19.11.2008

Tour du monde

Tour du monde : c’est ainsi que s’appelle le type même de ticket d’avion que je sens venu le moment, et je dirais même – indépendamment des personnes qui partageraient ce moment ou que je pourrais rencontrer dans ces étapes du tour – venu le lieu, de prendre.

Ces personnes subdiviseraient ce moment, elles briseraient mon tour du monde, elles introduiraient des échappées et des ramifications dans cela qui avait au départ la vertu la plus grande : celle d’embrasser le monde et de revenir au même point.

La notion de rendez-vous n’est-elle pas, d’ailleurs, contraire à celle du tour du monde ? Car pour se rendre quelque part, qui plus est, pour que la deuxième personne du pluriel (le « vous » du « rendez-vous ») s’y rende, il faut qu’elle s’y renvoie ; il faut que son lieu d’origine, celui qui l’expulse et qui la projette, celui qui la rend à ce lieu nouveau et à ce rendez-vous, garde sur elle une main qui ne fait que se tendre, se distendre même, jusqu’à ce lieu éloigné du rendez-vous, mais qui sera prête à la rappeler aussitôt fermé et rendu le rendez-vous.

« Rendez-vous » se dirait ainsi comme on dit qu’on « rend son repas », ou qu’on « rend son âme » ; c’est-à-dire que l’individu expulse, pas très loin de soi, ce qui constituait encore son essence et sa matière et son lieu propre, et il ne rend cela que momentanément, dans un élan qui n’a rien de naturel et que l’équilibre de la vie aura tôt fait de rappeler – sauf que, lorsqu’il rend l’âme, la balance penche définitivement d’un côté et ne revient plus.

On ne se rend au rendez-vous que dans l’idée d’un aller-retour, d’une double reprise, d’un double retour : car alors on se rend au lieu du rendez-vous, on y est rendu par le lieu d’origine qui nous y expulse temporairement et presque contre nature, qui reste vide sans nous seulement un moment, pour aussitôt nous reprendre et reprendre des forces ; et on y retourne lorsque le lieu du rendez-vous, à son tour, et parce qu’il n’aura été que le lieu extrême (à l’extrémité de la trajectoire) auquel on se sera rendu (surrender) qu’un moment, nous rend et nous renvoie à l’origine, nous expulse, non pas de son organisme – car nous n’y aurons jamais appartenu en propre – mais cette fois de toute l’idée du voyage ; il nous expulse de la distance et du déplacement, il nous expulse du dépaysement et de l’idée de l’aller simple ; il nous expulse de la marque du monde et de l’histoire qui aurait dû être indélébile et qui aurait dû faire en sorte que si, dans le monde, dans ce monde qui nous attend et qui est l’ultime partenaire de notre voyage, on a fait un jour un voyage aussi extrême (si on s’est rendu à l’autre bout du monde), ce n’est pas pour en revenir ; il nous expulse de l’extrémité du monde qui aurait dû être notre destination finale, depuis longtemps rêvée, et il nous replace au centre du monde, il nous remet à notre place, il nous rend notre origine.

Or, celui qui fait le tour du monde fait justement le tour du monde ; il ne se rend nulle part et ne l’aura, dès le départ, expulsé, ou projeté, ou rendu, ni l’idée de vider son lieu d’origine pour une nature temporaire qui n’attendra plus alors que de reprendre des forces, ni l’idée d’être renvoyé à sa place par le lieu du rendez-vous, qui n’aura alors agi que comme l’extrémité opposée à l’origine, trop justement opposée à l’origine pour ne pas, en nous y renvoyant précisément à la fin, agir comme ce qui nous fait aimer d’y retourner, ou même n’avoir jamais souhaité la quitter que pour mieux y retourner.

C’est ainsi que l’idée du voyage et du rendez-vous, contrairement à l’idée d’un tour du monde, est avant toute une idée de retour. C’est-à-dire que l’idée d’être renvoyé à sa place par le lieu du rendez-vous agit comme le souvenir de notre plus profond amour de l’origine, comme le souvenir de notre familiarité même. Comme le souvenir est sans doute le paysage et la propriété les plus familiers de l’homme, cette idée agit ainsi comme un redoublement de la familiarité et un redoublement de l’origine. C’est-à-dire que cette destination du rendez-vous où convergent et se concentrent tous les mouvements, et avant tout ceux de l’âme qui nous rendent et nous retournent à quelque chose, et par défaut de définition, à nous-mêmes, n’est en réalité que la duplication ou le recommencement, ou le retour de l’origine.

Or, celui qui fait le tour du monde ne veut faire qu’un tour et non pas un retour ; et le complément de ce tour, c’est le monde. Un peu comme si, en voulant simplifier simultanément les deux termes de l’expression retour de l’origine, on obtenait ce tour du monde ; et l’idée est alors évidemment tentante de considérer que ce en quoi le tour est une simplification du retour, cela même est ce en quoi le monde est la simplification de l’origine. (Derrida aurait sans doute objecté que c’est le tour qui est au contraire dérivé du retour, et donc plus complexe que lui, là où Heidegger aurait confirmé que l’origine est dérivée du monde.)

Dans cette simplification j’oubliais de dire que le tour du monde ne saurait jamais concerner qu’une seule personne, alors qu’un rendez-vous en implique évidemment deux. Autant le rendez-vous n’est jamais pris, et même jamais défini, que par les deux personnes de la rencontre desquelles il sera produit (un peu comme lorsqu’on définit un point dans l’espace homogène par la rencontre de deux droites), autant le tour du monde, qui est déjà lui-même un cercle, perdrait tout son sens et même son orientation, s’il devait être accompli par deux personnes.

