17.11.2008

Citroën DS

La DS, garée derrière un bac à fleurs, dans ce jardin de l’hôtel du temps retrouvé, ayant retrouvé cette même place de parking comme nous, la même chambre, pour ne pas dire la même table au restaurant de l’hôtel, a plié là la surface du monde, si bien que tout passant était arrêté par cette singularité, transporté par cet événement rare, attiré par ce « miroir des alouettes », par cet amplificateur de signes, et ne pouvait s’empêcher de s’exclamer : « Tiens une DS ! »

Ainsi, j’étais posté derrière mon émetteur de signes, la DS qui émettait pour moi, chaque fois, un coup de dés : un coup de pensée. Il y avait là un pli temporel qui accélérait chaque passant dans une chute dans le temps, ou plutôt, qui lui rediffusait (comme dans un haut-parleur) à grands flots son passé infini, le connectant instantanément avec ce qui a toujours été, avec cette DS qui est un véhicule au double sens du terme : non pas seulement une voiture comme toutes les autres, mais une voiture-pensée qui a déjà opéré un premier déplacement lorsque la première fois elle fut émise, et qui, pour cette raison, ne s’arrête jamais, mais perpétue et multiplie au contraire l’arête, relance le dé (DS), à chaque fois, rejoue toute la pensée.

Quand je la conduis, quand elle frappe son point et qu’elle retourne le plan (enroulement/ déroulement de la vague), ce n’est pas une « voiture parfaite » qui me vient là à l’esprit, mais une voiture-pensée. Il y a en elle quelque chose qui pointe, qui va de l’avant, qui dépasse, qui fend, qui se constitue, qui crée, et ce quelque chose, c’est une pensée.

La DS, ce signe français, cette marque française, cette pensée française, ne faisait qu’assurer mon retour vers la place. Elle est la voiture du territoire français, remettant la pensée française au sein de ma place, reterritorialisant la France sur moi, me donnant cette première référence, ce premier plan de travail, ce processus de l’ingénieur et de la pensée révolutionnaire. La DS est l’ingénieur français, en quelque sorte : la différence française, la voiture qui m’a toujours ramené à moi-même et à ma pensée, sans que cela ne soit une immobilité mais un départ perpétuel, c’est-à-dire un retour éternel. La voiture qui me reconduisait à mon virtuel, me laissant fixe à l’attendre, c’est-à-dire toujours rejouant ma pensée, relançant les dés, la DS, dans cette place.

« Tiens une DS ! » : il suffit d’un signe pour reconnaître le signe, pour que se produise là, en un point concentré de l’espace, une éternelle reconnaissance et un éternel retour. « Tiens une DS ! » : une exclamation qui n’exprime rien et n’indique rien, mais simplement implique. « Tiens une DS ! », ce qui veut dire : « Oui, je reconnais que cela a existé et même existé avec force, c’est-à-dire que cela a déjà déplacé, cela a déjà pensé, cela a déjà été émis sur ce plan et a déjà tiré un plan d’immanence ; cela a déjà tiré une première couverture du territoire, une première surface marquée DS et qu’on n’a pas su encore exploiter et retourner : la DS non encore transformée en concept. (Ainsi, cette DS me connectera à Barthes, au vent des signes, au rouleau de la vague du temps, etc.) Cela a existé et voilà que cela existe encore. Voilà que cela est rappelé et replié à cet endroit que la DS ne tardera pas à déplier en envers, démontrant ainsi le virtuel, le lieu, la place à partir de laquelle tout s’écrit et à laquelle tout revient. La DS qui me retournera et m’émettra toujours à ma place, en attendant sa déclinaison minuscule : le dS qui m’injectera sous la surface et opérera le retournement global, du marché. »

