15.05.2012

Le maître des clés

Différentes méthodes de descente du gradient et d’optimisation de la fonction coût. Voilà ce qui me retient aujourd’hui et qui gratte à l’intérieur de ma tête comme le souvenir d’une ancienne blessure, comme une cicatrice qui me démange. Pourquoi le choix de la méthode d’optimisation serait-il moins grave qu’un autre ? Je suis un élément de ma boîte, un tour de la bobine de l’histoire comme les autres, et c’est de temps en temps qu’une vague me soulève sur la crête et me laisse apercevoir le relief du terrain.

Ainsi, avec le maître programmeur qui est plongé dans son office et qui doit avoir du terrain la vision microscopique du code et de la suite des instructions qui s’enchaînent,

(On peut dire de lui qu’il m’a depuis longtemps dépassé dans l’histoire et dans la profondeur de ma boîte. On peut dire qu’il l’habite et qu’il m’y reçoit quand il veut avec quelques mots gentils, quand ce n’est pas pour en jaillir en silence comme un dragon chinois. Car la logique et même la culture de la boîte sont là condensées.

J’irai au bout du monde et inverserai ma propre boîte avant d’inverser ce dernier lorsque je devinerai l’exacte combinaison de la tête de Wang qui passe aujourd’hui pour la combinaison de ma boîte et la remplace. C’est en voyageant en pensée dans la tête de Wang – et pour cela, je n’aurai pas besoin de me déplacer physiquement – que je pourrai réaliser mon transfert et ma correspondance et visiter le lieu de ma boîte.

L’étrange est beaucoup plus familier que l’on pense, et l’extrémité est là tout entière contenue dans mon jouet. Sans doute l’imminence du voyage au bout du monde me presse-t-elle, avant le départ, de regarder le bout du monde qui se rassemble aujourd’hui à ma propre porte, dès l’ouverture même de ma propre boîte.

Avec le voyage de l’extrémité, ce sont encore les transformations topologiques qui m’attendent. Avant de mettre le monde en boîte et de m’offrir le plan de pareilles pensées, c’est de nouveau la reliure du livre qui vient à moi. Je voyage en pliant la surface, dans un grand geste dont le sens est l’écriture du livre, et la perspective du voyage à Sydney, qui s’est lui-même ramifié en les villes de Hobart et de Melbourne, me redonne le point de la naissance du livre à l’intérieur du livre, ce que Blanchot appelle le point d’où naissent tous les livres.

Le livre est une sortie qui relie et replie le monde vers la pensée sans en déchirer la surface. Au lieu du tour du monde, on tourne les pages d’un livre, et si le monde est un livre, je pourrai me dispenser de la plus grandiose technologie et réduire la plus grande œuvre artistique au simple volume d’un livre. Si je trouvais la transformation selon laquelle ce que je fais – dans la précision de mes transferts et l’exactitude de mes seuils, dans le geste de compresser l’Australie dans le seul point où je m’adresse à Wang et réalise ce qu’il fait au sein de ma propre boîte – est équivalent à l’écriture d’un livre, alors mon œuvre serait trouvée et ma surface serait assurée de se dérouler à l’infini.

Le réel mathématique n’est pas là où l’on pense, m’apprend Lautman ; il est plus élevé et plus abstrait, sans doute également plus profond. On voit du pays en accédant à ces transferts de la pensée, en dissociant les idées en notions simples et en laissant aller celles-ci toutes seules vers leurs extrémités. Ainsi le réel géographique de ma boîte serait-il à extraire de l’histoire et de la chronologie et à lire exactement dans l’équivalence entre deux extrémités, selon l’axe où elles se regardent, maintenant que je les ai dissociées, celle du voyage de Wang au centre de ma boîte – ce que Wang y a préparé pour moi et y a programmé – et celle de mon prochain voyage au bout du monde, qui vient affirmer le point en s’appuyant sur celui de Wang.

Le réel dont ma boîte est faite tient exactement dans la coïncidence de ces points extrêmes qui se contrediraient dans la logique ordinaire. Je saisirai ce réel lorsque je saurai comment cela se fait qu’au moment où je disparais au bout du monde dans le projet d’envelopper mon livre par son extrémité (laquelle revient, comme toujours, d’Australie), je parle à Wang des dernières façons de descendre les puits des fonctions coût au sein de ma propre boîte.)

j’échange, au-dessus des vallées et des gorges profondes de ma boîte, au-dessus des canaux étroits où coule et navigue et s’entortille et s’insinue cela qui progresse malgré tout dans ma boîte, 

(Car le progrès lui-même est devenu paradoxal dans une boîte comme celle-ci, où s’est tellement repliée et reliée la surface qu’elle reproduit à l’intérieur de la boîte la géographie exacte d’un cerveau et bientôt d’un livre entier.

