30.11.2008

Crédit et équité de la pensée de l'absolu

Comme par hasard, c’est une conversion du regard que Quentin Meillassoux ordonne au cœur de son système* pour qu’on réalise que la contingence peut être érigée en absolu et peut combler absolument le désir de la pensée spéculative. Conversion : c’est donc ce mot qui revient.

La spéculation est une nécessité de la pensée. C’est une entaille que la pensée a déjà marquée dans son passé, dans son passif (image du bâton de taille, ou tally stick, déposé dans une banque, sur lequel diverses entailles de formes et de tailles différentes marquaient les sommes déposées, les dépôts). L’absolu est une dette de la pensée, quelque chose que la pensée doit, une promesse que s’est envoyée la pensée, le pari qu’elle a pris (le parti qu’elle a pris) de s’appeler « pensée ». Car que serait une pensée sans le dépliement et la sortie, sans l’atteinte à l’absolu, sans la spéculation ?

L’absolu est le premier acte de pensée. Non pas tant la pensée qui veut penser quelque chose de fondamental, un quelconque principe transcendant et nécessaire, mais la pensée qui se déclare et qui se fonde elle-même. Qui se déclare comme une maladie, une épidémie, une poussée (rash), une éruption, une indépendance. La première frappe, le strike de la pensée : la première entaille différenciatrice que la pensée a frappée dans son milieu, qui serait resté, autrement, homogène et indifférent. Le premier drame qui s’est évidemment joué comme une absence, la pensée libérant là sa première vertu qui est de se jeter hors d’elle-même et de se libérer. Le seul moyen qu’ait trouvé la pensée pour marquer quelque chose, pour faire une différence, elle qui ne disposait a fortiori que d’elle-même, à la fois comme matière et comme véhicule, elle qui est par définition singulière et qui pourrait servir de définition de la singularité. Le « seul moyen » qui ne consistait pas tant à penser une chose, qui serait absolue, qu’à ne pas penser une chose : à penser moins qu’une chose et moins qu’une pensée, à penser littéralement l’absence de la pensée, à penser ce que serait le lieu, l’endroit, le point de vue, le site, sans la pensée.

Comment appeler un site, un endroit, absolument ? Comment le nommer sans qu’il soit situé par rapport à quelqu’un ou à une pensée ? Comment nommer un endroit absolu ? Un envers ? Le point d’inversion ? La marque au moyen de laquelle on capture la surface et on la retourne ? Un local qui n’a plus de global ? Le point unique, non métrique, non situé dans l’espace cardinal et qui serait le seuil de propagation vers le virtuel ? Comment l’appeler : un processus géographique qui ne se passe ni dans le temps – car il est géographique – ni dans l’espace – car il emporte et relie tout l’espace ? Un livre ?

L’absolu est le rendez-vous que s’est donné la pensée. Car cela, elle doit s’y rendre, elle doit le rejoindre, c’est pour elle une obligation, une promesse qu’elle doit rattraper. Mais en même temps, elle s’y rend comme à un adversaire plus puissant qui la soumet et qui l’assujettit, qui la rend sujet, ce qu’elle recherchait. Il est le rendez-vous qu’elle s’est donné avec elle-même ; car dans le vide où elle se trouve elle n’a d’autre compagnon et d’autre partenaire qu’elle-même.

Sauf que l’astuce suprême a consisté à mettre le vide à contribution, à transformer le vide, qui est indifférent et omniprésent et homogène, en marque et en différence, en lieu de rendez-vous. L’astuce a consisté, pour la pensée, à remplacer son propre lieu, son appropriation, son endroit (là où elle se tient droite), par le vide, invitant ainsi le vide ambiant à sa place et à son endroit, et créant ainsi (il n’y a pas d’autre mot) l’envers ; et l’astuce a consisté à produire là, en ce lieu de rendez-vous, son absence, le vide de la pensée, une fondation par le vide (comme le propose Badiou).

L’absolu est le lieu de rendez-vous de la pensée, le lieu où elle doit se rendre pour constater son absence. Il est le fondement, la première pierre de l’édifice (du temple), l’origine, le commencement. Et le chiffre un, l’Un, conforte alors l’idée du site, du sommet, de l’endroit où tout commence et auquel la pensée veut s’accrocher comme si elle l’avait découvert, comme s’il était là à l’attendre, en véritable absolu nécessaire qu’il serait.

