26.01.2012

La Frontière syrienne

 I

Voici Beyrouth et Damas reliés par un seul pas de danse (si tel doit être le mouvement de liberté, et même le livre futur que je dois commencer d’écrire pour mon public de danseurs ; si telle est, en effet, la position du cycliste-grimpeur qu’on appelle « en danseuse »).

Comment un pas de danse peut-il avoir lieu sur la ligne d’une frontière ? Si mon avenir se situe dans le domaine de la danse, si l’invitation à danser est enfin l’ouverture promise de mon livre, cette future terre, ce terrain accidenté et minutieux comme celui que je mesure à vélo, ne faut-il pas que j’oriente complètement ma pensée dans sa direction ? L’occasion ne se présente-t-elle pas de sommer toutes mes activités dans cette seule direction de la danse – ce que je n’appellerai plus du nom de l’addition, en raison de l’intensité du trait, mais de la corrélation ?

Ajouter dans le vide sans soustraire le vide mais en gardant active la soustraction par le vide, en ajoutant à l’intensité du trait et non pas au nombre ou à la quantité, cela ne doit-il pas s’appeler la corrélation ? La danse, ou du moins sa théorie, son sens, la ligne qu’elle fait passer dans ma vie, ne revient-elle pas pour moi à revenir sur mes pas en dansant, à replier ma vie sur son passé sans en déchirer la surface mais en la compliquant, à revenir sur mon passé hors de la ligne chronologique et à découvrir l’espace qu’aurait pu occuper ma vie dans une autre vie – ce que je pourrais appeler l’espace mémoire de ma vie, son passé infini dont fait absolument partie cette ligne de Damas, cette route que je viens seulement de dérouler tardivement ?

Si la danse doit avoir lieu sur une ligne, et encore celle-ci être la frontière qui sépare les deux domaines qui me pressent, le mouvement ne doit-il pas sortir en entier de la seule et même abstraction, qui sera comme un seul point ? Ne serais-je pas en train de rechercher, en dansant, le point commun entre le mouvement de danse qui me fait sortir du passé infini de mon livre et celui qui m’envoie rouler, dans la vie présente, à vélo jusqu’à Damas afin de relever le détail du terrain et pénétrer cette frontière mythique sous une incidence et même un grain de lumière différents ?

L’illumination de la frontière, cette ligne immatérielle, ne tient-elle pas avant tout à la minutie du geste et à l’incidence différente ?

Si la frontière est une ligne sans dimension mais contre laquelle se pressent des domaines – vides en ce qui me concerne, c’est-à-dire intenses –, son exploration ne doit-elle pas être la plus minutieuse et se continuer précisément dans l’épaisseur de la tranche, sous une incidence originale comme celle que j’ai opérée hier à vélo ?

En traversant la frontière syrienne à vélo et en reconnaissant le terrain avec le seul mouvement des jambes et du pédalier, ce qui est une façon à peine assistée de marcher et de fouler le sol, ne viens-je pas d’ouvrir la frontière syrienne – de l’ouvrir dans le sens de la ligne et non pas du domaine ou de la simple traversée, de l’ouvrir elle-même, comme si je pénétrais sa ligne et son sens et non pas les territoires qu’elle limite – et ne viens-je pas, par conséquent, de rattraper toute l’histoire perdue ?

* * * * *

 La danse n’a-t-elle pas lieu en lignes et en lacets ; n’est-elle pas cette façon incidente et originale – dont l’incidence est originale – de pénétrer les territoires et d’y introduire la notion et la fonction de la ligne ? Car la danse apporte à l’intérieur du territoire l’idée de la ligne frontière ; la danse continue, à l’intérieur du domaine, la ligne ou la pensée qu’elle n’a pas voulu abandonner en entrant et qui est celle de la frontière. Et ne vient-elle pas faire profiter la frontière elle-même – cette pensée que l’on a en entrant – de l’étendue même, réciproque, du domaine ?  Car la danse ouvre la frontière sans en lâcher la ligne et sans s’écarter de la précision de son idée ou de la netteté de son tracé ; elle l’ouvre dans le sens de la ligne – ce qui aide à faire remonter l’accident de la géographie, et par conséquent la liberté, dans ce qui se décrirait autrement comme l’étroitesse de l’histoire ou son déterminisme.

