30.11.2009
Intensité maximale du service
EN ATTENDANT, CE SOIR, DE METTRE LA CROIX DE LA GÉOGRAPHIE SUR LE SITE RARÉFIÉ DE FAQRA et de m’orienter, de ce sommet du service dont l’intensité est telle que la table où il se matérialise n’est plus liée à une localité particulière du monde et n’a plus besoin d’un sol sur lequel s’appuyer ou d’un lieu où prendre sa direction,
puisqu’alors cette table aura trouvé, à son revers, une intensité équivalente à celle de l’écriture qui se produira à son endroit, l’intensité maximale du service qui sommera pour la table et pour l’écriture tous les détails du monde et toutes les contingences (c’est-à-dire qu’il les résumera) sans lesquels l’écriture ne pourra pas se faire matériellement ni ne deviendra un échange matériel, et qui, de réaction passive qu’opposaient jusqu’alors le monde et sa matière première (qui est la contingence) à l’écriture et qui était essentielle à son événement – car il est essentiel, pour écrire, de s’appuyer sur quelque chose –, se transformera en action positive et soutenue,
celle du créateur de la table qui résume à lui tout seul le monde entier, maître Toni, qui connaît tout le monde, les gens et toutes leurs demandes, et qui, désormais, m’accompagnera, appuyant activement au revers de mon écriture, là où la table matérielle appuyait d’habitude seulement passivement, permettant ainsi à ma table de se détacher du monde et de s’affranchir de sa gravité sans rien perdre pour autant de l’étendue de la contingence du monde et de son service ordinaire, puisqu’alors celle-ci sera remplacée par l’intensité du service de maître Toni
(car la loi du phénomène de l’écriture est que celle-ci est un échange, qu’elle est une croix, le milieu de transmission de la contingence et non pas de la possibilité, et qu’en tant que telle, matérielle et non pas conceptuelle, elle a besoin d’une table ; non pas seulement du plan de celle-ci ou de sa surface matérielle, non pas seulement de la force de réaction que la table exerce sur le cahier et sans laquelle l’écriture resterait vaine, pour ne pas dire vide, et la matière ne lui viendrait pas –
et ce n’est même pas que la table ne tardera pas à faire corps avec la matière subjective où se coule l’homme qui écrit et qu’elle opérera le rassemblement de tous les sujets de l’écriture : à la fois celui qui écrit et qui est sujet à l’écriture, à la fois ce sur quoi on écrit, le thème de l’écriture, et à la fois la matière que Barthes nomme « subjective » est qui est simplement sous-jacente à l’action d’écrire, le cahier, la table, la fente –
mais c’est que l’écriture a besoin, en plus, de la direction de la table : non seulement au sens géométrique où l’on dit que la droite ou le plan déterminent une direction dans l’espace, mais également au sens où, de la table, se dirige un véritable monde, au seuil duquel reste comme en attente l’écriture, et que j’ai appelé le monde du service ;
ainsi le mot « direction » prend-il un sens inverse, non pas celui d’une orientation ou même d’une consistance dans le chaos ambiant ; non pas celui qui pointe vers un lieu et nous dirige vers lui ; mais celui qui provient du lieu et qui est comme son intensité propre (tandis que le sens où l’on se dirige vers le lieu est le sens de l’étendue et de l’extensité) :
le sens qui dit que le propre d’un lieu, d’une place, est qu’on y pose la croix de la géographie et de l’histoire afin d’écrire, qu’on se retire dans un hôtel et qu’on soit tiré sur les ruines, en un mot, qu’on y pose une table et que celle-ci soit alors servie, de sorte que ce qui se dirige du lieu et qui provient de lui ne soit plus que cette logique qui inversera le monde de toute façon et qui est la direction propre de l’écriture ;
et je constate une certaine parenté entre l’attitude retirée du créateur de la table et celle du créateur de textes qui s’y appuient; l’un est maître de l’apparition (si tant est que la loi est ici que ce qui apparaît dans le monde est ce qui y est servi) et l’autre de la disparition ;
car j’avais fini d’explorer la fin des sujets transcendants et de réduire l’écriture au minimum de son plan d’immanence ; avec mon exploration de la fente dans la table, j’avais abordé la matière de l’écrit par ce qui y introduisait strictement et de manière purement immanente, le pur complément de matière, comme si, de ce qui coulait entre la table et le cahier, à savoir l’écriture, j’avais éliminé toute référence extérieure et tout sujet transcendant et n’avais gardé que l’exsudation immédiate, la transmission directe entre la matière de la table et celle du texte ;
car je m’étais réfugié dans la fente comme l’insecte qui ne connaissait plus de la surface que la course à la vitesse infinie, et de la structure, non plus celle où s’accrochent de l’extérieur les sujets et les mouvements comme la chair et les muscles sur un squelette, mais que l’exosquelette ; jusqu’à ce que j’atteigne, avec la nouvelle de la disparition de la table, une sorte de plan absolu ;
puis était venu se découper le sujet d’après la fin des sujets, celui de la côte de bœuf, l’apparition d’un sujet consistant, la promesse d’une résurrection des corps par la force des choses, avant que l’atterrissage du bloc de Littell (qui précède celui de la disparition d’un enfant – tous les deux me poussant à réviser la logique du monde dans leur manière d’apparaître et à trouver les points où je pouvais l’inverser) ne me fasse au contraire revenir sur mon monde avec le pouvoir de disparition du revenant, celui d’inverser la logique entière du monde et de disparaître ainsi dans ce point d’inversion, et ne me fasse commencer d’étudier la réversibilité entre l’apparition et la disparition, dont le service funèbre avait fourni l’illustration ;