La DS soulève un vent de signes et enroule la vague du temps sur l’autoroute du territoire français, sur l’autoroute de l’autorité (caractère de l’auteur) française : voiture présidentielle pour ne pas dire monarchique – car il s’agit d’une république – et il lui est arrivé de conduire également le peuple, ou plutôt de transporter la France entière, comme si tout le territoire glissait sur ce coussin d’air, comme si toute la république/culture française roulait, et s’enroulait et se déroulait, dans cette seule et même DS, opérant ainsi, en même temps qu’un présidentiel voyage, un magistral retournement vers elle-même, se dépliant et se compliquant, renforçant donc son signe, insistant, à mesure qu’elle se déplacerait, invitant ainsi, non seulement le nombre des voyageurs mais l’insistance du sens et la consistance, l’intensité du concept : faisant accéder la France à une certaine pensée de son territoire, comme si une pensée de la France se retrouvait là, en même temps que les passagers à leur destination.

Une voiture qui fend l’air et le temps comme la pensée, non pas une voiture parfaite, ai-je dit, mais une voiture-pensée, une voiture en avance, une voiture dont le conducteur ne fait pas qu’avancer, voyager, mais qui fait un point (non pas qui « fait le point », car sur ce territoire-là, de la pensée, il n’y a pas de points cardinaux : il n’y a, comme dirait Deleuze, que des lignes ordinales, des lignes de survol, intenses et instantanées). Le conducteur pense en la conduisant ; il ne passe pas. Il reste, il insiste, et pourtant il voyage à vitesse infinie. Il creuse un passage vers l’autre plan. Il crée quelque chose, il avance quelque chose. Il va là où personne ne l’a précédé.

A mesure qu’il la conduit, il ne se contente pas de translater un dessin, une coque, un habitacle, un moteur, une automobile (c’est-à-dire un moyen autonome et indépendant, comme détaché, de locomotion) dans les coordonnées spatiales, mais il rejoue et réaffirme sa pensée. Il recompose à chaque tour de roue de la DS, son DeSSin. C’est tout le concept automobile, et donc toute la pensée (car la pensée est également un moyen autonome de locomotion), qui divergent à chaque élan et à chaque tour de roue et qui se recomposent aussitôt. C’est-à-dire que dans ce mouvement continu, dans cette course à la suspension sans heurt, il y a, en chacun point, une divergence, un éclatement, un départ dans tous les sens, et aussitôt un regroupement, une convergence (la DS qui recompose son dessin, son point, et sa destination, son dessein). C’est-à-dire qu’il y a dans la ligne sans brisure de la DS, dans sa ligne parfaite (mais de quels éclats et de quelles arêtes cette perfection n’est-elle pas le résultat !), un risque perpétuel, un lâcher, un lancer, un jet, un sort, un sortir, une pensée, un jaillissement hors de la place, un déplacement – car la pensée, je le répète, n’est pour moi désormais émise et répétée que comme la sortie hors de la place Fürstenberg, aussitôt doublée de l’éternel retour (en restant à cette place, et en n’imaginant comme sortie et déplacement possibles que la DS, je répète que je n’ai pas arrêté de penser) – un coup de dés aussitôt suivi d’une capture, qui trace et matérialise alors la ligne entre les deux points, entre ces deux retournement de la surface (ces deux endroits qui sont, sous ce régime-là de déplacement, également deux envers), faisant ainsi se confondre et se renforcer mutuellement la ligne du voyage, la destination, et la ligne retrouvée, recomposée de la DS.

On n’a pas tout dit quand on a dit que la DS est une voiture parfaite. Car c’est alors comme si sa ligne passait et que son dessin était achevé, c’est-à-dire dépassé. Elle est plus que parfaite dans cette ouverture sans mesure et donc sans jugement, qui ne peut plus établir une valeur, comparer et rapporter la DS à une échelle esthétique – car la DS, à ce moment de son essor, ne peut pas se tourner en arrière pour être jugée et mesurée ; elle se retourne sans cesse, oui, mais vers autre chose : ou plutôt, elle retourne – mais qui ne va pas tarder à installer une nouvelle pensée. Comment une pensée peut-elle être parfaite, elle qui rejoue tout et qui bouleverse tout ?