Et ne viens-je pas, en pénétrant ainsi la frontière syrienne en dansant, avec cette incidence originale qui est précisément celle du mouvement de danse et celle que mérite ma pensée en ce point d’intensité où je suis parvenu, de rattraper d’un coup toute l’histoire perdue, de retrouver la partie de ma pensée qu’on m’a si longtemps dissimulée ; ne viens-je pas d’affirmer, en une seule danse et en une seule ligne, tout ce qu’on m’a toujours caché ; ne viens-je pas de mettre en un seul point toute l’intensité et ne dois-je pas précisément cette extrémité du point et de la folie à la mémoire de mes amis, à l’intensité de leur foi en moi ?

Je remarque que je ne sors pas vulgairement d’un domaine pour pénétrer dans le suivant mais que je sors absolument, que ma façon de diverger de mon territoire et de sortir absolument de mon domaine de pensée – ce mouvement de pédalier que j’ai travaillé de l’intérieur si patiemment, ce pas de danse qui s’identifie avec la rotation d’un fuseau pour constituer le fil et inventer cette matière qui sert à filer et à tracer – a consisté à pénétrer la frontière et non pas le domaine suivant, à m’engouffrer dans la ligne de la frontière et à y persister, ce qui veut dire que j’ai trouvé la minutie et la bonne incidence, que j’ai trouvé le pas de danse qui s’harmonise avec le rythme de la frontière.

Car on ignore que la ligne n’est jamais continue ou discontinue, qu’elle n’est pas uniforme ou saccadée, mais qu’elle a une dimension, je dirais même une texture différente, en un mot, qu’elle a un rythme et que c’est à ce rythme qu’il faut savoir s’associer pour pénétrer la frontière bien mieux qu’on ne l’aurait fait aucun des territoires limitrophes et pour fondre alors dans le même mouvement de danse la géographie et l’histoire.

J’ai trouvé le rythme très précis de pensée, dont la manifestation externe et corporelle est celui du pédalier, pour sortir de mon domaine et pénétrer d’un coup le sens de la frontière syrienne, ce qui veut dire à la fois que je la démystifie, que je la déroule comme une bobine et que j’ajoute à son mystère, ou plutôt à son trait.

Car je n’ai fait qu’en prononcer la simplicité ; je suis allé reconnaître, à pied, en dansant, par le mouvement du pédalier qui remplaçait ma façon de penser, ce en quoi elle consistait.

* * * * *

Comme fonction de la danse et fonction la ligne-frontière qui semblent être les deux rythmes essentiels auxquels je suis parvenu en pensée, et au lieu de penser que je suis perdu dans la population et dans le nombre, dans la postérité du trait et sa généricité, et également perdu entre la postériorité du trait et l’a priori de la pensée, ne dois-je pas réaliser que la simplicité de mon ouvrage m’indique au contraire que mon point est d’une extrême précision, c’est-à-dire qu’il est tout trouvé et qu’il me dicte le devoir du risque – celui d’oser faire pour mes proches et pour l’avenir de la population exactement ce que j’ai réalisé pour moi, en un seul point, en un seul grain de folie ?

Le territoire n’est-il pas d’ailleurs une simple « affaire » de population ; n’est-ce pas la population syrienne que je viens trouver de l’autre côté de mon pays natal et n’est-ce pas l’ensemble de la population syrienne que j’ai croisée, comme un seul homme, en une seule ligne, en opérant ce passage de la frontière syrienne à vélo ? La simplicité de mon trait et de mon passage à vélo ne concevait-elle pas comme sa suite et même son but, comme sa postérité et sa postériorité, justement de compter statistiquement la population syrienne ? Ai-je fait autre chose que remplir un contrat en traversant cette ligne-frontière à vélo ?

