21.11.2008
La Californie
La jeune femme au volant de cette Mini décapotable, qui ne laissait pas passer une occasion de la route pour déboîter et dépasser les voitures devant elle, m’a libéré du poids de la limitation de vitesse. Il faut dire que les panneaux d’avertissement abondaient sur cette route côtière : « Vitesse contrôlée par radar » et, pire encore, laissant planer la menace dans le ciel : « Vitesse contrôlée par avion ».
Je m’en tenais strictement à cette interdiction de lâcher la bride à ma Mustang, et je surveillais scrupuleusement mon compteur de vitesse, obnubilé par l’idée qu’un motard pût surgir de nulle part (comme, il y a deux ans, sur la route de Perpignan) et ayant, pour ma part, suffisamment regardé de films américains où les motards sont en embuscade dans un tournant et aussitôt se lancent dans une poursuite qui va mal finir.
Et d’ailleurs, le motard a surgi au moment où je m’étais rangé de côté pour photographier la mer, croyant que j’étais en panne. J’ai fini par le photographier, avec ma Mustang à l’arrière-plan. Ce n’était que logique ; je m’étais arrêté pour une photographie ; je m’étais arrêté dans une photographie et, simplement, cette photographie a arrêté ce motard après moi.
En modifiant quelque peu les paramètres de la temporalité (et même, de la signification), et en regardant d’en haut cette côte californienne comme Google Earth nous y a accoutumés (avec l’addition récente, justement bien repérées sur la carte, de photographies que des personnes ont justement prises aux endroits marqués), je pourrais ainsi prétendre que ma photographie existait vraiment, sur cette carte, vue d’en haut, en ce point précis de la côte, et que le mouvement qui y a mené, comme il impliquait à ce moment une Mustang et un motard, a justement fait qu’ils s’y sont arrêtés. Vu d’en haut, et vu ce qui reste (c’est-à-dire, vu ce qui compte), on peut dire que ce motard ne s’est arrêté que pour composer cette photographie.

J’ai été atteint de l’idée de la Californie à un moment magique : au moment, exactement, où le soleil couchant éclairait la route d’une incroyable lumière, où mon autoradio s’était arrêtée sur une musique rock idéale, et où la route sinueuse me laissait apercevoir, à ma vitesse idéale, exactement ce qu’il fallait de la mer, du sable, des rassemblements des surfeurs, de la lumière dorée, des ombres longues et nettes.
Après avoir violé de nombreuses fois la limitation de vitesse à la poursuite de ma Californienne en Mini, la vue du panneau qui la signalait me fit presque pitié comme une personne bafouée, comme un surveillant qui fait ce qu’il peut et qui n’ignore pas qu’il sera tôt ou tard débordé et que les automobilistes qui l’ont dépassé le rencontreront, par la suite, de bien nombreuses fois, en pensant, bien sûr, que la vitesse est limitée, mais surtout combien lui est limité.
Il me restera, bien sûr, à revivre le film d’Hitchcock, Vertigo, et à raconter la coïncidence de ma visite à San Juan Bautista avec le cinquantième anniversaire du tournage du film et le symposium qui y avait été organisé.
Il y a, dans ce film, un grand calme, celui de la forêt d’arbres millénaires, celui de la mission San Juan Bautista, celui de James Stewart, et la beauté blanche de Kim Novak. Mais il y a surtout l’amour de deux femmes, qui est l’amour de la même, mais pas celle qu’on croyait. Il y a la mort de deux femmes. Il y a cette incroyable idée qu’un amour mort, voire qu’une femme morte, peut revenir de parmi les morts. Il y a le calme de James Stewart. Mais il y a l’idée que la femme, la complice du meurtre, peut elle-même aimer, elle qui connaît la vérité. Elle peut aimer malgré la lumière crue de la vérité.
Il y a l’isolement et l’idée de la Californie, dans la mission San Juan Bautista.

09:57 Publié dans Tour du Monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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