La DS est plus que parfaite. Elle est émise (comme un coup de dés). C’est une pensée, une percée, une avancée. Elle ne déplace ni une coque, ni un passager, ni un dessin. Elle ne déplace aucun épisode passager, tel qu’on puisse la juger au nom de l’avant et de l’après (la juger au nom du sens de sa course : quand je suis sur le point, justement, précisément sur le point – car la DS, avais-je dit, fait perpétuellement un point – de dire qu’elle fait le sens, dans tous les sens) et dire qu’elle est allée plus loin que la voiture précédente, qu’elle a achevé un dessein, qu’elle a résumé une époque, qu’elle a fini un style, bref qu’elle est parfaite.

La DS ne fait que déplacer des signes. Elle est un vent de signes, une multitude d’explosions et d’éclatements qui se suivent et aussitôt se recomposent : la répétition continue de la chance qu’on peut avoir de la conduire, d’être installé à son volant, assis sur son encolure, agissant directement, verticalement, sur ses cervicales, par le biais de cette commande, de cette manette de changement de vitesses fichue directement à la base de la tête de la bête et provoquant, aussitôt qu’on l’actionne, non pas une action mécanique mesurable et proportionnée au mouvement de commande, mais un remue-ménage hydraulique, une action sans commune mesure avec la chiquenaude du conducteur, l’ignorant et le méprisant presque, et dont la source et le réservoir principaux sont la pompe haute pression (PHP) dont on comprend alors que la manette de commande, livrée au conducteur, n’est qu’un moyen quasi symbolique de contrôle, comme la baguette d’un chef d’orchestre, dont on a l’impression qu’elle est devancée par les emballées de l’orchestre et qu’elle ne fait que les suivre plutôt qu’elle ne les dirige, de sorte que le contrôle, dans ce monde de l’œuvre et de la création de sens, où la causalité et la chronologie ne sont clairement plus le bon sens, ne consiste plus, à la limite, qu’à suivre dans l’air, en traçant d’immatériels lacets, les mouvements de l’orchestre, le contrôle ne consistant pas ainsi à tout donner et tout « contenir » (tout clôturer) mais justement à capturer par le signe ; comme si le chef d’orchestre faisait signe à l’orchestre plutôt qu’il n’en ferait la loi, et qu’en matière de signes et d’implication, il importait peu de savoir qui mène qui et qui suit qui, mais simplement que les mouvements et les tracés et les lacets se correspondent.

Le contrôle de cet orchestre de la DS par la baguette du conducteur figurerait ainsi cet exemple du contrôle qu’on appelle stochastique, où de grands événements peuvent se produire, de grandes trajectoires se dessiner, au risque d’être incontrôlables (mais c’est justement ce risque, venant ouvrir derrière les tracés un espace sans mesure – que serait le risque avec la mesure ? –, qui signifiera ici, qui sera ici le signe de, la disproportion et l’incommensurabilité des espaces, celui du conducteur, de son habitacle, de sa baguette, et celui des courbes infinies de déplacement et d’élancement de la DS ; c’est-à-dire l’espace des courbes infinies de la pensée), mais où les signes que renvoie et que ne fait que toucher du doigt, avec la baguette, le conducteur, sont exactement les points qu’il faut et les signes qu’il faut pour que l’ensemble soit noué et pour que la notion de contrôle trouve entre l’incommensurable du risque et la précision du contrôle son expression la plus juste.

La DS est la répétition continue et la réaffirmation continue (tout, dans sa ligne parfaite, respire le continu) du privilège d’être assis dans le siège du conducteur, au sommet de la hiérarchie. Car il y a une république de signes et une présidence dans la DS : celui qui la conduit est le président d’un territoire que la DS parcourt et déroule. Ce n’est ni le passé (où cette DS fut dessinée) ni le territoire français (que ces DS ont plusieurs fois parcouru) que ce conducteur fend et découvre. Ce n’est pas là qu’il fait son point. La DS, au moment de sa première émission (en signe extraordinaire qu’elle a alors été) a déjà fait un point (et marqué un point) : elle a déjà retourné le territoire. Elle a percé le plan de l’autoroute (de l’autorité d’alors) vers cet autre plan où les concepts sont créés. Elle nous a donné alors (encore faut-il déterminer si cela avait été, alors, perçu) à monter dans un concept et à le piloter.