Car je me suis échangé avec l’ensemble de la future idée et la totalité du territoire suivant. J’ai constitué de mon côté et j’ai fabriqué pour moi la matière même, subjective, qui allait me permettre de compter statistiquement cette population par le seul trait de mon écriture. La finalité de tout ouvrage et de toute traversée de frontière n’est-elle pas la statistique et le nombre de la population ?

En tombant comme un seul trait depuis l’intensité de ma pensée, que j’aurai animée du rythme approprié à la frontière, n’est-ce pas le nombre et la population que j’ai en vue, c’est-à-dire la suite, la diffusion du trait, l’héritage du caractère, la postérité et la postériorité ? Ne viens-je pas résumer en une seule ligne, en un seul trait pénétrant qui ajoute le mystère à la simplicité, la rencontre avec la population syrienne, qui vient à moi sur ma ligne comme un seul homme et me fait remonter, pour cette raison, dans toute l’histoire qui nous a séparés ou qui nous a rassemblés ?

À la faveur de la simplification de ma ligne, n’ai-je pas le devoir, envers tous ceux qui me suivent et qui connaissent la précision de mon point, de les faire passer de l’autre côté du point et de continuer la pénétration de la frontière ? Entre les deux vides qui me pressent, ne finis-je pas par trouver la frontière et par maîtriser la façon de la pénétrer ?

Le rythme de la danse ne s’associe-t-il pas aujourd’hui précisément avec celui de la frontière, si bien qu’en traversant celle-ci, entre deux moitiés de monde, entre deux histoires passées, entre deux vides, deux corrélations et deux générations, entre deux populations, avec simplicité et avec minutie, j’aurai réussi à situer le mouvement de la danse exactement sur une ligne, à trouver l’avenir de mon livre, à orienter toute ma future pensée hors de mon territoire, à trouver la clé entre le trait et sa suite, entre la probabilité et la statistique ? À danser, enfin ?

 

 II

Je ne retrouverai plus jamais le rythme de l’aller, surtout au retour, surtout en cette fin d’année où j’ai vu aller tant de pensées sans retour possible : l’aller de mon livre, l’aller de mon père, la traversée à sens unique du mur de l’histoire – et aujourd’hui de la frontière.

Cette fin d’année sans retour, ou qui a perdu le rythme de l’aller, ne m’a-t-elle pas écrasé de son poids au réveil, comme si je devais la soulever en entier pour recommencer tout son passé (ce qui pouvait vouloir dire la rappeler, la recommencer, lui dire de retourner), ce matin où j’ai réalisé que je devais vivre la dernière journée et qu’au lendemain du réveillon de la fin d’année m’attendrait le réveil le plus difficile, le moment de remonter à vélo et de traverser la frontière syrienne dans l’autre sens – ce qui me paraît aujourd’hui une sorte d’impossibilité, puisque la frontière n’avait plus alors pour moi que le sens de l’aller, celui où je m’associais à son rythme et ne pénétrais aucun territoire après elle, mais seulement son sens même ?

Je ne pourrai plus retourner à vélo à mon point d’origine que par nécessité, celle de remplir mon contrat, de remettre le vélo à sa place en n’acceptant pas qu’il soit court-circuité par un véhicule plus rapide, c’est-à-dire transporté comme une vulgaire marchandise – lui qui transportait un secret à l’aller et avait, comme vertu, celle de simplifier le projet le plus compliqué avec son mécanisme de pédalier, celle de donner un sens à la traversée de la frontière syrienne et à la pénétration de ce territoire-là de la pensée, un sens qui n’aurait pas d’équivalent et ne serait pas échangé, qui ne connaîtrait jamais le sens du retour.

Ce vélo tourne comme la machine la plus simple de la pensée.