Alors qu’en réalité, l’absolu est un retour, un rendez-vous. Il n’est pas premier, il est second. La pensée a déjà été là, sauf que ce n’est pas elle qui a été. Elle n’a pas été, justement ; elle s’est retirée, elle a disparu, elle a créé le vide à sa place. Si bien que ce n’est pas elle qui a été là, mais qui a été sans elle. Par sa première absence, elle a créé le site d’une disparition, le vide de la pensée, une marque, une différence, une attraction pour la pensée, telle que, lorsque la pensée la retrouve et la rejoint forcément, la pensée a l’impression, lors de ce deuxième passage dont le premier a été par définition oublié, et en vertu de la nécessité qui l’appelle là et qui n’est que la nécessité de la répétition, qui n’est que la reconnaissance (recognition) de ce lieu déjà visité, qu’il s’agit là d’une nécessité première et non pas deuxième.

L’absolu ne donne l’impression d’être nécessaire et d’être le fondement qui attend la pensée, il ne donne l’impression d’être un, que parce qu’il est deux, parce qu’il s’agit d’une coïncidence et d’un retour et non pas d’une fondation, sachant que ce qui soustrait cette addition, ce qui réduit cette superposition à l’unité apparente du fondement, c’est que le partenaire de la pensée, cela qui l’attend en ce lieu de rendez-vous, qui s’y est produit avant elle et qu’elle a donc, forcément, oublié, c’est son absence.

L’absolu est le rendez-vous paradoxal que se donne la pensée, où ce n’est pas elle-même qu’elle va retrouver mais la pensée qu’elle n’est pas là, qui va lui donner l’impression que quelque chose se produit là pour la première fois. Et ainsi ce rendez-vous, qui ne peut pas en être un au sens ordinaire du terme, ce rendez-vous dont le lieu est absolu et non pas localisé et dont le partenaire n’est pas, ce rendez-vous qui n’en est pas un, s’apparente-t-il au tour du monde que j’ai déjà dit être contraire à l’idée de rendez-vous. Il n’est pas étonnant, en effet, que l’absolu engage, pour ce rendez-vous, le monde entier et donc le tour du monde.

L’absolu est une dette de la pensée. Il a longtemps été son passif. Il l’a même plusieurs fois mise en faillite. La pensée s’y croit obligée. Il l’a mise en faillite, parce qu’il n’était que passif et passé. La pensée avait pris crédit sur le monde et sur ses lois (elle pense qu’elle lui doit quelque chose, qu’elle doit l’expliquer). Cette spéculation et cette pensée de l’absolu était passive ; elle n’était qu’un crédit accordé par le monde à la pensée, une dissymétrie, donc, entre ces deux partenaires, où la pensée, l’entrepreneur, la compagnie, le véhicule du risque et de la spéculation, était la seule à courir le risque de faillite parce qu’on imagine mal que le monde physique puisse être mis en faillite par la pensée.

C’était un crédit et c’était passif parce que la spéculation était métaphysique et qu’elle n’était pas vraiment risquée. Elle se liait elle-même et s’endettait elle-même par la nécessité de l’être métaphysique. La spéculation n’était que le crédit accordé à la pensée, quelque chose, un bloc de pensée, une somme non négociable que la pensée devait en bloc à l’absolu, l'absolu auquel elle ne faisait pas partager le risque de la pensée (l’absolu qui la bloquait alors et qui l’obligeait). Que serait l’entreprise de la pensée si le monde y entrait en véritable partenaire, partageant les risques, les pertes et les profits, et non plus en créditeur absolu, en absolu qui attend qu’on le retrouve, qu’on le rejoigne pour le rembourser ?

La spéculation métaphysique, cette obligation que la pensée avait souscrite avec l’absolu, était un crédit accordé momentanément à la pensée. Elle était une somme que la pensée devait rembourser avant une échéance, et en cela, cette spéculation s’éloignait le plus loin possible de la conversion en équité.