Mesure-t-on ce que rouler dans un concept veut dire ? Deleuze a parlé du plan d’immanence où étaient créés les concepts et tendues, sous le survol infini, leurs lignes intensives, mais a-t-il franchi la ligne, transformé celle-ci en ligne automobile, expérimenté maintenant une autre action sur le concept, celle qui revient (éternellement) à le créer : celle qui revient à le conduire ? Car si les concepts sont créés sur le plan d’immanence, dans quel espace voyagerait-on lorsqu’on les conduit ? Le concept est censé alors conduire la pensée ; mais j’ai déjà dit que la DS ne fait pas que faire voyager le passager dans l’espace. On voyage vers elle, en même temps qu’on voyage par elle. On la retrouve. C’est sa ligne et son concept qui se rejouent et qui se recomposent à chaque assertion du conducteur.

Le conducteur voyage vers son propre point. Il a trouvé son point de retournement et il y retourne, sans cesse, en rejouant. (Vers quoi est-il alors reconduit ?) La DS n’est pas seulement parfaite, ou alors c’est la marque même de la perfection, surtout en matière de ligne automobile et de déplacement, que la ligne soit tellement parfaite qu’elle ne se contente pas de se parfaire et de se refermer, mais qu’au dernier moment, qui est celui où on va la pénétrer et la conduire (que serait une ligne automobile, aussi parfaite soit-elle, si on ne devait pas, au dernier moment, y monter et la faire partir : la démarrer ?), elle nous demande non seulement de la mener à destination (car c’est alors elle qui nous mène) mais de la mener, de nouveau, à sa propre destination, de recomposer son dessin, de la relancer, de la répéter, de la refaire partir.

La DS est la perfection même en matière automobile. Car ce qui est alors mobile et ce qui est autonome, ce n’est pas seulement la voiture, mais sa pensée. Encore une fois, la voiture mène son conducteur, mais c’est lui qui doit également la conduire vers son point : voir où elle mène. La destiner. La penser. Toutes les automobiles devraient idéalement réaliser ce double point, ce double voyage (je parlerais ainsi d’un concept idéal de l’automobile, de même que Deleuze a parlé d’un concept idéal du cinéma : image-temps et image-mouvement), sauf que ce double mouvement (indicateur de l’intuition chez Deleuze, aurait dit Badiou) ne sera réalisé qu’une fois, dans l’histoire automobile, avec la DS : de même que le concept de l’image-temps ne se réalise pas dans tous les films, en tout cas pas dans ceux qui suivent la logique narrative et se contentent de rapporter de l’action, du sentiment, des faits et gestes.

Ainsi le concept automobile n’est-il pas réalisé par les voitures ordinaires qui ne font que transporter leurs passagers dans l’espace et qui ne creusent rien en ce point, qui n’arrêtent pas la pensée, qui ne la rejouent pas comme des dés, comme la DS. Ainsi, je n’ai pas dit à quoi je pense quand je conduis la DS, et d’ailleurs cela n’est pas nécessaire et constituerait même un contresens. Car alors je serais en train d’interroger un contenu. Je me suis contenté d’indiquer, dans la ligne et le transport de la DS, ce qui produisait le signe même de la pensée. La DS est le véhicule de la pensée : une voiture-pensée. On en pensera (on y pensera) ce qu’on voudra. C’est une abstraction de la pensée, ai-je envie de dire, ce à quoi cela ressemble de penser, ce qu’on appelle penser : la chance du contrôle de l’œuvre, de la commande qui est suivie d’effet mais qui suit elle-même la course de la DS, pour commencer.

