05.02.2010

La photographie des ruines

L’écrivain inverse la logique d’apparaître du monde. Non qu’il obéisse à une autre logique que celle du monde et que, suivant celle-ci, il apparaîtra différemment dans le monde. Plutôt, l’écriture inverse la logique entière d’apparition dans le monde, et de même que le revenant inverse l’apparaître entier de l’apparaissant, l’écrivain revient sur le monde pour écrire.

L’écrivain, revenant sur le monde, est invisible, mais il n’est pas un envers. Il est un inverse. Il n’est pas un étant-là à l’intensité minimale – ce que Badiou appelle un inapparaissant. Car il se place au nœud où la logique du monde s’articule avec son fondement ontologique.

L’écriture relève du domaine d’une métalogique. Elle n’est pas localisée mais elle se prolonge dans cela qui fait qu’une logique d’apparition est une localisation. Que les choses existent est une conséquence de l’absolu de la contingence, nous enseigne Meillassoux. Or, l’écriture n’existe pas, et n’inexiste pas non plus. Elle est le milieu de transmission de la contingence elle-même (ce qui, dans ma logique, s’appelle le marché).

Je dis que l’écrivain inverse la logique du monde au sens où il la conduit. Il l’infère. Il sait revenir sur le monde pour poser le problème inverse de l’attachement de cette logique au monde. Cela veut dire que, dans son parcours inverse, l’écrivain se rapproche du fondement et de l’ontologie. Il pénètre dans la table ; il est pressé par la ruine.

Et pourtant, l’écriture possède une logique. Elle ne revient pas à la dissolution dans la multiplicité de l’être. On peut dire qu’elle apparaît et qu’elle est localisée. Elle a besoin de s’appuyer sur une table, ou sur un bloc de ruine. Elle est le symétrique et la rencontre, à travers la table, de la logique du service.

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Ainsi la logique de l’écriture, sur le champ de ruines, revient-elle à s’y fondre. Les ruines, qui sont de la même matière que l’écriture et qui servent à l’écrivain à écrire, font venir la matière au vide de l’écriture : hors-saison, à la manière du service de l’hôtel Palmyra. Elles la font venir en dehors de la « saison » des hommes – celle qui les fait normalement se lever et abonder et converser à voix haute au moment où j’écris.

Les ruines créent la matière et font apparaître les objets de manière immanente, pourvu que l’écrivain ait su se glisser dans le prolongement du service qui seul permet de penser que si l’hôtel est désert et que l’écrivain est la seule âme qui y vive, l’hôtel autour de lui ne sera pas vide pour autant puisqu’y proviendront les couloirs labyrinthiques du service et les serviteurs qui les habitent.

(Car un hôtel peut être dit vide quand il n’est habité que par ses serviteurs ; et ainsi le serviteur n’existerait-il pas pour la logique d’apparaître de l’hôtel. Ce qui ne veut pas dire qu’il y serait nul : c’est cette ambiguïté, qui ne scintille que lorsqu’on oriente la logique et le regard sous l’incidence précise du service, qui fait surgir la matière et les objets à partir du vide, ce qui n’est pas la même chose que de dire : à partir de rien.)

Les ruines ont cette manière d’accueillir l’écrivain et d’être « photographiées » par la logique de l’écriture qui fait que les autres hommes perdent aussitôt, avec celui qui écrit sur les ruines, tout moyen de communiquer et même tout moyen de le voir (au même titre que les ruines, il n’existe pas pour eux, ils ne peuvent l’y rencontrer) et qu’en même temps ils comprennent immédiatement ce qu’il fait là et pourquoi il est ainsi occupé à écrire sur les ruines.

La communication est ici inexistante et passe sous le sujet de l’écriture. Pas besoin de savoir ce que l’homme écrit (le sujet de son écriture) dès lors qu’on le voit écrire, à cette place, sur les ruines, et servi par elles.

Dès que les autres hommes s’aperçoivent qu’un écrivain s’est fondu dans la ruine (je devrais presque dire : fondé), ils lui laissent à la fois la paix des hommes (et même, je dirai, celle des morts ; pour autant que la mort soit une question de logique, l’écrivain n’existe pas pour les hommes et n’apparaît pas pour eux – c’est un revenant) et la paix du sujet. Ils ne s’occupent plus ni de lui (de son existence) ni de la pertinence de son sujet.