Comment juger le progrès selon une ligne ? Qui se souvient de l’histoire pour l’arrêter et pour nous faire des signes, depuis l’endroit où il serait resté, qui pourraient nous aider à mesurer la distance et le progrès accompli ? Le progrès se mesure-t-il à la taille du code et au volume d’un livre, ou plutôt à la texture, la profondeur et la gravité de ce réel qui rassemble toutes les extrémités et me livre, dans l’extrême densité, à la fois l’idéogramme au sein du jouet, à la fois la plus courte distance au milieu des extrémités, à la fois la clé du livre et le milieu exact de l’événement – ce point à la fois culminant et le plus profond à partir duquel, si je l’intégrais et le dominais, je commencerais à progresser et aurais maîtrisé la matière du livre que j’écrirais à ma manière ?

Le progrès serait-il accompli par Wang, qui n’a jamais bougé, et serais-je là dans cette boîte afin de le mesurer, moi qui en partage la tête avec Wang et accumule au même point les extrémités du monde, du livre et de la pensée ? Le progrès ne se mesurerait pas, ainsi, par la distance parcourue ou le temps passé mais par ce prélèvement ponctuel de la matière, par la profondeur instantanée du puits, par la couleur et la vibration fondamentale de l’événement où je suis.

Le progrès se juge sur place et il consiste à mesurer instantanément la capacité, ce que la boîte peut contenir aujourd’hui : l’extrémité de mon voyage en Australie et la clé de mon livre qui en revient vers moi, ainsi que, sur le chemin d’y aller et de parvenir à l’extrémité de ma pensée, cet arrêt à Singapour où un autre Chinois, qui souhaite maîtriser la volatilité et se poster, à son tour, au cœur de l’événement, m’intercepte au nœud exact de mes écrits passés et m’interroge sur l’article qui en fournit la clé.

Le progrès serait-il la charge la plus lourde, celle de dire la direction où aller maintenant, et qui m’incombe ? Car le progrès ne se mesure que sur le côté, dans la plus légère et imperceptible oscillation de ma frange. Le progrès n’accumule pas le chemin du passé comme une ligne qui le presse, mais consiste à me surprendre moi-même aujourd’hui par la proximité du bord, par la résistance que le bord m’oppose et par mon envie de me précipiter dans le vide qu’il défend.

Le progrès serait ma façon de me cabrer – stoppé, d’un côté, par le vide imminent et poussé, de l’autre, par l’inertie de la machine et par l’énergie accumulée. En me couchant sur le coté, je mesure le « vent » du progrès et je décide alors où aller. Je me retire du mouvement de la boîte qui me cache la lumière et je regarde le changement de couleur de l’espace qu’elle traverse, l’onde transversale qui sonde le milieu autant qu’elle mesure la distance depuis l’origine.

Le progrès consiste d’abord à saisir le réel contre lequel ma boîte se presse et émet le son fondamental, la matière latérale contre laquelle elle résonne. Le progrès ne consiste pas à avancer mais à faire le point, à analyser la matière que les autres n’aperçoivent pas.

Notre pénétration dans la géographie et dans l’histoire se mesure aujourd’hui à la combinaison exacte de l’axe suivant lequel je vais rejoindre mon livre et ce qui en ressort à Melbourne et de l’axe le long duquel ma boîte me freine et m’impose aujourd’hui de m’arrêter à Singapour, afin d’expliquer son contenu au nouveau maître de la volatilité et de résoudre l’énigme qu’il me pose comme un sphinx, lui qui s’est arrêté au nœud de ma pensée et à l’angle de la boîte, lui qui a cru ce que j’ai écrit dans le passé.)

des appels de reconnaissance, des signaux qui nous aident à nous repérer. Je lui demande des éclaircissements sur les meilleures façons qu’il a trouvées de descendre dans le puits du problème.