Avec la spéculation métaphysique, le terme « spéculation » ne méritait pas encore la connotation du risque de l’équité et de la spéculation boursière. La pensée qui spéculait métaphysiquement était liée au monde par une relation de réflexion, de spéculation au sens du miroir et de la stérilité des réflexions infinies que s’envoient les miroirs, et non pas au sens du risque. Elle ne cherchait qu’à renvoyer au monde son image. La dette qu’elle devait lui rembourser, c’était de le retrouver ainsi, de retrouver son image, de la lui redonner, d’augmenter son pouvoir absolu sur la pensée, en lui remboursant le temps et l’investissement qu’il avait accordés à celle-ci.

En spéculant au sens du miroir et de la réflexion, la pensée ne spéculait pas au sens de la pensée et du risque. La spéculation ne deviendra risquée (et ne créera, on le verra, le marché) que lorsque la conversion sera effectuée et que la pensée ne devra plus rien à la métaphysique et s’ouvrira complètement au futur.

Sous le régime de cette nouvelle spéculation, la pensée ne devra plus aucune explication au monde, au sujet de la stabilité de ses lois. La stabilité du monde ne sera plus dans le passif de la pensée. Celle-ci n’aura plus de passif. (La spéculation factuale de Meillassoux n’a aucune obligation de résultat, et elle peut se libérer entièrement du passé vers lequel on est encore tourné : celui du souci concernant la stabilité du monde.)

Le principe d’irraison de Meillassoux est ce principe qui ne doit plus rien, au sens de la dette, de la raison, du remboursement et de l’explication, et qui ne doit plus que le risque. Or, Meillassoux insiste que le principe d’irraison n’est pas un encouragement à l’irrationalité : bien au contraire ! Il est le principe du risque qu’on obtient après la conversion du crédit en équité ; et le risque, et le marché, et cette liberté d’action, ne sont pas n’importe quoi ! Ils ne doivent rien comme explication, et cette spéculation n’est pas irrationnelle pour autant.

Le principe d’irraison est le principe d’équité entre le monde et la pensée, entre créditeur et débiteur, dans une commune entreprise. Pourquoi la pensée devrait-elle une explication au monde et le monde n’en devrait-il pas une à la pensée, ou devrais-je dire plutôt, pourquoi ne lui devrait-il pas une implication ? Car ce que le monde doit à la pensée, c’est de la forcer (Nietzsche, Deleuze) : ce sont des signes. Et il les lui donnera et les lui rendra, aussitôt, dans le régime de la spéculation factuale, une fois la conversion réussie.

Le principe d’irraison est le nouveau régime spéculatif, la société anonyme où le monde et la pensée sont partenaires. Il vient occuper l’espace extérieur que le cercle corrélationnel avait laissé vide, et avait livré à la menace de la déraison. Il est un principe de relance économique, qui permet de sortir de la crise et de ne pas courir le risque de récession, de faillite généralisée, de spirale de la mort.

La spéculation, c’est le futur. Et le seul absolu, c’est le futur. Si la pensée spéculative, une fois sa conversion accomplie, ne doit plus aucune explication au monde, en tout cas pas plus qu’il ne lui doit des implications, on peut se demander ce que cette pensée, libérée dans l’action, financée par l’équité, par l’égalité des droits et l’égalité des risques plutôt que par le crédit, pensera. Que peut penser du monde, et construire, aujourd’hui, une pensée du risque ? Mais avant même de me poser cette question, il faut dresser le nouveau plan d’immanence, la nouvelle façon de penser, celle qui s’obtient par le fait même de la conversion du crédit en équité.

Car le troisième sommet du triangle qui permettra qu’on puisse dresser le plan, ne l’oublions pas, c’est le marché (la bourse).

ΔS/DS (le véhicule de sortie de la place, le voyage, la prise de participation dans la compagnie, la participation en actions, la prise de risque) ne peut pas fonctionner avec B


