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02/01/2015

Pièce de l'écriture

Comme ce long fil me paraît silencieux ! Il m’est devenu impossible de respirer. Je me demande à quoi ressemblerait le monde et que serait la lumière, de quel goût serait l’eau ou serait l’air, si je retirais enfin ce fil de ma gorge. La longue explication silencieuse, la façon dont j’ai traité la lumière et dont j’ai trouvé refuge dans la boîte, font que je suis impropre au travail d’écriture externe, dont le résultat serait le roman ou le récit.

De l’extérieur, toutes les choses écrites se ressemblent, mais il y a de fortes chances que mon corps n’ait servi qu’à se transformer en cette longue phrase. En retirant le fil, ainsi, je m’éteindrais et je partirais avec mon mystère. J’ai pourtant vu la lumière briller, parfois, à la limite ou sur le bord. Il doit bien y avoir, dans mon long mystère, quelque chose de vrai. Qu’aurai-je distingué ainsi ?

C’est maintenant que se décide la matière accumulée, or celle-ci a la nature d’un aiguisement de la pensée. Je n’ai rien fait d’autre que me soustraire (aux tâches et au temps ordinaires). L’âge de la pensée est pour moi celui de l’aiguisement. Si je devais me rassembler, que pourrais-je exactement emporter ? Mon plus grand projet et ma plus grande réflexion seraient de déterminer aujourd’hui ce que je dois faire exactement pour m’extraire, pour conclure que tout le fil accumulé n’a servi qu’à trancher et aiguiser la matière et qu’il ne me reste plus qu’à l’orienter.

Je fabrique essentiellement une flèche. Dans la pointe se joue l’impossible ; c’est de l’impossible que le réel que j’envisage est essentiellement fait. Ainsi, il était impossible de calmer le chien qui aboyait et qui m’empêchait d’écrire, et pourtant je l’ai fait en l’attachant précisément avec le fil de mon écriture.

Quelle grande conquête ou avancée de la pensée que celle qui m’a permis d’associer le chien enfin à mon écriture ! Oui, cela m’a pris du temps pour le comprendre, mais tout cela qui aboyait et qui se jetait dehors, tout le museau de la bête qui se jetait par la gueule à l’extérieur de la pensée, tout cela n’avait finalement d’autre destination que de rejoindre la pièce de l’écriture et le cœur de la pensée.

Rassembler mon fil, rassembler l’aiguisement, rassembler la soustraction et tout ce que j’ai enlevé de moi pour ne garder que l’instinct de l’écriture, cela a consisté à rassembler le chien dans la même pièce que moi. Il y a fort à parier que l’instinct chez lui respecte la pensée en moi, qu’il a instinctivement compris le chemin de ma pensée et qu’il a choisi de faire taire son aboiement et de retarder sa sortie, le temps que je pénètre dans ma tête et que je continue cette matière-là, sans le son ou la lumière.

* * * * *

Réciproquement, peut-on envisager que mon association avec le chien me fournira l’inspiration qui me manquait ? C’est dans l’espace creusé par mon seul fil que j’envisageais de m’extraire et me retourner. C’est en ignorant tout autre espace que mon propre fil – ce qui est donc le contraire de l’espace – que je comptais transformer le fil et le diriger vers l’extérieur. Mais cela était-il réalisable en soi ? Cela ne requérait-il pas plutôt l’opération de l’impossible  et de faire advenir, comme je l’ai fait, la polarité et l’extrémité de l’opposition là où il n’y avait que l’unité, et je dirais même la monotonie du fil ?

Ainsi, à l’endroit du fil où je pensais être absolument seul et où donc j’étais dérangé par tout ce qui se jetait à l’extérieur, où je pensais réaliser l’impossible et détourner le fil sans le couper, je réalise que l’impossible consiste précisément à faire entrer le chien. J’ai l’impression que sa gueule a donné au fil un autre chemin et une autre ouverture.

Il y a quelque chose qui surprend la pensée, et c’est son propre instinct. Ma pensée m’a surpris avec sa capacité à dévorer le chien – là était son instinct, et même son destin. Elle que je croyais affolée et absolument contraire au dehors et au chien qui aboyait, voilà qu’elle invente une nouvelle association et qu’avec la masse du chien venue la rejoindre à l’intérieur, elle trouve la meilleure combinaison, et je dirais même la paix.

C’est un véritable projet pour la pensée et une véritable réalisation que de voir le chien enfin couché à ses pieds, enfin réduit, ou plutôt investi de la mission de garder le fil de l’écriture. Ce qui était son opposé – cette constante surexcitation, cette agitation du chien – s’avère être au contraire son meilleur allié. Et je crois bien qu’avec ce chien que j’ai maîtrisé en écrivant, je viens de trouver le compagnon parfait de l’écriture.

J’imagine que lui non plus, qui se jetait perpétuellement à l’extérieur avec sa masse et son instinct, n’attendait que mon grattement de papier, que la matière et la friction et l’instinct de mon écriture, pour se calmer et s’aligner. Le chien de chasse cherche instinctivement le chasseur, ou le chien berger son berger ; sans doute mon chien fou et instinctif, terrifié comme moi par l’extérieur et ne trouvant pas le fil, cherchait-il son écrivain et a-t-il fini par le trouver.