* * * * *

Je me plais à dissocier les notions et à les mener vers leurs extrémités. C’est ça qui s’appelle jouer et suspendre, au cœur de l’événement, l’histoire et le temps. Je veux jouer avec ma boîte et précipiter aujourd’hui de son intérieur soit l’explosion la plus grande soit la réorganisation la plus profonde.

Il y a un temps infini qui coule et où ma boîte semble attendre mon retour éternel. Car je suis parti comme Ulysse à la conquête du bout du monde, qui n’est peut-être qu’une idée, un mythe, ou simplement un concept. J’étais sérieux quand je disais que je comptais, à travers ma boîte – en la traversant exactement pendant qu’elle traverse l’époque et qu’elle traverse le monde, pendant que l’époque et la technologie reviennent même à travers elle –, écrire un livre qui ne serait pas seulement une destination mais qui aurait accumulé en chemin toutes les couleurs et toutes les densités des atmosphères traversées.

Le livre se double et se complique lui-même, comme concept, du concept qui fait qu’à son moyen et même par son milieu, je peux voyager et traverser le monde, retourner l’histoire et parvenir à l’origine de la pensée.

À l’idéogramme contenu dans ma boîte et au jouet de Hong Kong, que je revenais chaque fois saisir sur mon chemin du bout du monde, je veux aujourd’hui superposer mon arrêt à Singapour, dans un intervalle imprévu qui est venu s’insérer à la demande du Chinois qui veut comprendre ce que l’on fait – le secret de la fabrication, la clé du code qui pourra ouvrir le chemin du marché. Après le temps du jouet et ce que j’aimais compresser en un seul point sur mon chemin du bout du monde et de retournement de ma pensée, vient le temps aujourd’hui de l’extraction du concept, et de l’interrogation directe.

Le concept est enfin pris au sérieux ; voici le Chinois de Singapour à qui l’on demande de tracer un nouvel horizon derrière la convexité. Les temps ont changé et cela confirme qu’il n’y a plus que le désert de l’autre côté, que du côté où l’on compte capter la convexité, on ne détecte plus sur le radar aujourd’hui que les voyages de ma pensée autour du monde et les seuls signaux que j’émets, quitte à me faire remonter dans mon propre passé, à me faire suivre ma propre trace et extraire à Singapour le concept que j’avais alors chiffré en attendant des temps meilleurs.

Car j’ai appris que la chronologie n’accompagnait pas forcément l’histoire ; et de ces décalages et de ces plissements du temps peut au contraire se définir exactement la matière avec laquelle le livre et la pensée sont faits.

J’ai laissé comprimée une pensée entière dans ce point sur lequel le Chinois de Singapour a mis le doigt. Je l’avais alors pensée dans un événement éternel et voici aujourd’hui que cet événement revient. J’ai joué avec la pensée d’un côté de l’histoire, comme on joue avec les dés, et je récupère aujourd’hui le concept de l’autre côté.

La matière aujourd’hui peut provenir pour moi exactement de cette dissociation. Je peux oublier momentanément les extrémités, laisser Sydney pour l’instant emmagasiné dans son bout du monde et la galerie d’art tout entière tendue et vibrante dans sa ligne privée, et ne plus entendre le progrès que de façon circulaire, comme la bobine qui déroule, aujourd’hui, à Singapour, le chiffre que j’ai enroulé, à l’aller, à Hong Kong. Mon aller-retour au bout du monde et du livre se flanque aujourd’hui de deux arrêts, l’un à Hong Kong, l’autre à Singapour, l’un pour jouer et remonter dans mon enfance, l’autre pour accoucher aujourd’hui de ma boîte et la soumettre enfin à son test historique.

Car la taille de l’histoire qui m’attend dépend aujourd’hui de mon passage par Singapour. C’est à la mesure de ce que je pourrai étendre là, comme futur monde et comme future surface de marché de la volatilité, que se dessineront, au foyer, les lignes que je compte parcourir avec mon futur associé et les contours de notre projet. C’est sans doute mon associé qui soulèvera les masses d’argent, mais c’est moi qui m’adresserai à la taille de l’histoire et qui mesurerai le progrès. C’est à Singapour que je mesurerai celui que ma boîte a accompli ; c’est à Singapour que je mesurerai la distance que Wang, sans bouger, a déjà franchie.