Il suffit de voir combien il m’a été utile dans ce projet de soulever les populations et de retourner leur regard vers la simplicité d’une idée, celle que Beyrouth et Damas soient de nouveau joignables comme à l’ancien temps, avec la méticulosité et la lumière douce des anciens tracés de carte, et au rythme de l’homme (ou du cheval) – le rythme qui sait réciproquement faire profiter la ligne de la frontière de la profondeur du territoire, faire venir à la frontière tout le passé et toute la population, toute la statistique et toute la postériorité du trait et du tracé, en un mot, le rythme qui sait donner à la frontière son sens compliqué et d’autant plus difficile à défaire et à dérouler qu’il compte avant tout dans le passé, lequel revient se presser contre la frontière et non pas dans le présent du tracé ou l’immatérialité d’une simple ligne.

Ce vélo est une machine simple de la pensée du territoire et de la carte qui rassemble ces deux moitiés de l’histoire. Il redonne à l’atome même de l’idée de voyager un nouveau poids, et à chaque mètre franchi sur la route le sens qui supporte le mètre suivant et qui l’enchaîne dans un cycle que ne vient pas distraire l’explosion d’un moteur. Ce vélo est étranger à toute force qui viendrait déchirer la fabrique du territoire et du temps et y marquer l’ouverture irréversible vers un autre temps, vers une autre course que nul ne pourrait plus jamais rattraper.

Ce vélo est cette machine simple ; il est cette idée irremplaçable ; alors comment pourrait-il être transporté, au retour, comme un vulgaire colis pesant, lui qui s’accroche à la route et qui a désormais une dent contre le territoire, qui l’a embrassé comme un ami ou un ennemi – lui qui est entré dans cette danse simple de l’aller ?

* * * * *

Le vélo sert à relier deux villes du passé par le tracé d’un homme et par le nouveau rythme de la frontière qui ne connaît plus qu’un seul sens, le sien propre – le sens profond qui s’enfonce dans le territoire et qui fait connaître aux voyageurs une autre série que la succession des pays et l’addition des kilomètres ; le sens qui produit le territoire comme un événement que l’on conquiert et duquel on ne revient pas et qui produit la frontière comme une ligne qui ne sert qu’à se rapprocher de la simplicité de la machine et qu’à s’aventurer désormais en pensée au-delà des frontières.

Le vélo est une machine simple de la pensée qui ne sert qu’à la rassembler et la joindre avec la profondeur du territoire. Il donne du territoire et de la frontière le jeu réciproque qui fait que la frontière profite de la profondeur du territoire et que celui-ci profite, en retour, du sens pénétrant de celle-là – le sens qui est d’aller et de ne pas revenir et qui est d’avoir un seul rythme.

J’aurais aimé m’enfoncer et oublier, dormir indéfiniment en cette fin d’année, retarder encore l’événement de ce chiffre improbable de l’année 2011, aussi difficile pour moi que si je devais désormais penser pour deux, une fois pour moi et une fois pour ma fille aînée qui a déjà autant d’idées que celles qui m’étaient survenues au début de la guerre du Liban, que je croyais être déjà le commencement de mon âge adulte.

J’aurais aimé ne pas retourner et ne pas régresser, ne pas avoir à enfourcher mon vélo en ce début d’année et à affronter plus dur que moi, ce pays perdu où ne m’appelle plus ni la mémoire ni la demeure, où je ne rentrerai même pas en héros et où je ne suis pas près de mourir.

Et je constate d’ailleurs que c’est la première fois que quelqu’un d’autre que moi transporte mes écrits à travers les frontières ; à croire qu’ils sont déjà devenus publics ou que c’est ma mémoire qui me devance ou qui me suit déjà, en tout cas qui constitue mon territoire désormais et le sens de mon voyage. Encore une conséquence du trait du vélo ! Encore une transformation opérée par sa machine simple ! Car le vélo est ma signature toute nue et mon seul trait. C’est comme si je ne faisais plus que signer et que ma pensée dernière ne devait plus transporter que moi.