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On veut photographier les ruines. Les photographies et les ruines sont faites les unes pour les autres, dans la logique ordinaire des hommes. Aux ruines dont on n’a pas encore élucidé l’être-là on substitue une photographie qui atteste qu’on a été-là, sur les ruines. On double la question au lieu de la poser.

La ruine est enchaînée à son lieu de service. L’apparaître se retire d’elle petit à petit, laissant apparaître des « petits bouts » de logique. L’apparaître évanescent de la ruine laisse deviner, à qui sait s’y attarder, la façon dont l’apparaître a partie liée avec le lieu (ce que Badiou appelle localisation). C’est-à-dire que la ruine s’approche de la condition articulaire de la logique du monde qui dit que « plus rien n’a lieu que le lieu ».

Or, la photographie reste impropre au lieu tant que ne la traverse pas le corps de celui qui se fond dans la ruine. Car l’écrivain, posé sur la ruine, a une façon définitive de la photographier qui le dispense de la regarder et de la voir apparaître. Il a juste besoin de sauter, avec sa logique d’écrire, dans le courant de disparition de la ruine, dans le reflux de son apparaître. Au lieu de plonger dans une image, qui sera trop blanche, ou trop lumineuse, ou trop précise, ou trop conforme, trop limitée, c’est-à-dire détachée, l’écrivain plonge, sur le champ de ruines, dans son écriture.

C’est ainsi que peut se définir la logique de l’écriture (qui est héritée du reflux d’apparaître de la ruine, ou plutôt du « service » de la ruine – car le champ de ruines est ce qui sert en premier lieu à écrire). L’écriture est l’épreuve photographique telle que, en s’y plongeant sur le champ de ruines, on réalise de celui-ci la photographie la plus fidèle. On photographie la ruine sans la regarder. Qu’y aurait-il à voir d’ailleurs, sur la ruine, si son apparaître reflue ?

Pour photographier fidèlement la ruine, il faut capter ce reflux ou ce retirement de son apparition, en tant qu’il laisse « apparaître », en refluant, les petits bouts de logique qui disent pourquoi l’apparaissant a partie liée avec le lieu (à la manière dont la mer, en se retirant, laisse apparaître le relief sous-marin) et que ces bouts de logique, qui apparaissent alors à l’inverse dans un mouvement de reflux, révèlent l’inverse de la logique, la démontant en quelque sorte, et non pas son envers.

Au lieu de se laisser impressionner par la lumière extérieure de la ruine (comme font les touristes) et de se laisser distraire par ce vestige d’apparaître qui est un contresens puisque le sens de la ruine est celui du reflux de l’apparaître et la découverte (à la manière d’une couverture qui se retire, d’une île qui émerge, et même, dirait Badiou, d’un « isolat » qui se distingue dans un océan de communication où le monde et la topographie, c’est-à-dire la science du lieu et de la manière de relever le lieu, ont perdu leur sens et leur tension), on se laisse impressionner par la lumière retirée, négative, de la ruine, par le rayon qui conduit le « reflux de son apparaître ». On en capte le sens en substituant au champ de la ruine une plaque sensible qui est faite du même grain, celle-là même où l’apparaître de l’écrivain reflue et où il disparaît aux regards, et qui ne trouve plus, comme photo et comme impression, que le cadre de la photo, à savoir cela qui reste quand l’image s’évanouit, et qui est justement le lieu où on écrit.

C’est parce qu’il est essentiel d’écrire dans un lieu, de prendre place pour écrire et de s’appuyer sur une table qui résume à elle seule la réaction du plan du service, que l’écriture est comme la ruine dont l’image reflue pour laisser découvrir le lieu et la logique de la localisation et que, en écrivant sur le champ de ruines, les deux ruines tombent, si j’ose dire, dans les bras l’une de l’autre ; car à la fois on photographie alors le plus fidèlement la ruine (on s’impressionne le plus d’elle en y écrivant), et à la fois on comprend, pour qui a pu y apercevoir l’écrivain, qu’il n’y a pas de meilleur endroit pour écrire que le champ de ruines.