Car alors les deux personnes ne se rencontrent nulle part et n’ont d’autre garantie pour mener à son terme leur voyage que le projet initial, la promesse initiale, de faire ce tour du monde à deux. Ils n'ont que cette promesse pour mener à terme leur voyage, c'est-à-dire pour le mener à son point de départ (et non pas le mener à l’origine, car un tour du monde, un cercle, n’en a point) : un point de départ vers lequel ils ne seront donc pas rappelés et rendus comme c’était le cas avec la force d’expulsion puis de réabsorption propre au rendez-vous (la force de rappel propre au rendez-vous : souvent, d’ailleurs, on doit rappeler à la personne qu’on a rendez-vous avec elle), mais un point de départ vers lequel ils viendront simplement, dans le même sens qu’ils seront venus à tous les points intermédiaires du périple, et dans la même symétrie et la même indifférence.

Et d’ailleurs cette promesse, qui est un engagement, une chose donnée et qu’on attend en retour, en d’autres termes, un rendez-vous, tiendra-t-elle devant la simplicité du monde et de son tour ? Il est, en effet, tout à fait probable – c’est même, en un certain sens, naturel, étant donné l’unicité, la simplicité, du monde, et l’unicité de chacun – qu’au fur et à mesure du déroulement du voyage, l’idée que se fait chacun du monde commence à diverger de l’autre, et que les deux tours, ou les deux grands cercles, qui ne sont reliés l’un à l’autre en aucun point, commencent petit à petit à se dissocier l’un de l’autre, chacun faisant le tour du monde à sa propre vitesse, et même, par endroits, adoptant son propre parcours.

Car pas plus que le tour du monde n’est lié au monde, et à personne, en aucun point particulier comme peut l’être le rendez-vous, il n’est lié à aucune ville particulière de la liste entière des villes visitées – deux tours du monde pouvant ainsi finir par se décroiser au point de ne plus se rencontrer qu’en deux points du globe qui ne pourront jamais faire partie du voyage, par exemple au-dessus du Pacifique ou au-dessus de l’Atlantique.

La meilleure façon de faire le tour du monde à deux reviendrait ainsi à fusionner l’idée du rendez-vous avec celle du tour du monde – révolutionnant ainsi la logique de chacune – et à prendre rendez-vous avec l’autre sur toute la ligne, c’est-à-dire sur tout le cercle, ce qui, pour assurer que les deux personnes se rendront aux mêmes rendez-vous aux mêmes moments, sans renier l’idée du tour du monde propre à chacun et unique pour chacun plus qu’ils ne renient l’idée du rendez-vous qui nécessite les deux, voudra dire qu’ils feront le même tour du monde dans des sens opposés. Ainsi feront-ils, ensemble, le même tour du monde, avec cette merveilleuse possibilité que seul le tour peut offrir et que ne pourra jamais offrir le rendez-vous et qui est, pour eux, de faire, au même moment et par là même, chacun son tour du monde propre.

Clairement, cette idée du tour du monde, cet aller simple, ne peut concerner que la seule personne qui l’accomplit ; et d’ailleurs, de même que l’idée du rendez-vous, qui concerne donc un lieu particulier, une date particulière et deux personnes particulières, implique forcément l’idée de l’aller-retour – car si on est allé à cette extrémité du monde et de soi-même qui consiste à s’y rendre pour rencontrer quelqu’un d’autre, c’est bien que, une fois cela fait, cela était fait pour qu’on en revienne : le rendez-vous n’étant ainsi pris, en dernière extrémité, qu’avec l’origine et qu’avec soi-même ; le rendez-vous n’étant pris qu’avec le retour –, de même, cet aller simple (à la simplicité, je dirais même, originaire) qu’est le tour du monde fera, par application de la même logique, mais contraposée, qu’on ne l’accomplit pour rencontrer personne en particulier.

Ainsi, si je rate le rendez-vous de Tokyo, ou plutôt, la personne que j’étais censé y rencontrer, cela ne sera pas grave et n’annulera en rien mon voyage, puisqu’alors je ne me serai pas rendu à Tokyo (ni avant, ni après de rater le rendez-vous) ; Tokyo n’aura jamais été qu’une étape du tour et mon voyage me portera plus loin le lendemain au lieu de me faire revenir sur mes pas avec la frustration du ratage.

Et ce qui vaut pour Tokyo vaut pour chaque point du cercle. Aucun des rendez-vous planifiés ne pourra prétendre, ni avant, ni après, ni à la condition que le rendez-vous ait lieu, ni qu’il soit manqué, que j’aurai fait le déplacement pour lui. L’idée du déplacement implique celle du replacement, du dérangement celle du réarrangement, et le rendez-vous, comme je le disais, implique, dès l’origine, le retour à l’origine. Tandis qu’avec mon tour du monde, je ne serai jamais revenu puisque je serai toujours parti. De même que je ne fais ce voyage avec personne, on pourra dire que je ne le fais pour personne, et même, si on continue dans le même sens et qu’on se rappelle le sens du monde (qui est que le monde est, chez Heidegger, un existential, c’est-à-dire une tautologie (die Welt weltet), un des phénomènes vides qui sont propres au niveau de signification de l’être, qui n’est rien), si on se rappelle que le monde n’est rien, alors on pourra dire que je fais ce voyage pour rien.

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