absolument la faire rouler parce qu’il peut la faire rouler absolument ; il peut la faire rouler tout entière, elle qui ne deviendra un roulement relatif, c’est-à-dire sensé, que dans la mesure – ce mot ! – où elle le sera relativement à une histoire et un souvenir. Un mouvement qui, mis à part quelques futurs projets de voyage et quelques villes ou quelques parcours que l’homme se plairait à explorer par la pensée et par cette boule de manière potentielle, le cédera, en écrasante majorité, au mouvement du souvenir et à son imagination toute faite (toute faite déjà dans la tête de cet homme) et qui n’attendait, en définitive, que cette possibilité absolue de faire rouler le monde pour commencer à rouler, et, potentiellement, pour tout donner.

Le temps, que Google ne pourra jamais donner sous forme statique de données, serait ainsi fini (comme l’a si bien déterminé Heidegger) parce qu’il ne serait qu’une capacité bien localisée, d’autant mieux localisée que Google Earth, en localisant absolument tout le monde (et tout ce qui s’y est jamais passé) dans cette boule, a déjà en quelque sorte « factorisé » l’espace, ne laissant à l’homme que le temps, à savoir la capacité, qui serait enfin isolée, de faire rouler la deuxième boule une fois qu’il s’est saisi du mouvement et de la totalité de la première. Le temps ne serait ainsi contenu dans aucun « espace » dont on devrait alors mesurer l’étendue ou le détail mais dans un mouvement de recul, dans le léger mouvement de recul qui a lieu lorsqu'on vient d’être frappé par une idée ou par une illumination et qu'on vient de réaliser quelque chose : le mouvement de recul de la boule pensante qui se dégage ainsi du mouvement de la première et de la totalité du détail de la première, en réalisant qu’il lui est donné de la faire rouler.

Le temps : ce n’est ni une statique, ni une totalité, ni une dynamique au sens du film entier des événements, mais cette propriété, cette exclusivité, qui n’est redonnée à la deuxième boule que dans la mesure où la totalité de la première lui est livrée et que l’on comprend que la seule liberté de mouvement qui reste à la première, c’est-à-dire la seule contrainte de signification, c’est l’action sur elle de la deuxième.

Or, cette chose qui m’a frappé, au-delà de l’immensité et de l’évidence qu’il y aurait à dire sur les deux boules, c’était que le détail le plus visible et dans lequel j’étais d’autant plus tenté de plonger que la totalité qui m’était livrée était abstraite, le détail le plus visible par la couleur, par la forme et par construction même (d’être ainsi exposé au ciel), plus visible encore que la Grande Pyramide pour laquelle les Égyptiens n’auraient jamais pu imaginer une telle vue du ciel et du satellite (eux qui pensaient à la pyramide comme à un point de repère dans une tout autre sorte d’espace), un détail qui m’a presque toujours servi comme point de repère pour identifier les autres lieux qui m’intéressaient, cette chose qui m'a frappé c'était que le détail le plus frappant, dans l'immensité et la totalité de Google Earth, était celui des piscines.

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