- B comme boîte et comme banque ;
- B comme la boîte de laquelle on sort pour écrire ;
- B comme book et comme bond : le livre passif duquel on sort, le livre-boîte qui tenait la philosophie enfermée, duquel on sort pour écrire le livre du risque et du marché, pour écrire le livre qui m’extrait de la croix de l’histoire, qui me permet d’emporter la parcelle du lieu, et le processus géographique ;
- B comme la boîte, la banque, le coffre, le crédit duquel on est sorti mais qu’on doit garder avec soi afin de répéter le mouvement de sortie, afin de réarmer l’actuel : la boîte de munitions, la boîte qui contient l’outil qu’il faut continuellement sortir et dont il faut continuellement éprouver le mécanisme ;
- B, ou la boîte qui devient subordonnée à ΔS, à la participation et à la stratégie de trading, et non pas qui la domine ;
- B, ou la boîte, le coffre, la banque qui n’est faite que pour relancer tout ça et donner à tout ça sa marge de manœuvre ;
- B, ou la banque qui prend désormais les actions en dépôt – ainsi, l’action, le risque, l’équité, la valeur par échange, devient elle-même la source du crédit – ou qui prête de l’argent, qui assure la liquidité, afin qu’on puisse acheter l’action et prendre des parts et non pas afin de spéculer irrationnellement, afin qu’on prenne une part dans le futur, afin que puisse s’établir dans le temps la stratégie autofinançante,

sans le troisième sommet du triangle qui est la bourse d’échange, la maille de l’échange, l’intervalle de la fourchette, où se déclare et se multiplie et se différentie et se brise la fractale.

ΔS ne peut pas me sortir de mon passif, de mon lieu d’origine, de mon coffre-fort, de mon crédit, du chiffre de mon concept, ΔS ne peut pas fonctionner avec B, dans cette stratégie dynamique où je tire sans cesse sur ma boîte, sur mon crédit, pour me recharger et me réarmer – car j’écris toujours à partir de la place –, sans le dS auquel je me destine, sans l’inversion de la surface et le processus de différentiation, sans le virtuel, sans le marché qui portera mon écriture.

Dès le moment que la conversion a lieu, que le crédit devient équité (que les livres se libèrent de la signature de l’écrivain et de la planche à billets, pour devenir des livres de marché et de risque, pour devenir des actions, des livres qui emportent le marché et le champ de ruines) l’échange est instauré. L’échange, la bourse, n’est que l’autre façon de dire la conversion. Car le risque qu’on créerait alors, le risque supporté – ce saut ! – par la conversion du crédit en équité, ne peut pas être supporté, à l’arrière, par la banque ou par la boîte ; il doit être projeté en avant. La différentiation est créée, le produit dérivé, l’actif contingent, et donc, d’après moi, le marché sont créés.

Ainsi, pour finir par imposer mon marché (la spéculation, le futur), et par l’imposer par défaut, comme si le marché devenait automatiquement le milieu où l’on baigne, le nouveau plan d’immanence, il me faut déployer deux mouvements.

Le premier, celui qui établit que la spéculation métaphysique est un crédit, un passif qui ne peut qu’entraîner la faillite et la déraison (relire Rey), et que la spéculation factuale est la compagnie, l’équité, la prise de risque, la constitution d’une nouvelle forme d’entreprise philosophique.

Le deuxième, celui qui matérialise la conversion aussitôt dans l’échange. En réalité, l’action est une option (Merton) ; la conversion est une option. En tant qu’option, elle introduit la différence, le strike, la contingence, et donc le marché, comme le médium qui la raccorde avec nous. Le marché comme le seul endroit de cette contingence, comme la seule place pour elle, qui sera une place d’échange (quoi d’autre ?).

Car la contingence est écrite en tant que différence, et on écrit pour échanger. Le marché est l’endroit de la différentiation, c’est-à-dire l’envers ; il est le virtuel qui réarme la conversion, qui réarme les croisades, peut-on dire. La conversion a besoin de se répéter comme événement. Sinon elle se perd et risque l’incorporalité totale. A terme, elle risque de nouveau l’écriture métaphysique probabiliste.

La conversion n’est qu’une différence, en tant que telle, une répétition, et le marché, la place d’échange, est le lieu où elle se répète.

Montrer ainsi que le milieu, les termes, deviennent automatiquement ceux du marché (et que l’intotalisation des possibilités, souhaitée par Meillassoux, devient automatique, rien qu’en vertu de la liquidité ultime, celle du dernier market-maker d’exotique, celui qui supporte tout le différentiel et toute l’écriture, celui qui ouvre la fractale) dès l’instant où sa conversion a lieu.

Écrire un livre, dont le seul but serait de rapprocher les deux sens de « spéculation ».


*Quentin Meillassoux: Après la Finitude: Essai sur la nécessité de la contingence, Paris : Editions du Seuil 2006.

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