La DS dit de quoi il en retourne de penser, à quoi cela revient (elle ne dit pas encore quoi penser), parce que celui qui la conduit se connecte au virtuel, ai-je dit. Il remonte dans le passé aussi vite qu’il réaffirme le présent et qu’il recapture et recompose, après chaque tour de roue de la DS, tout le dessin qui vient d’exploser. C’est dire la vitesse de la création, ici, la vitesse du signe. Le moteur à explosion n’est pas seulement contenu dans le coffre de la DS ; c’est tout le milieu qui explose ici et qui se rassemble. C’est tout le monde (tout le temps) qui s’enroule ici et qui se replie avec chacune des explosions du moteur, avec chacune des divergences, et qui se recompose avec chacune des re-compressions. Il n’y a plus un temps, mais quatre temps. Il n’y a plus d’espace, mais un cylindre. Il n’y a plus de point, mais une explosion. Il n’y a plus un voyage, une destination, mais une connexion instantanée, à la vitesse infinie, avec le virtuel, avec l’arrière-plan absolu.

La DS est la marque française du territoire. Non pas la marque du territoire français : car je parle du territoire en général, celui qu’on prépare à la déterritorialisation et à la reterritorialisation, et sa marque française serait alors celle de la différence française, de l’esprit français et du concept français (peut-être même de la totalité de la philosophie française). Et c’est la raison pour laquelle il faut qu’il y ait dans ma théorie de la spéculation, dans ma nouvelle théorie du marché et du dS (Bachelier), tous les éléments qui relancent la pensée pour moi, tous les éléments français qui relancent les dés, et pour cette raison, constituent la marque de fabrique du marché, pour moi, à savoir la DS (ce véhicule de retour à la place et de connexion avec le virtuel) et la place de Fürstenberg.

C’est ainsi que je marquerai mon territoire et que je signerai mon œuvre. C’est ainsi que je ferai mon marché, dans ce livre. C’est-à-dire que je ferai un livre qui ne sera que mon marché, qui sera ce qu’on obtient en échange de moi : mon projet de marché, mon livre, mon délivre. Ce sera, ainsi, de me promettre et de me compromettre dans un titre (dans une marque) et d’inviter à me répliquer, de penser qu’on me suivra (en laissant penser que j’ai quelque chose à dire, c’est-à-dire, essentiellement quelque chose à répliquer) dans une sorte de fiction de l’écrivain, dans une « poudre aux yeux » qui me fera accepter sur ce territoire et franchir cette frontière, juste avant que je ne réalise, et que ne je le dise aussitôt à tout le monde, que la frontière est fractale. Tout ça pour finir par donner autre chose, par déplacer la pensée, par livrer un autre plan, un autre tissage et une autre marqueterie. C’est cela qui a toujours été mon projet. N’ai-je pas dit que mon marché ne comporterait jamais qu’un seul personnage et mon concept qu’une seule instance ?

C’est un livre sur le marché, certes, le livre de l’événement sans la possibilité, c’est-à-dire, en dernier lieu (car il n’aura eu lieu, en dernier lieu, que le lieu), le livre de l’écriture. C’est le livre de ma philosophie, qui doit bien se connecter à L’Ecriture postérieure et en dégager la notion, qui y est restée implicite, du pit et du virtuel. De même que le cinéma doit changer la façon de penser la philosophie, le marché et la DS/dS/dés doivent lui fournir un nouveau plan d’immanence. The Black Swan est le livre de l’orbite indéfinie ; le mien sera celui du point de la surface, et donc de la place, le livre de l’éternel retour, mais qui combine Deleuze et Heidegger, ou Derrida et Heidegger, grâce à la strate du marché. C’est le livre du retour à la place, après le tour du monde et le retournement du monde : c’est le livre d’après Sydney, qui a éliminé la possibilité et laissé partir le Black Swan et Murex dans leur orbite, le livre qui a enfin marqué le premier point, le premier gain, à la surface du marché.