Car il m’est impossible d’aller à vélo, de tracer la frontière dans ce style-là et à ce rythme-là, et de transporter avec moi mes écrits. La simplicité de la machine exige ce dépouillement, et je dois me rappeler que la frontière syrienne – cette façon inédite de signer – ne requiert pas de passeport ou de permission spéciale. Elle ne requiert pas l’articulation d’une autorité, une instance qui se prononcerait pour me laisser passer, mais seulement ma stricte identité de Libanais.

La formule inédite de ce voyage et de ce début d’année semble être en effet que pour la première fois je traverse des frontières et rassemble des territoires autrement que par la succession et l’addition – par l’intensité du trait et la simplicité de l’approche – et qu’en même temps la simplicité de ma machine et de mon trait m’interdit de transporter un autre bagage que mon identité.

* * * * *

Le moment de la simplicité et du mouvement de danse est celui où j’aurai rejoint les deux moitiés du pays de ma langue par la rigueur d’une machine et l’unicité d’un trait qui ne supportent plus, au-dessus de mon identité, aucun écrit et aucune surcharge de style, aucune complication de la mémoire.

C’est à croire que toutes les marques que j’ai laissées et tous les projets que j’ai commencés ne devaient plus me suivre désormais que par un autre moyen de transport et par une sorte de relais – le début de la publication pour moi, essentiellement, et la charge qui retombe sur les autres de transporter la matière que je continue de graver.

Il est remarquable que je laisse éclatée ma famille et éclaté mon projet de part et d’autre de ce style inédit et de ce tracé original de la frontière – que je déchiffre aujourd’hui comme celle qui sépare la pensée et le territoire, comme celle qui fait rentrer la pensée à l’intérieur de son propre trait et m’approche d’elle et m’associe d’autant mieux à son rythme.

C’est pour simplifier et ne plus faire de Beyrouth et de Damas qu’une seule pensée que j’ai entrepris ce tracé – pour apprendre par le corps le moindre accident du terrain et le coût véritable du voyage. Or, je voyage accompagné ; si mon moteur central est simple – celui de la pensée ou de la volonté d’avancer –, l’équipage qui me mène est compliqué ; les personnes qui voyagent avec moi ou qui m’accompagnent en pensée ne peuvent pas ne pas se retourner sur mon passage et s’interroger.

Je me demande ainsi où comptabiliser l’économie de ce voyage et où inscrire son sens. Dans le réseau chargé (d’histoire, chargé politiquement) qui joint Beyrouth à Damas, aurai-je trouvé une ligne indépendante (ou pour le moins privée) ; mon trait est-il inédit, c’est-à-dire absolu, ou faut-il le plier et le rapporter ?

Ce n’est pas une étendue ou la mesure d’un territoire qu’il faut à la pensée mais un trait compliqué, ou plutôt, une machine simple qui soit capable de replier le territoire d’une langue et la pensée d’une frontière ancienne dans l’aventure d’une seule percée, dans la course à pied à peine démultipliée d’un seul homme.

Je dis qu’il faut une signature à la pensée, un trait caractéristique, un contrat d’écriture ; il faut une exclusivité et une distinction, une différence au sein même de l’identité, un trait surprenant qui introduise la dureté dans la simplicité, c’est-à-dire qui complique pour simplifier et pour endurcir – pour refaire une seule matière et une seule endurance, une seule résistance, de toute cette carte dépliée.

Pour que ma pensée se distingue, il me faut cette route de Damas, mystique, et l’idée de ma famille qui m’accompagne mais que je retournerai sur mon passage et que j’endurcirai avec mon trait, (lequel introduira la frontière et son rythme – cette danse-là – au sein du territoire le plus intime et le plus familier) ; il me faut ce réveil et ce début d’année, et après le sens de l’aller et la découverte de la frontière, il me faut la nécessité matérielle de retourner, de retourner sans pensée et sans condition – dans l’absolu, donc – pour faire succéder à la pensée et à l’aller, leur éternité.

