18.11.2009

Créateur de la table

Logique du livre et logique du service ; dont il faut faire correspondre les intensités point par point, chose qui devient possible dès lors que l’auteur du livre que je suis devenu (et que je serai toujours dans cette manière de revenir sur mon monde comme un revenant) s’accorde avec le créateur de la table et de toutes les tables, avec la culmination du service, en ce milieu d’août, en ce centre du monde du service, en ce point d’intensité maximale qui distribue le monde entier et qui l’ouvre, où cela deviendra absolument ouvert, c’est-à-dire absolu, de connaître le lieu où sera placée cette table.

(Revenir sur le monde afin d’en inverser la logique, afin d’y affirmer doublement ma disparition et de déclarer ouverte la logique du monde suivant qui ne s’aligne pas avec le précédent mais qui s’impose tout seul, comme le monde qui reste (tandis que je reste), comme la matière qu’il ne reste plus qu’à tirer de ce que, pour relever la logique du monde d’avant et l’inverser, il m’ait fallu revenir et disparaître comme l’inverse et non pas comme l’envers.)

Je n’ai plus besoin de lieu particulier dès lors que je suis assuré d’être suivi et reconnu par maître Toni. Avant de lire Badiou, j’avais écrit sur la disparition de la table, qui était devenue le support de l’impossibilité de nommer l’événement de la continuité de l’écriture, et j’avais alors réussi, une fois parvenu à ce point du monde où la question, avec ou sans la table, était simplement celle d’écrire ou de ne pas écrire, à maîtriser le support, c’est-à-dire à en devenir proprement l’auteur, en plus que d’être l’auteur de l’écrit ;

c’est-à-dire qu’en plus du vide sur lequel je savais que je devais m’appuyer pour écrire (la fente dans la table et la face unique de la contingence qu’elle était) j’avais réussi à reconnaître la disparition de la table, en mon seul nom et au nom de l’apparition de ma seule écriture (de reconnaître cette disparition étant, en quelque sorte, mon nom d’auteur et mon droit d’auteur), et à faire ainsi, au nom de la disparition de la table irremplaçable pour mon écriture – au nom de sa trace –, de toute table une table possible pour écrire.

J’étais ainsi parvenu au point de mon monde où la disparition de la table se confondait avec la décision d’écrire et j’avais maîtrisé ce point. Je m’étais affranchi de la tyrannie de cette table et de la domination de son chiffre, et je m’étais fait l’auteur de toute future table contingente sur laquelle j’allais pouvoir écrire. Mais c’était avant de rencontrer enfin le créateur de la table, celui qui ne la trouvait pas dans le monde, pour qui elle n’était pas contingente, mais qui l’avait libérée de l’étendue du monde et de son système de coordonnées, et qui convenait à ma logique d’écriture en ceci que, alors même qu’il est essentiel que celle-ci soit située et trouve un lieu où poser sa croix, l’affranchissement de cette croix et de cette localisation (de cette contingence) ne se faisait pas, aux mains de maître Toni, n’importe comment, comme si, en me libérant de la nécessité de me placer, il me perdait, mais en vertu de l’intensité du service qu’il maîtrisait.

L’intensité de mon écriture a absolument besoin de la contingence de la table, c’est-à-dire de sa matière première, pour se développer (elle qui n’est qu’une enveloppe), à moins que je ne trouve, dans le créateur de la table, une intensité absolument symétrique à la mienne, et que je ne reconnaisse que ce n’est pas tant le lieu du monde et le plan de la table qu’il me faut, mais la réaction sous-jacente du service (comme si en appuyant sur la table, c’était bien mon écriture que je produisais d’un côté, mais c’était surtout la force du service que je suscitais par réaction de l’autre – action et réaction, ou la physique des supports). Or, voici qu’avec maître Toni, j’en détenais le point absolu, le créateur, à condition qu’il me suivît.

Je ne suis plus seulement l’auteur de la table, celui qui a nommé sa disparition, mais j’ai maintenant conclu un accord avec le créateur de la table.

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Je parle d’écriture et de cette forme majeure de disparition, de cette poursuite continuelle de l’inversion de l’intensité du monde (pour cette raison, bien plus forte qu’un envers), de cette logique du livre qui est en tout point l’inverse de celle du monde, et pour preuve, ma disparition récente de la maison Khalil, ou mon parcours des points de ce monde à la manière d’un revenant, dont on peut dire qu’elle n’est ni plus ni moins que la répétition universelle, et non pas générale, de la manière d’écrire un livre : si mon monde devait devenir un livre, et par là même illustrer la façon dont tout monde peut devenir un livre, c’est ma disparition récente, due à l’apparition de l’auteur d’un livre majeur, de la maison Khalil, qui est pour moi, absolument, le point du monde où celui-ci se retourne pour devenir un livre, et qui n’est pas une simple décision interne au monde.

Je me suis déjà réfugié à l’envers du monde des apparaissants, dans la fente de la table sur laquelle j’écrivais, à la manière de l’insecte. J’avais découvert l’entrée à ce monde inverse, la pénétration de la matière et l’introduction en son sein, le complément de matière qu’était cette fente, et j’avais poussé l’intensité de ma pénétration jusqu’à entraîner, suivant ma logique de disparition, celle de la table entière. Mais je n’avais pas encore découvert le monde dont la logique était absolument l’inverse de celle de l’écriture. Je m’étais arrêté à la disparition comme seul plan (en premier lieu, celle de la table), et je n’avais pas encore bien analysé que la table d’écriture (celle qui m’a été depuis longtemps préparée ou celle qui m’attend à toute occasion) était avant tout un objet du monde du service, et qu’à toute écriture était nécessaire, en plus de l’écrivain et de la table sur laquelle il s’appuyait, le monde du service de laquelle cette table relevait.

L’écriture est une disparition. À toute écriture son service de table ; et je peux même compléter cette logique en énonçant qu’à toute disparition (dont l’envers est une apparition) est également nécessaire un service. Ainsi, à la disparition du fils de Philippe Y., le service funèbre. Une table, dressée là aussi, où l’on dessert l’enfant disparu et où apparaissent tous ces gens, selon la même logique inexorable.

Car c’est bien cela qu’opère le maître de cérémonie, le prêtre qui officie le service funèbre, le créateur de ces tables-là où l’on écrit, c’est-à-dire où l’on disparaît et où disparaissent les enfants. Ce qu’il nous sert, c’est, en substance, le rite, ou la routine, de la disparition de l’enfant, selon la logique du monde religieux, ou tout simplement, funèbre. Il nous sert la manière d’accepter la disparition de l’enfant et d’y croire – je dirais, phénoménologiquement, la manière de voir cette disparition.

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Or, je suis allé vers cette logique du service funèbre, ce matin-là, en passant d’abord par la table de Faqra et la culmination du service ; le matin d’une journée ordinaire (d’écriture) qui commençait seulement, mais qui serait extraordinaire comme toutes les autres, à condition que j’en capture, dès le matin, point par point, toute la logique, et pourquoi pas, ce matin-là, celle d’un enfant disparu.

Quelle différence cela fait-il ? Comment, à partir de cette table matinale où se correspondaient l’intensité de l’écriture et celle du service, aller vers le service funèbre, faire l’aller-retour Faqra-Beyrouth pour ce service-là et, le même jour, le soir, l’aller-retour Faqra-Baalbek pour un service de scène d’une autre nature, mais dont la logique est peut-être similaire : pour assister à La Traviata?