Je ne reviendrai pas à la place au sens de la retrouvaille, de l’amitié, et de la convergence heureuse. Après la volatilisation du monde par le Black Swan et sa volatilité – car il n’est qu’un volatile –, mon livre est celui de la reconquête de la surface et de la fabrique de l’écriture : le livre de la marqueterie. Il vient après, mais sur un autre plan (par contraste, penser au livre que Nassim lui-même écrira après) : il dit ce dont il faudra se saisir, après.

Il faut vite être plus ambitieux que le strict programme du livre du marché ou des produits dérivés. Il faut dès les premières lignes transporter le lecteur vers l’au-delà du territoire, vers ma notion du marché : cet enroulement/déroulement/injection (électronique) de la DS/dS. Il faut dire, dès le départ que ce qui marche, le marché, n’est pas une théorie, mais un récit de voyage : une aventure. Ainsi, si je dois livrer mon point dans ce livre, livrer l’écriture des produits dérivés, je dois également raconter mon aventure virtuelle, cette dernière aventure du vol pour Sydney qui est, pour la raison qu’on y retourne sans cesse, également la première : le premier mot que je trouverai à dire et à poser sur la page du marché (Sydney).

Commentaires

En parallèle à la DS, il y a eu l'ID. Pour être passée de l'ID à la DS
..., l'enfant que j'étais n'a pas senti une grande différence... Après
être amarinée, il ne restait plus qu'à naviguer, voguer : les pays
d'Europe du sud ont succédé à ceux de la Scandinavie. Même en roulant vite, les paysages défilaient lentement, en toute quiétude et confort.

Mais c'est vrai, vous avez raison, si j'entendais, "c'est une DS",
jamais je n'ai entendu "c'est une ID".

Pourtant, ces deux lettres "ID" sont sympathiques,..., certes, sans
doute, mais pas assez sophistiquées.

Avec l'ID, Citroën vendait une voiture confortable, avec la DS, il a
vendu davantage, l'inaccessible, la quête de la beauté parfaite & le
rêve du pays où l'on n'arrive jamais.

Ecrit par : fata morgana | 26.11.2008

J'aime beaucoup l'idée qui va de la DS à l'ID. Je n'ai aucun commentaire d'ingénieur à faire à propos des automobiles. Dans les deux cas, ce sont des modèles de voiture qui ont bercé une enfance particulière et choyée où j'ai vu mon père rouler au volant d'une DS, où je l'ai entendu rêver à sa prochaine voiture qui sera forcément une Citroen, et peut être une DS. Plus tard j'ai éprouvé des plaisirs inouïs à voyager dans une DS entre Paris et Bologne en Italie. La DS et l'ID, ce sont des métaphores de la beauté, et non pas comme pour d'autres voitures anciennes ou actuelles, des signes distinctifs du luxe auquel on prétend accéder.
C'est ce phénomène étrange qui se réveille en moi chaque fois que j'entends prononcer les noms ID ou DS, chaque fois que je croise dans la rue, rarement, l'une ou l'autre, que je ne reconnais guère dans leur différences, mais que je considère comme œuvre de beauté.
Il y a dans cet idéal de beauté une dimension sensuelle et érotique évidente. Mais d'où cela vient-il ? On aura beau célébrer le constructeur, l'ingénieur, le designer, il n'en demeure pas moins que la beauté idéale de ces voitures revêt un mystère que seul les hommes (au sens de mâles) peuvent peut-être éclaircir. Il y a peut être là un territoire précisément intime entre l'homme qui construit et l'homme qui fantasme. On pourrait penser que l'artiste est tout près de ce territoire. Or l'histoire de la DS montre bien que la beauté idéale n'a pas été conçue par la pensée de l'artiste mais bien par la pensée de l'ingénieur, au sens qu'il avait au temps de Léonard de Vinci. Le mystère est là dans la pensée.

Ecrit par : Chantal V. | 28.11.2008

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