 

III

Qui aurait pu penser que mon voyage de retour, à travers la frontière syrienne et dans la simplicité de mon trait, s’interromprait de la sorte ?

Cette signature de mon trajet et de mon projet, cette nouvelle façon de me transporter qui est de filer à vélo, d’un seul trait, au cœur même de l’idée de voyage en famille et dans le battement même de la frontière – ce que j’ai appelé son rythme –, laissant la boîte et le projet éclatés de part et d’autre de ma ligne simple et tomber sur les autres la charge de faire voyager mes écrits désormais ;

une sorte d’anti-signature, donc, puisqu’elle consiste à ne plus écrire désormais mais à m’enfoncer au cœur du trait, à devancer l’écrit même (qui me suivrait dans le véhicule approprié) et à me jeter dans le vide qui simplifie et qui aiguise le tracé de la frontière, dans une approche de la frontière et une concentration de la pensée – ce dont est faite la simplicité de ma machine à penser –, dans une prochaine fusion de la pensée avec le trait qui rend le territoire suivant difficile à penser comme étape suivante du voyage, comme étendue ou nombre qui viendrait s’ajouter au premier, mais qui retourne la pensée vers son concentré, vers le moteur simple qui l’éloigne continuellement d’elle-même tout en l’y retournant et qui lui donne le rythme de la frontière ;

ce qui fait que la pensée s’éloigne de l’étendue et du territoire qui suivraient mais s’approche infiniment du trait de l’événement, de cela même qui produit la population après le passage de la frontière et qui fait avancer à ma rencontre, en vertu de la concentration de ma pensée dont cette nouvelle façon d’écrire et de signer est faite, comme un seul homme, la population d’après l’événement et le passage du trait, la population que j’appellerai syrienne en raison de l’ancienneté de la carte et du mythe caché au fond de ma langue – en raison de la demeure syrienne, c’est-à-dire du fond impensé qu’a toujours représenté l’idée de la Syrie dans le déroulement de l’histoire du Liban et la fragilité de son fil, en raison de nos souvenirs d’enfant terrorisé rien qu’à la mention du nom de l’armée syrienne et de cette menace omniprésente, ni bonne ni mauvaise, surgie on ne sait si c’est pour faire la guerre ou faire la paix ;

la Syrie comme la frontière de notre pensée et de notre langue du pays, qui serait venue occuper notre territoire ; la Syrie comme cette « ancienne » façon de penser où l’on ne sait si le sujet remplit le prédicat ou si le prédicat occupe le territoire du sujet ; la Syrie comme cette proximité et cette fraternité et malgré tout comme un régime étranger de la pensée ; la Syrie comme la formule du fond (de l’arrière-fond, de l’arrière-pays) qui vient stabiliser la phrase volatile du Liban et donner un sens à sa frivolité ; la Syrie dont je me rends compte que son armée (c’est-à-dire sa pensée, sa percée, sa pointe) a toujours occupé le fond de notre pensée et lui a fourni son « liant », le régime contre lequel elle devait trancher et à la fois la menace perpétuelle qui consiste pour une pensée à se faire envahir par son fond.

Ainsi, dans cette logique proche-orientale de la « succession » des territoires et de la politique, dans cette façon inédite de tracer les frontières et d’écrire l’histoire, dont je suis sûr qu’elle a bouleversé notre langue et l’ordre même de l’écriture, dans cette façon particulière de penser qui est propre à ma langue et à ma mémoire et dont ma traversée de la frontière syrienne à vélo vient d’illuminer le trait, dans cette logique, ainsi, chaque pensée aurait-elle une armée ou serait-elle une armée, prête à représenter, dans l’illumination du sujet, l’arrière-fond obscur ; chaque trait serait-il un passage de frontière, un événement simple qui engendre la population qui suit et l’occupation du territoire.

