18.11.2008
L'écriture comme substitution
Parce que l’événement élémentaire, ou la maille élémentaire, du processus du marché (désormais assimilé par moi à un processus d’écriture) est fondée sur l’échange et sur la substitution et non pas sur la coïncidence et que c’est cela qui place l’individu-trader au sein du processus, on obtient là un troisième type de processus temporel qui ne doit être confondu ni avec la succession sans loi et sans attachement, la succession purement empirique de faits huméens (d’après Hume), ni avec les réalisations projetées et conceptualisées des processus stochastiques de la métaphysique des possibles. J’ai dit que la substitution en était le cœur. C’est elle qui en produit la matérialité.
Dans le processus d’écriture qui n’est, lui non plus, ni complètement empirique et improbable, ni complètement pensé et prévisible (qui n’est pas encore pensé), il n’y a d’autre partenaire pour l’échange et la substitution que la matérialisation du fil de l’écriture, cette perte d’identité continuelle de l’auteur dans le corps de ce qu’il écrit, aussitôt suivie d’un rattrapage, d’une reprise d’air, littéralement d’une inspiration, qui est opérée par la main qui écrit et non pas par l’esprit, et qui permet à l’auteur de rester à la surface, c’est-à-dire de ne jamais dévier vers la profondeur et de laisser toute sa chance, toute son amplitude et tout son impact – car les probabilités sont absentes de ce guidage – à l’aventure du fil matériel de l’écriture. Elle lui permet de rester entier à la surface et de ne pas céder à la passivité purement empirique.
Il n’y a d’autre pôle de l’échange que cet oubli de soi dans la page ; et ainsi le processus d’écriture est-il guidé par la surprise continuelle et par l’im-probabilité (au sens ni de l’empirique, ni du conceptuel, mais de ce qui en sort), par une exploitation de la dynamique qui alterne l’oubli de l’être avec la surprise du don de l’être, par un déroulement de l’histoire au sens de Derrida et contraire à la tentative heideggérienne de résistance à l’oubli de l’être. C’est cet oubli de soi, ce don de soi qui est assuré, si tout va bien et si ça flotte, d’être suivi par le don-retour de l’écriture, par la surprise que nous fait l’écriture en nous offrant ce à quoi nous nous attendons le plus et que nous espérons le plus : le fil de l’écriture (que nous espérons le plus parce que nous le pensons, et qui nous surprend le plus parce qu’il excède la pensée quand même il la répliquerait mot à mot), c’est ce jeu de substitution, engageant le corps du scripteur par le côté intégral de l’échange et non pas de la coïncidence – c’est-à-dire qu’il engage vraiment le corps du scripteur et qu’il est fait pour lui, tandis qu’un processus autre que l’écriture n’est pas fait pour le corps et n’est pas matériel –, qui pourra garantir que Pierre Ménard fait quelque chose de plus que copier le Don Quichotte et que le trader fait quelque chose de plus que subir le marché.
Ce n’est pas moins que la notion classique de la temporalité qui s’en trouve bouleversée, car il est absolument nécessaire, à ce stade, de dire ce qui se passe dans Pierre Ménard, où il est à la fois nécessaire que le Don Quichotte précède l’œuvre de Ménard (sinon elle perdrait son sens et son originalité) et qu’il n’agisse pas sur elle par le biais de la cause ou de la connaissance, car il la transformerait alors en simple copie. Si j’arrive à élucider ce nœud, quitte à postuler que ce qui s’y passe existe en dépit du fait que cela ne se réduise pas à la catégorie de la cause et de la succession métaphysique, alors je pourrai généralement expliquer un sens de l’après qui sera également propre au trader, et qui éliminera sa façon de suivre l’histoire, de lui succéder, et de ne pas la subir ou de la répliquer.
On a envie de dire que Pierre Ménard est guidé par le Don Quichotte, non pas par la faculté de son esprit qui l’amènerait à le reproduire à l’identique, mais par son corps, et qu’il l’écrit de façon somatique. Or, même cela ne m’aiderait pas, car il est nécessaire que le Don Quichotte soit présent à l’esprit de Ménard. Peut-il lui être présent autrement qu’à l’esprit ? On a envie de parler de corps par opposition à l’esprit, et aussitôt de glisser, sur le guide du corps, vers la métaphore du corps matériel de l’écriture venant ici se substituer à celui de Pierre Ménard – et la métaphore est justement, en elle-même, une substitution : ainsi faudra-t-il convoquer des catégories métatextuelles – avant qu’on réalise que cette "présence au corps" va aussitôt se réduire à une présence à l’esprit.