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On me voit m’attarder sur les ruines. Je reste seul, derrière le groupe de touristes qui est emporté par le nombre, et on se demande ce que je fais encore là. Ma solitude et mon attardement sont suspects aux yeux du gardien du temple en ruines qui s’est tellement habitué au passage des groupes, et au fait que ces groupes passent sans s’arrêter et sans rien faire, que, dès que s’attarde un individu et non pas un groupe, il se précipite pour aller vérifier ce que cet individu fait-là, avant de penser qu’il y a une chose, et peut-être même une seule, à faire tout seul sur la ruine.

Car les groupes, s’ils s’attardent, restent liés par leur logique de groupe ; ils restent « servis » par la ruine au sens que celle-ci les « desservira » et les débarrassera comme elle les avait servis, extérieurement, sans attache avec la table du service ou enchaînement avec le lieu, à la manière des convives que sert maître Toni et qui restent renfermés et saturés dans leur logique de relations mutuelles et dans leur cercle de connaissances, ne rencontrant jamais le service. Les groupes, s’ils s’attardent sur la ruine, ne se détachent pas vers la ruine. Ils continuent leur conversation. Ils restent animés par leurs photographies et par leurs bobines, et personne d’entre eux n’ira voir la ruine.

La logique du reflux de l’apparaître de la ruine fait qu’on ne peut s’y attarder mais qu’il faut être emporté, et celle-ci n’a rien trouvé de mieux que le nombre, à cet effet. Car le nombre l’emportera toujours sur l’individu, si bien que le nombre est le cercle qui tourne et qui ne peut pénétrer la ruine sous aucun angle et sous aucun point ; le nombre est ce que le monde de l’apparaître a préparé comme passage « naturel » sur la ruine.

Un individu qui s’aventure tout seul sur la ruine est aussi suspect que celui qui va dîner tout seul au restaurant, sans parler de la possibilité qu’il s’y attarde, qu’on ne comprendra pas du tout tant qu’on reste emporté par la logique du nombre, et qu’on comprend tout à coup parfaitement, sans qu’on sache exactement ce qu’on a compris là, quand on s’aperçoit que l’individu qui s’attarde sur la ruine, ou tout seul à la table de restaurant, s’est mis à écrire.

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Là où cela se décide que la logique de l’apparaître doive se replier sur le lieu quand elle reflue est le virtuel, ce que j’appelle le lieu du marché, et c’est pourquoi je disais que l’hôtel Palmyra est le virtuel du champ de ruines : là se réarme et est resservie l’écriture.

Si l’écrivain photographie fidèlement le champ de ruines en y allant produire son propre reflux d’apparaître, c’est à l’hôtel Palmyra qu’il se retire (en face des ruines). Et ainsi l’écriture, qui hérite sa localisation et sa logique du service des ruines, élit-elle domicile et réside-t-elle dans l’hôtel qui en est devenu le prolongement, celui dont le service est insondable comme le sont les objets du champ de ruines, et qui sert et dessert les touristes festivaliers à seule fin de mettre l’écrivain en contact avec le nœud du service qui inverse le monde.

L’hôtel Palmyra fait face au champ de ruines et je rêve à une topographie qui serait débarrassée de toute autre marque et de toute autre croix que celles du temple en ruines et de l’hôtel qui lui fait face, l’hôtel apparaissant alors complètement pour les ruines, complètement tourné vers elles, même pendant le sommeil de ses hôtes qu’il ne ferait que préparer pour revenir sur les ruines le lendemain.

Et je pense alors ce que deviendrait la résidence en cet hôtel si on en inversait le sens même et qu’on ne venait plus en ce lieu, en ce site, en cette ruine, que pour habiter l’hôtel Palmyra et pour rencontrer son service insondable et non pas pour visiter les ruines : pour examiner cette logique du service qui permet de compléter celle de l’écriture.

Et je pense que la compagnie de maître Toni (tout le monde la recherche, mais il reste seul) est le correspondant de la « non-solitude » de l’écrivain sur les ruines.