* * * * *

À Singapour, je compte ouvrir le coffre à secrets et m’introduire de nouveau dans le cœur où bat l’événement, au milieu du point aléatoire – ce que j’ai laissé actif comme un volcan dans les couches de mes écrits passés. Après la géographie, le concept codé et chiffré me fournit aujourd’hui la géologie. D’entre les barres des régimes de volatilité je libérerai le dragon de chez moi, je relâcherai enfin Wang qui n’a jamais bougé et qui a semblé, au contraire, accumuler tout ce temps et toute cette immobilité pour détecter la meilleure façon de descendre le gradient, pour viser en un seul trait le fond du puits et accélérer ce profond conflit du temps et de l’espace, de l’intervalle et de l’accident du terrain, qu’on appelle l’optimisation.

J’ai optimisé mon concept et j’ai même, ces derniers temps, plongé vers le fondement, vers la substitution ultime de Jean Ville, reprise par Shafer & Vovk, que je ne me priverai pas de raconter à Singapour comme la fin enfin dépassée de la probabilité et la marche continuée, après sa ruine, vers le concept de prix et de stratégie de trading, pendant que Wang optimisait, de son côté, la procédure.

Tout va se jouer à l’intérieur du coffre, au milieu des régimes où vibre sans arrêt le point aléatoire de non capture de l’image du marché. J’ai déterminé que tout était déjà écrit dans l’article où le Chinois de Singapour a su identifier ma pensée, et le jeu consistera pour moi, dans mon arrêt à Singapour, à en convaincre le propre monde qui l’entoure, à doter ces voyageurs de la convexité de la machine qu’ils méritent.

Car voici un stade de commencement et de virginité qui n’envie rien à celui de lancer un fonds. À moi de convaincre ce monde que, dans son cisaillement et son soudain plissement, entre le mur de l’histoire qu’il a retourné d’un côté et celui qu’il s’apprête à ouvrir de l’autre, il ne peut que tomber au cœur de ma technologie, chuter au fond du puits où commence l’infinité du marché et se décide, sans arrêt, le passage entre la forme et la matière.

L’accélération de Wang vers le fond du puits (où vient me rencontrer un autre dragon, dont une seule lettre du nom a changé) et mon accélération vers le fondement de la probabilité, dans une critique qui détient la clé et la nouvelle genèse, convergent vers le moment où la procédure trouvera le plus vite possible le prix et où je trouverai le plus vite possible le mot à dire et le plan sur lequel je vais faire marcher le monde.

En un mot, le point consiste à rappeler la propriété centrale du modèle à régimes qui est justement son manque de structure stochastique prédéterminée, son total mépris des distributions arrêtées et des probabilités et sa seule dépendance vis-à-vis des futures recalibrations – ce que j’appelle le prix, dans l’anticipation la plus claire du concept qui dit qu’aucun prix ne l’est jamais que dans la mesure où il capte un produit dérivé de complexité plus grande qui ne soit pas redondant avec les précédents.

Ainsi, que le modèle à régimes soit arrêté à un niveau donné d’incomplétude du marché voudra potentiellement dire qu’une famille de produits dérivés exotiques n’auront pas leurs prix de marché expliqués et qu’à la prochaine recalibration, ces prix reconnus et intégrés feront remonter le marché au degré d’incomplétude qui convient. Sachant que l’anonymat des régimes est là pour attester que ce degré supérieur était depuis le début intégré – car voici l’événement de la recalibration qui crée lui-même ses propres possibilités –, sauf qu’il n’était pas identifié.

Car le marché, qui n’a aucune structure et qui ne se met pas à jour comme un système physique évolutif, remonte au contraire toujours vers le passé infini, vers la source depuis laquelle tous ces événements sont toujours provenus. L’espoir est alors que cette recalibration s’expliquera au sein de la nouvelle structure comme une transition entre deux représentations qui auront été simplement conventionnellement sélectionnées, la clé de cette flexibilité, ou plutôt la serrure où la clé peut tourner, étant la faculté de couverture des produits dérivés dans des marchés incomplets.

En effet, on dira alors qu’à l’étape d’avant, non seulement on n’avait pas couvert les produits dérivés contre tous les facteurs de risque concernés par ce niveau-là, mais également, ou plutôt, qu’on ne les avait pas couverts non plus contre ceux du niveau suivant. La solution du problème de l’imprévu et du Black Swan ne consiste pas, ainsi, à ne plus être surpris par l’événement futur dans son sens, mais à le surprendre lui-même en remontant vers son passé, dans l’autre sens. Le futur devient prévisible lorsqu’il permet de reconstituer le passé.