* * * * *

Ainsi, avec ma nouvelle façon de penser, que je devrais rendre prête pour la nouvelle année et qui devrait m’occuper, avec ma façon de rejeter sur le côté tout bagage et toute idée de voyage accompagné, toute machine compliquée et tout projet, toute boîte qui me contiendrait, au profit de la simple idée du pédalier et de la manière la plus simple – de la machine la plus simple – de penser, avec ma façon d’avancer vers la frontière en un seul trait et en un concentré de pensée, qui ne vise pas tant à occuper l’étendue du territoire suivant qu’à s’approcher du cœur de la frontière et de son battement – ce que j’ai appelé son rythme et qui fait qu’en avançant, je remontais dans le passé et m’interrogeais de plus en plus intensément, comme une seule et même matière neigeuse que je battais avec le mouvement de mon pédalier, sur la façon dont s’est écrite cette histoire, dont se sont séparés les régimes de la pensée, dont a été tracée cette frontière, dont se sont produites les populations de part et d’autre du trait ; avec ma nouvelle façon d’explorer l’histoire et le territoire, dans la seule incidence du trait et la simplicité de la pensée qui font que je ne découvre rien mais que j’invente à la fois l’histoire et le territoire et que l’ancienneté du trait et l’immensité de la mémoire se produisent au fur et à mesure que tourne ma machine simple ; avec ma nouvelle façon de penser qui consiste à trouver la machine la plus simple et qui fait que l’histoire et le territoire succèdent au trait et non pas l’inverse, que la façon de penser est tellement originale qu’elle invente elle-même sa suite et que le seul événement sera ici celui de la pensée, je réécrirai l’histoire de Beyrouth et de Damas, comme je l’ai fait le trait qui les joint, tout seul à vélo, tout seul sur ma pensée, c’est-à-dire que je trouverai une nouvelle façon de remonter dans la langue et dans l’histoire, d’ignorer tout le passé et tout le tracé et de faire comme si tout commençait au moment où je le penserais.

J’ai agrandi le territoire de ma pensée en en simplifiant les traits et en retrouvant, à pied (ou presque), tout mon héritage, tout ce territoire et toute cette formalité qui m’attendaient et qui m’accueillaient, cette façon d’être reconnu à la frontière, de parler cette langue et d’être capable de remplir ce petit papier, comme si c’était cela que j’avais appris en premier.

À vélo, je sors de la pensée ordinaire et de la statistique et je redeviens l’événement, la singularité du trait ; je redonne son sens à la frontière quand bien même celui-ci serait-il privé et que ce nouveau concept du voyage ne serait-il propre qu’à moi et ne transporterait-il que ma seule pensée ; mais je retrouve ce territoire et j’approche cette frontière ; j’hérite de ce pays, de cette langue et de ce tracé – de cette histoire – quitte à les réinventer et à les réécrire, quitte à sortir de la statistique et du donné et à devoir moi-même recréer la probabilité.

À cela aura servi le vélo, à cela se sera approprié le cycle de ma pensée : à revenir sur le passé, à le compliquer et à le plier, à m’en refaire l’auteur supplémentaire, et à la fois à simplifier le trait, à n’avoir plus de correspondant pour mon écriture, à n’écrire plus que pour moi et dans un seul sens, celui de la frontière, en laissant le territoire sur le côté.

J’hérite de l’arrière-pays et de la population syrienne comme partie intégrante de la carte que j’ai décidé d’aplatir aujourd’hui avec ma machine de pensée ; et il faut, avec simplicité, arrêter le cours ordinaire de l’histoire et recommencer, voir les éléments simples dont je dispose et la machine simple pour les rassembler, me dire que la matière est là, que la multiplicité inconsistante occupe tout le fond et que mon héritage n’est pas plus consistant, que la matière n’est rien d’autre que cette capacité de parler la même langue et de traverser la même frontière en même temps que l’identité que je porte et la simplicité de ma machine, et qu’il suffit que je m’associe à elle pour danser.

Beyrouth-Damas, fin d’année 2010