car si l’écriture est une disparition, à la fois celle de l’écrivain dans le monde et du monde dans l’inversion de sa logique, et si j’ai fini par atteindre, avec la disparition de la table, le point absolu de celle-ci, voici que le créateur de la table vient dépasser jusqu’à ce point même ; et, avec son pouvoir absolu de servir et de desservir les tables, il vient me montrer qu’il détient, tout autant que l’écrivain, une clé de l’inversion de la logique des mondes ;
si bien que je vois l’un et l’autre, le créateur de la table et le créateur de textes qui s’y appuient, réunis dans le prolongement de la table ;
aucun des deux ne se lève pour marcher à l’extérieur ; aucun des deux n’interfère avec la farandole de personnes « extérieures au service » et qui y sont sujettes de façon hiérarchique et transcendante (dominatrice, dépendante, etc.) ; mais ils restent tous les deux strictement contenus dans le plan de la table, au seuil exact entre l’apparition et la disparition, entre le servir et le desservir ;
si bien que lorsque je rencontre maître Toni « à l’intérieur », momentanément reposé de la tâche de servir et de faire apparaître, faisant la pause, retiré du monde où tournent les plats et dansent les serveurs, je ne lui vois d’autre lieu de retraite possible que le prolongement de la table ; et je compare alors son retirement au mien, et même je l’y rencontre ;
jusqu’à ce que me vienne l’idée que l’écrivain, retiré du monde et disparu au double titre de l’envers des apparaissants du monde et de l’inversion de sa logique, ne fait qu’accomplir lui-même, invariablement, une seule et même chose : le prolongement de la table, où il se trouve également) ;
EN ATTENDANT, DONC, DE ME DIRIGER DE CE SOMMET DU SERVICE VERS UN RENDEZ-VOUS PLUS SITUÉ AVEC L’ÉCRITURE, archéologique celui-là, et de retrouver le site de Baalbek et le vide de l’hôtel qui lui fait face ; en attendant cette suite où je ne sais quel sujet m’attend, mais où je connais seulement la face de mon serviteur,
qui attend de me servir à l’ancienne, quant à lui, en puisant dans les couloirs labyrinthiques, souterrains et archéologiques du service, et qui n’est pas révolutionnaire à la manière de maître Toni, qui n’a pas fait le pas, comme l’a fait maître Toni, pour sortir de son lieu et pour étendre son pouvoir, pour renverser devant moi la logique asservie du service et me signifier que l’on peut se servir où on veut dans le monde et y créer la table qu’il faut
(un serviteur qui n’a pas l’intensité de maître Toni et sa maîtrise de la logique d’apparition des objets du monde, étendue, une maîtrise poussée jusqu’à la philosophie de son métier, c’est-à-dire jusqu’à l’inversion de sa logique ; mais qui a pour lui l’insondable du fondement et la multiplicité ontologique, l’être et non pas l’apparaître ;
car le service de l’hôtel Palmyra n’est pas encore apparu ; sa logique ne s’est pas encore organisée ; et encore moins a-t-elle atteint l’intensité maximale où elle pourrait s’inverser ;
car le mystère du service de l’hôtel Palmyra est d’un autre ordre que celui du créateur des tables : si tout est possible, dans le service de maître Toni, pour la raison qu’il a la capacité de tout créer et de tout servir, tout est possible, à l’hôtel Palmyra, en raison de la multiplicité et de l’insondable, en un mot, du labyrinthe ;
c’est l’hôtel lui-même qui est insondable, à l’image du site qui lui fait face ; on ne sait quels objets du service il recèle ; on n’en a pas fait l’inventaire ; seul le serviteur à la face invariable – sauf qu’il prend deux visages dans la logique de l’apparaître, successivement celui d’Ahmad et de Manhal – sait où les trouver, et encore, c’est parce qu’il fait corps avec le labyrinthe, ayant depuis longtemps oublié, dans l’esprit et dans la logique, les emplacements précis et les représentations correspondantes ;
tandis que maître Toni n’est pas le serviteur d’un site archéologique connu mais d’un site révolutionnaire ; son camp est volant ; il improvise ; il crée les tables et les sert n’importe où ; il a sommé une intensité et toute la question de mon point du monde de l’écriture est de savoir si, à sa suite, en n’étant assuré que de sa capacité infinie à réagir activement à l’appui de ma main là où la table située réagissait passivement, je vais parvenir à écrire) ;
EN ATTENDANT, DONC, DE ME DIRIGER VERS BAALBEK, PAR LA CROIX DE LA GÉOGRAPHIE ENFIN MISE SUR LE SITE DE FAQRA, je m’élève en ces dernières heures au-dessus de la piscine de l’hôtel et au-dessus du plan du service ; et je ne sais comment faire le point, comment faire le compte de ces derniers jours ou des objets que j’ai pu y désirer.
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Il faut croire que, ayant atteint par l’écriture ce sommet du sommet du service, où je peux me rediriger du service funèbre vers la ruine, de l’intensité maximale du service de maître Toni vers le mystère insondable de l’hôtel Palmyra et de son service suspendu, je disparais dans ma propre disparition, je me dessers en écrivant et je ne me sers plus de rien ;
ou alors, c’est pour dire que je suis perdu (en plus d’être disparu), que je ne sais plus quoi écrire, aussi élevé que soit mon sommet et aussi sommé que je sois d’écrire, et si ce que j’écris sert encore à quelque chose.
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