C’est parce que le cœur est l’échange et non pas la coïncidence, qu’il est la substitution et non pas la conception et la présence, que cette conséquence, si paradoxale pour la temporalité et pour le sens commun (métaphysique) peut se faire jour. Oui, un espace est possible où l’écrivain n’invente rien et n’est inspiré par rien, où il ne connaît pas la possibilité, pour ne pas dire les possibilités, de ce qu’il écrit (c’est-à-dire que ce qu’il écrit peut n’être pour lui qu’un processus de réplication sans nom), mais où il peut s’inscrire et faire quelque chose après l’histoire. Ainsi tous les processus traditionnels de la connaissance seraient-ils dénoncés, ceux qui font obligatoirement passer l’antécédence temporelle ou l’après de la postériorité de l’écriture par la présence de l’esprit et qui ne peuvent alors générer que la pure copie. En un mot, ceux dont la maille élémentaire est la coïncidence. Tandis qu’il n’y a pas comme l’échange et la substitution pour nécessiter le corps, c’est-à-dire le différent, le non identique à soi. Littéralement, on ne peut pas échanger sans partenaire, sans oubli de soi et sans envoi de soi dans le partenaire ; et on ne peut pas écrire sans envoi de soi dans la page (sans penser que l’écriture ne s’arrête pas à cette substitution et à cet oubli de soi de la pensée, car il y a un genre de pensée qui vient en écrivant et qui ne vient pas autrement).
Ainsi le paradoxe suivant lequel le Don Quichotte de Ménard est nécessairement postérieur à celui de Cervantès et n’en constitue pas pour autant une pure copie serait-il élucidé sans comprendre, simplement en remarquant que ce qui le produit est un processus de temporalité basé sur la coïncidence et sur la présence d’esprit, tandis que les processus qui engagent fondamentalement l’échange (comme l’écriture, ou le marché qui n’est, avais-je dit, que le processus de l’histoire) comportent, à leur base et à leur cœur, autre chose que ce qui produit le paradoxe. L’écriture serait ainsi définie par le biais de ce qui fait sa différence, par cet échange qui est à sa base et la nouvelle de Borges serait comme le lieu de sa définition différentielle. Il y a clairement quelque chose qui échappe à la causalité et à la « prévision » dans ces processus d’un genre nouveau, et c’est bien cela, je le réalise aujourd’hui, qui m’a persuadé, dès mon premier jour dans le marché, que les faits enregistrés pouvaient absolument se répéter, que le « processus de connaissance » de ce jour-là pouvait absolument se répéter (tous les cris, tous les faits et gestes), sans que cela ne garantît en rien que le même processus de prix s’ensuivrait. Car il y avait autre chose dans la réalisation des prix, dans le retournement des prix et leur substitution (c’est-à-dire dans leur matérialisation à la surface du marché), que la réplication de possibilités simplement entrevues.
Le marché est un texte, une écriture matérielle. Il l’est pour la raison qu’il engage le corps du trader et qu’il remplit alors un domaine (qu’il s’étend alors dans un domaine) qui ne peut être compris par l’esprit du trader, c’est-à-dire conceptualisé. C’est ça qui fait le sérieux et la matérialité de ce processus, par opposition à la légèreté et au côté éthéré, non crédible (c’est du vent), des processus de connaissance. Il est écriture et il est matériel pour la raison qu’il inclut le corps du trader et qu’il passe à travers lui. Mais pour cette raison, il devient réellement historique et cela ne peut plus être crédible qu’il puisse ne pas échapper au trader. Pourtant, le trader y a sa place par construction : il fait partie de la définition même de ce processus historique. Et ainsi, il devient d’autant plus urgent d’étendre et de développer cette place : de dire où elle a lieu exactement. Car alors elle n’est pas accessoire. Le trader ne peut pas à la fois faire le marché et le « rater » complètement.
On parle ici d’une production qui serait continuellement postérieure à l’histoire et à l’événement mais qui n’en serait pas moins originale, où le trader fait quelque chose qui n’est ni livré au hasard ni rendu trivial par l’histoire toujours « connue ». Peut-être faut-il simplement l’appeler processus d’écriture et, sans l’expliquer plus avant, se contenter à ce stade de bien le distinguer des autres.
14:35 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pierre ménard, marché, trader, processus, écriture
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