Une fois ce chien couché à mes pieds pendant que j’écrivais, j’ai compris qu’il ne pouvait plus me déranger mais qu’en même temps, il n’avait pas disparu et qu’il représentait toujours l’extérieur qui se jetait. Justement j’avais besoin de cet extérieur et de cet instinct dans mon écriture enfermée. Je ne me doutais pas qu’il fallait injecter dans le fil de mon écriture son absolu contraire – ce chien – pour lui livrer enfin tout l’espace qui lui était interdit, ou pour lui donner cette grande gueule qui lui manquait. Cet espace, cette gueule ouverte à l’intérieur, dans la stricte dimension du fil, m’aide enfin à le retourner avec son strict contraire.

On peut penser qu’avec ce chien réduit à mes pieds, avec ce compagnon trouvé de mon écriture, plus personne et plus aucun être humain ne me dérangera. Sans doute, de son côté, le chien apprend-il à écrire, je veux dire que la discipline à laquelle je l’astreins, qui est de rester calme pendant que j’écris, doit être inédite pour lui et que je dois être un maître bien particulier.

Chien de chasse, ou chien berger, existe-t-il la race du chien de l’écrivain ? Ou le chien bâtard, qui est le plus intelligent, qui se jette à l’extérieur mais en gardant le sentiment qu’il manque un intérieur à cet extérieur, c’est-à-dire un fil conducteur, une chose plus vive que l’instinct et qui est la pensée, trouvera-t-il la ressource d’apprendre et de s’adapter à la discipline de l’écrivain ?

Je me demande ce que deviendra mon chien après des années de traitement ; quelle conception de l’écriture il finira par avoir s’il me voit ainsi la poursuivre avec cette constance et cette longueur de temps. Réciproquement, quel genre d’écrivain deviendrai-je si, en plus d’une table et d’un cahier, je considère désormais comme support l’instinct du chien bâtard couché à mes pieds ?

* * * * *

Les plus grands contraires peuvent se rassembler dans une pièce, qui sera alors soustraite au monde. Dans le monde aura alors momentanément disparu l’aboiement du chien. On se demandera où est passé le chien, et on s’attendra à tout sauf à le trouver en compagnie de l’écrivain que ce chien dérangeait le plus. Appelons cette pièce la pièce de l’écriture, puisqu’il s’agit d’une soustraction, puis d’une invention.

Étant donné le silence qui sera fait dans le monde, on pensera à une unité et on ne s’attendra pas à trouver, une fois que l’on ouvrira la pièce, les deux contraires réduits l’un à l’autre. La paix s’est faite dans le monde en en soustrayant, dans une pièce, les deux contraires les plus durs, le chien qui aboyait et l’écrivain que cela dérangeait. Mais ne faut-il pas, réciproquement, de l’unité trouvée dans le monde après la soustraction des contraires, déduire une unité des deux contraires à l’intérieur de la pièce ? Et l’unité ne fera-t-elle pas alors la force ?

Sans doute la force de l’écriture apparaîtra-t-elle à celui qui ouvrira la pièce et y trouvera réunis les contraires, le chien absolument réduit à garder le fil de l’écriture en silence, et l’écrivain que l’instinct du chien ne dérange plus mais pour qui il résume désormais l’instinct du monde – cela, dans le monde, qui veut constamment se précipiter à l’extérieur mais qui est justement réduit au fil intérieur – et cette façon de faire apparaître la force de l’écriture au lecteur extérieur sera-t-elle ainsi la meilleure façon de la traduire, d’opérer la transformation de l’extérieur en intérieur, ce qui est la définition même du travail de l’écriture.

Avec l’aide du chien, qui ouvre désormais sa gueule dans le cœur même de mon écriture et qui en dévore le fil à ma place, je parviendrai peut-être enfin à extraire le mystère, à opérer cette dissociation dans le fil de mon écriture qui me permettra de m’occuper enfin de l’extérieur et de commencer à raconter ou à inventer.

Soit donc le chien aujourd’hui associé à cette grande maison dont je veux commencer à explorer le mystère. Aurai-je suffisamment de force pour cela ? Ne dois-je pas commencer la recherche en enfermant le chien dans la même pièce que moi ? Sans doute l’instinct du chien me permettra-t-il de regarder dans le fil étroit de l’écriture et d’y apercevoir les premiers défauts de la pensée, les premières intermittences qui me permettront de pivoter.

Pour sortir de la pièce de l’écriture et pour commencer d’explorer le mystère de la grande maison, il a fallu que je m’associe avec ce chien, que je le réduise à mon écriture et que je réduise le monde à lui. À ce moment seulement, une fois introduit dans mon fil le premier élément extérieur, le premier bout de l’instinct du chien, pourrai-je avoir la force de me détourner de moi et de regarder à l’extérieur.

La discipline du monde extérieur s’acquiert, pour un écrivain enfermé comme je suis, en s’enfermant d’abord dans la pièce de l’écriture avec le chien. Je vois bien qu’il reste silencieux mais qu’il tourne en rond. Lui aussi ne demande qu’à sortir. Oui, on peut dire qu’il écrit tout à fait maintenant, qu’il accompagne l’écrivain, ou peut-être simplement qu’il l’imite.

Le mystère de cette journée est premièrement qu’il fait beau. Mon instinct me dit de me jeter dehors et d’enfourcher mon vélo. Ce qui fut fait. Mon instinct a ouvert le fil de l’écriture, et de longues heures sont passées, une journée entière, avant que je le reprenne. Ce que je fais à présent sans sauter de ligne ; car cela confirme que l’obsession chez moi est plus forte que l’instinct.